Marc Dufumier : «La nouvelle politique agricole commune va en effet devoir favoriser la mise en œuvre d’une véritable transition agroécologique avec les systèmes de production »
L’intégration de la politique agricole commune (PAC) dans le Green Deal européen est rendue encore plus nécessaire par les effets à venir du Brexit, analyse l’agronome.
La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen l’a très clairement annoncé : « Le budget européen va être pensé de manière à financer directement des ambitions écologiques » et faire en sorte « que les subventions européennes ne puissent pas soutenir des secteurs ou des technologies nuisibles à l’environnement ». A commencer, nous l’espérons, par la politique agricole commune (PAC), dont la révision est en cours et qui doit être intégrée dans le Green Deal européen.
Car, le Brexit étant acté, cela provoque la perte du financement britannique au budget européen, et celui de la politique agricole commune (PAC) risque fort de chuter, alors même que nos paysans, dont les revenus sont bien souvent dérisoires, vont devoir modifier radicalement leurs systèmes de culture et d’élevage pour s’adapter au dérèglement climatique. Il leur faudra, en effet, désormais mettre en œuvre des systèmes de production agricole bien plus diversifiés et bien plus résilients qu’aujourd’hui pour faire face à un climat de plus en plus chaotique, avec une fréquence et une intensité accrues des accidents climatiques extrêmes : grêles, canicules, sécheresses, pluies torrentielles, inondations, etc.
Il va de soi que si, pour ce faire, les agriculteurs doivent impérativement pouvoir bénéficier de financements européens conséquents, il nous faudra néanmoins réorienter ceux-ci en fonction des services rendus à la société dans son ensemble. La nouvelle politique agricole commune va en effet devoir favoriser la mise en œuvre d’une véritable transition agroécologique avec les systèmes de production les plus à même de nous assurer une alimentation saine, dépourvue de résidus pesticides, un cadre de vie agréable, sans pollution des eaux et de l’air, et une agriculture durable, sans effondrement des abeilles ni érosion des sols.
Graves dommages à notre environnement
Car les subventions de la PAC accordées jusqu’à présent aux agriculteurs l’ont été surtout en proportion de la surface disponible ou de la taille de leurs troupeaux et les ont donc incités à agrandir toujours davantage leurs exploitations et à spécialiser exagérément leurs systèmes de production agricole, de façon à rentabiliser au plus vite les lourds investissements pour lesquels ils se sont souvent grandement endettés. Avec malheureusement pour effet d’occasionner de très graves dommages à notre environnement : émissions de gaz à effet de serre, algues vertes sur le littoral, pesticides résiduels dans les nappes phréatiques, surmortalité des abeilles et d’autres insectes pollinisateurs, perte considérable de biodiversité, érosion des sols, prolifération d’espèces invasives, etc.
Le mieux ne serait-il pas de mettre fin à ces subventions à l’hectare et de rémunérer plutôt les paysans en échange de la fourniture de services environnementaux ? Ne plus considérer les paysans comme des mendiants dont la survie serait conditionnée par des aides, mais comme des agriculteurs qui méritent d’être correctement payés pour leur prestation de services d’intérêt général ! Il ne s’agirait surtout pas d’en diminuer le montant, mais plutôt d’en revoir les modalités d’attribution : rémunérer les agriculteurs par la voie contractuelle en échange de services environnementaux, un peu à l’image de ce qu’étaient les contrats territoriaux d’exploitation (CTE) dans les années 1980.
Un point on ne peut plus urgent
Ces derniers pourraient tout particulièrement concerner la réduction des émissions de gaz à effet de serre (gaz carbonique, méthane, protoxyde d’azote), la séquestration de carbone dans la biomasse et l’humus des sols, la mise en place de haies vives et autres infrastructures écologiques destinées à restaurer la biodiversité sauvage et à héberger les insectes auxiliaires favorables aux cultures, la moindre utilisation d’engrais azotés de synthèse et de produits pesticides dont la fabrication est coûteuse en énergie fossile, l’arrêt progressif des importations de graines et tourteaux de soja transgéniques en provenance des Amériques, etc.
Ce dernier point est on ne peut plus urgent, quand on sait que ces importations de soja contribuent très largement à la déforestation en Amazonie. Nous ne pouvons que nous réjouir de la demande du président Macron, faite à l’occasion du G7 de Biarritz, de rétablir au plus vite « la souveraineté protéinique de l’Europe ». Pour satisfaire ses besoins en protéines végétales, cette dernière est en effet dépendante pour les trois quarts de telles importations, alors même qu’elle pourrait cultiver aisément des légumineuses de substitution (trèfle, luzerne, pois fourrager, lupin, féverole, etc.) sur son propre territoire.
Respecter les engagements pris lors de la COP21
Dans la seule France, il conviendrait de libérer environ 1,3 million d’hectares, sur les 28 millions disponibles, pour retrouver notre indépendance en la matière. Il suffirait pour ce faire d’exporter un peu moins de nos céréales vers les pays tiers (Algérie, Egypte, etc.) qui nous mettent directement en concurrence avec celles en provenance de Russie et d’Ukraine. Cela nous permettrait en échange réduire les importations de graines et de tourteaux de soja, de réduire celles du gaz naturel russe ou norvégien destiné à la fabrication d’engrais azoté de synthèse dont les épandages sont à l’origine d’importantes émissions de protoxyde d’azote (N2O), principale contribution de l’agriculture française au dérèglement climatique. Car les légumineuses que nous réintroduirions ainsi dans nos terroirs contribueraient à la fertilisation azotée des sols par la voie biologique.
Alors, qu’est-ce qu’on attend ? En septembre 2019, Didier Guillaume, ministre de l’agriculture, avait confirmé que, en matière de souveraineté protéique, « il [fallait] que la France soit exemplaire » et annoncé la publication d’un plan destiné à cela pour la fin du mois de… septembre. Mais on attend toujours ! A l’heure où les accords commerciaux semblent pouvoir être renégociés et où il nous faut au plus vite respecter les engagements pris lors de la COP21 de Paris, il n’y a vraiment plus de temps à perdre.
Marc Dufumier est professeur honoraire à AgroParisTech et vient de publier « De la terre à l’assiette. 50 questions essentielles sur l’agriculture et l’alimentation » (Allary éditions, 240 p. 18,90 euros
Il est intervenu aux Rencontres de Die et de la Biovallée, il y quelques années.