Rossy de Palma : « La sororité nous donne des ailes »
Je ne serais pas arrivée là si… . Cette semaine, Rossy de Palma raconte comment et pourquoi elle est devenue actrice en partant d’un moment décisif de son existence.
Egérie du cinéaste espagnol Pedro Almodovar et artiste engagée, l’actrice Rossy de Palma participait récemment à Lausanne au programme « Women in motion » lancé par Kering, pour mettre en lumière la contribution des femmes au cinéma. Attendue dans trois films (dont L’homme qui tua Don Quichotte, de Terry Gilliam), elle évoque ici son parcours et son credo féministe.
Je ne serais pas arrivée là si…
Si je n’avais pas fait preuve d’audace et même de rébellion. Oser ! Je crois que c’est vraiment ce qui me caractérise. Oser sortir des rails. Oser remettre en cause l’ordre établi. Oser refuser le packaging de la vie tel qu’on nous le propose. Oser transformer les choses à ma convenance plutôt que de me couler dans le moule. Prendre mes droits, tous mes droits, sans demander la permission, et inventer ma vie. Sans subir !
Un souvenir de rébellion dans l’enfance ?
Plein ! Je ne supportais pas l’injustice et je montais au créneau, pour d’autres enfants, pour les animaux. Je me forçais à ne pas avoir peur de dire ce que je pensais, je n’ai jamais suivi le courant. Ma mère me dit que j’étais douce et aimable. Mais ça allait de pair avec un caractère têtu et observateur qui remettait tout en question. Déjà, un attrait pour la complexité.
Votre mère était-elle un modèle de ce point de vue ?
Elle était moderne et très cultivée par rapport à mon père. C’est même elle qui lui a appris à lire, lui qui avait grandi tout seul, sans connaître son père, petit gardien de vaches dans la montagne des Asturies, au nord de l’Espagne. A 14 ans, il avait remarqué des maçons qui construisaient une maison et s’était dit que ce métier était à sa portée. Eh bien, à 18 ans, c’était fait : il commandait des ouvriers de 40 ans, portait un costume, conduisait une moto et gagnait sa vie. C’était un bosseur et il s’est vite installé à Majorque pour suivre le boom de l’immobilier. Je ne l’ai jamais vu s’arrêter. S’il lui arrivait de rentrer malade à la maison, il mélangeait du lait, du rhum et du miel, transpirait un bon coup et repartait au labeur le lendemain. Il était très doué de ses mains et réalisait, sans s’en rendre compte, des constructions qui ressemblaient à de l’art africain ou à des créations de Gaudi. Mais sa simplicité s’est heurtée à la complexité de ma mère, et le mélange n’a pas fonctionné.
Qu’entendez-vous par « complexité » ?
C’était une artiste. Elle écrivait, brodait, peignait des aquarelles, s’intéressait aux plantes, chantait merveilleusement. Elle avait un potentiel formidable, mais elle a fui son talent et n’a exploité aucun de ses dons. Les disputes avec mon père qui lui faisait payer le fait d’être plus cultivée que lui étaient incessantes. Elle a connu des dépressions, et son catholicisme l’a sûrement empêchée de commettre l’irréparable. Mais cela ne l’a pas empêchée d’essayer de nous donner le maximum de chances à moi et à mes deux frères, malgré le manque cruel d’argent. Elle m’a mise à la danse classique pendant huit ans, elle qui avait toujours rêvé de danser. Elle nous a inscrits au solfège. Elle a passé un accord avec l’épouse britannique de son agent bancaire pour qu’elle nous donne des cours d’anglais. Et puis elle nous parlait vrai. Je la vois encore nous expliquer, à mon frère aîné et à moi, qui devais avoir 11 ans, les cycles menstruels, l’utérus, les ovaires, la masturbation. Les autres filles de ma classe ne savaient rien de ces choses-là !
Aviez-vous la même sensibilité artistique ?
J’étais impatiente et en perpétuelle recherche d’un ailleurs. Un autre monde m’attendait, j’en étais sûre. Un monde où tout serait plus intense, plus magnifique et où l’on comprendrait que je suis un cygne, et non pas le vilain petit canard que voyait mon entourage. J’éventrais toutes mes poupées pour savoir ce qu’il y avait à l’intérieur. Il n’y avait rien, bien sûr, et j’étais chaque fois déçue. Mais j’étais si curieuse ! Je sais maintenant que la vie est comme un oignon qu’il ne faut pas se précipiter d’éplucher, car il n’en reste rien que l’humidité des larmes versées pour le dépouiller…
La poésie a, semble-t-il, joué un grand rôle dans votre éveil artistique.
C’est la mère de tous les arts. Toute petite, j’écrivais des poèmes, des histoires, des chansonnettes. Ma tante les dactylographiait et ma mère les a conservés. Il y avait notamment un poème déchirant où une femme, contrainte de partir à Paris, disait au revoir à son amant aveugle ! Les mots… Les mots me permettaient d’exprimer tant de choses dans mon environnement difficile. Un jour, je suis tombée sur un poème dadaïste qui m’a illuminée. Et j’ai compris que l’art propulsait dans une autre dimension où sensibilité, beauté et émotions avaient toute leur place. Puis, vers 13 ans, j’ai traversé une phase mystique. Une cousine m’avait offert un livre intitulé Sainte à ton âge et j’ai ressenti un besoin de grandeur et d’utilité. La certitude d’avoir été élue, moi aussi, pour quelque chose d’immense.
