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« La question n’est plus de quantifier le tourisme international, mais de qualifier les vacances de proximité »

La sociologue Saskia Cousin appelle, dans une tribune, à distinguer les pratiques et les désirs des Français et les intérêts de l’industrie touristique.

La perpétuation de nos voyages et de nos vacances soulève une série de défis démocratiques, écologiques et économiques. Mais le premier défi à relever se situe toutefois dans les valeurs respectives que nos imaginaires leur attribuent. L’imaginaire des vacances des Français est modeste, populaire : affinité et voisinage, oisiveté et retrouvailles. Avec le brin de dédain jugé requis, les professionnels du tourisme nomment cela « tourisme domestique ». L’imaginaire du voyage est à première vue, pour certains, plus désirable : avions striant le ciel, hôtels paradisiaques, grandes métropoles et merveilles du monde. Mais la pandémie, la réalité des pratiques et les défis environnementaux contestent désormais l’emprise des imaginaires du tourisme.

Printemps 2020 : avions à terre, hôtels fermés, grandes villes désertées, discours catastrophiques et confinement. Eté 2020 : les territoires ruraux, les parcs et les sites naturels n’ont jamais été aussi fréquentés. Certes, 55 % des Français sont partis en vacances pendant l’été 2020. Mais la moyenne des départs estivaux varie de 60 à 65 % depuis les années 1990. Certes, parmi ces 55 %, 94 % ont choisi (un peu contraints) la France. Mais ce n’est en rien une rupture : les estivants français étaient déjà plus de 85 % à faire ce choix avant la pandémie. (Gael Chareyron, Saskia Cousin et Sébastien Jacquot, « Crise du tourisme et résistances des vacances. Valeurs et pratiques des mobilités de loisirs en période de pandémie », Mondes du Tourisme n°20, 2021) Les Français ont privilégié le repos, les retrouvailles. Ce sont les deux principales motivations du départ en vacances depuis que les enquêtes sur ce sujet existent. Ils auraient boudé les hôtels ? Mais plus de la moitié partaient dans la famille ou chez des amis avant la pandémie. Simplement, ils étaient invisibles pour les indicateurs de l’industrie touristique.

Droit collectif et un devoir individuel

Ainsi, jusqu’en 2020, l’Organisation mondiale du tourisme se félicitait chaque année de l’augmentation du nombre de « touristes internationaux » – 1,4 milliard en 2019. Il ne s’agit pourtant pas là de touristes, ni même de personnes, mais d’« arrivées internationales », tous motifs confondus et concernant un nombre réduit de personnes extrêmement mobiles. En effet, on estime qu’environ seulement 250 millions de personnes prennent l’avion pour leurs loisirs chaque année. Car si la quête de temps libre et le désir d’aventure sont universels, seulement 5 % de l’humanité a déjà pris l’avion. La France, qui proclame volontiers être le « premier pays visité au monde », est, en réalité, simplement le pays le plus traversé…

Bien que très majoritaires, les « touristes domestiques » sont le plus souvent ignorés par des indicateurs basés sur les arrivées aux frontières et les hébergements marchands. Grâce aux coopérations entre territoires, entreprises et chercheurs, on sait maintenant que plus les touristes viennent de loin, plus leurs consommations se concentrent dans quelques hauts lieux touristiques et bénéficient aux entreprises globalisées. A l’inverse, plus les vacanciers reviennent et s’installent, plus leurs activités et leurs dépenses se répartissent sur les territoires, les sites et les commerces locaux. La question n’est donc plus de quantifier le tourisme international, mais de qualifier les vacances de proximité.

Les vacances des Français sont une pratique héritée des luttes pour le temps libre, considérées dans l’Hexagone comme un droit collectif et un devoir individuel. Le retour du tourisme international ne saurait masquer ces pratiques et ces valeurs. Au vu des enjeux démocratiques et environnementaux, la question est désormais politique.

Industrie d’exportation

Depuis 1910, l’Etat français a considéré le tourisme comme relevant successivement de la propagande nationale, de l’aménagement du territoire, de l’organisation des transports, de la culture du temps libre, de la démocratisation des vacances et de l’animation du commerce. En 2016, la France s’est ralliée à la doctrine des années 1960 de la Banque mondiale : le tourisme est une industrie d’exportation. Sans égard ni regard pour les métiers de l’hospitalité, l’économie des territoires, la sociologie des vacanciers. L’antienne politique affirmait que le tourisme était la seule industrie non délocalisable. Pourtant, elle est aujourd’hui délocalisée, soumise aux plates-formes globales et abandonnée par ses travailleurs éreintés. Après deux décennies d’abandon des politiques sociales du tourisme, de fragilisation des congés payés, de réduction de la durée moyenne des séjours, les vacances résistent, certes, mais elles s’érodent.

Faut-il continuer à privilégier le modèle du tourisme international, basé sur la consommation de produits touristiques, de transports aériens et de chambres étoilées ? Ne faudrait-il pas plutôt une vision politique capable de penser ensemble les enjeux économiques, les défis écologiques, la formation et la rémunération des salariés, à partir des pratiques et des désirs de l’immense majorité de nos concitoyens : des vacances et des retrouvailles en territoires hospitaliers ? En bref, une économie politique de l’otium (« temps libre »), sobre, démocratique, attentive au temps retrouvé, réconciliée avec son économie « domestique ».

Saskia Cousin est professeure de sociologie au Sophiapol, laboratoire pluridisciplinaire en sciences sociales de l’université de Paris Nanterre. Elle est membre de l’Institut Convergences Migrations, coordinatrice du projet de recherche collaboratif « Retours : géopolitiques, économies et imaginaires de la restitution ». Elle a codirigé le numéro spécial « Tourisme et pandémie » de la revue « Mondes du tourisme », n° 20, 2021.

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