Comment viviez-vous cette singularité ?
Ces yeux de formes et de couleurs différentes ? Ce nez, parfait jusqu’à ma communion, mais qui a soudain pris son autonomie – comme la Catalogne – et s’est tordu sans même me consulter ? Mon physique n’a jamais été un problème, même quand des ados en ont fait un sujet de moquerie à l’école. Mon nez m’a même servi de bouclier, me forçant à analyser ce qui pouvait conduire certains à reprocher aux autres des choses auxquelles ils ne pouvaient rien. Il m’a fait mûrir. Et je savais de toute façon que mon étrangeté venait d’ailleurs. De ce bouillonnement intérieur, de ce fatras de questions, de cette quête d’intensité… N’ayant pas fait d’études, je manquais d’outils pour me comprendre. « Mais qui va donc t’aimer avec toute ta complexité ? », m’a dit un jour ma mère. Et la question m’a hantée : qui va m’aimer en effet ? Il y avait de la douleur là-dedans. Mais la neurolinguistique m’a aidée, plus tard, à formuler et à évacuer tout ça. Et l’art, je le sais maintenant, est une formidable thérapie. J’en ai fait un spectacle : Résilience d’amour. Et j’ai remercié un jour Boris Cyrulnik d’avoir développé ce concept que j’avais expérimenté avant même d’en connaître le mot. Oui, d’une grande tristesse peut naître quelque chose de très beau.
A 19 ans, en pleine movida, vous quittez Palma pour Madrid, et vous vous produisez sur scène avec un groupe de musiciens et artistes pop-punk…
Le groupe s’appelait Peor Impossible (« Pire n’est pas possible ») et réunissait des jeunes gens créatifs, musiciens, danseurs, plasticiens, performeurs. C’était délirant, spontané, inconscient, tellement pur ! Pas d’Instagram. Pas de followers. Il n’était question ni de gloire ni d’argent, mais d’envie de partager des expériences et d’unir nos désirs. Quelle époque géniale et explosive, celle de l’après-Franco ! Quelle fête !
Mais aussi que de dangers !
Oui. Madrid, dans les années 1980, était un lieu de perdition. Les gens s’y droguaient beaucoup, le sida est arrivé. La plupart de mes amis ont plongé dans la drogue, mais moi, quelque chose m’a retenue. Un sentiment de responsabilité que n’avaient pas les autres. Le fait d’avoir abandonné à Majorque mon petit frère, que j’avais aidé à élever. Le fait de recevoir parfois de ma mère les quelques pesetas qu’elle réussissait chichement à économiser… Je ne me sentais pas le droit de perdre mon temps. J’étais là pour construire quelque chose. Et même si j’étais une fumeuse de cannabis et si j’ai cédé à bien des tentations, je restais la raisonnable du groupe. La cartésienne. Celle qui protégeait, réparait les bêtises, maintenait de l’ordre. La maman en quelque sorte. La maman qui, après avoir sillonné l’Espagne pour nos spectacles, partagé des chambres et des maisons, supporté la dèche ou les excès des autres, a fini par en avoir un peu marre. Je n’en pouvais plus de voir les gens s’abîmer et en arrivais à refuser de servir un deuxième gin tonic à quelqu’un qui me le réclamait.
Et Pedro Almodovar a croisé votre route…
Il suivait nos concerts, on se côtoyait tout le temps dans les nuits madrilènes. Et un jour, il m’a proposé un petit rôle de journaliste télé dans La Loi du désir. Mais à condition que je reste moi-même, c’est-à-dire habillée, coiffée, maquillée telle qu’il m’avait remarquée. C’était si peu un rôle de composition que je ne me suis pas sentie comédienne. Mais quelque chose a pris. Le film, sorti en 1987, a fait scandale. Mon personnage de journaliste est devenu mythique. Des gens se sont fait tatouer sa silhouette. Et j’ai alors été confrontée à ce drôle de phénomène qu’est la célébrité. Quel piège ! Je ne pouvais plus chercher du travail n’importe où. Je dépendais soudain du désir des autres et devais attendre que l’on m’appelle.
Le fait est que, sur scène comme sur un plateau de cinéma, vous étiez immédiatement à l’aise et dépourvue de trac…
C’est vrai. La scène est pour moi l’endroit où il est enfin licite d’attirer l’attention, contrairement à la rue, où les regards insistants sur moi ou sur ma mère – qui a aussi un grand nez, c’est notre ADN basque ! – ont pu être embarrassants. Il se trouve aussi que ma peau attire la lumière, il y a des peaux comme ça. Le chef opérateur a beau essayer d’illuminer les autres comédiens, je donne l’impression d’absorber toute la lumière. « C’est dingue, protestait Victoria Abril. Tu as avalé une ampoule ? »
Et les films se sont donc enchaînés.
Oui. Des films et des spectacles. Près d’une soixantaine. Le travail, la recherche, la créativité forment ma structure vitale. Je ne me suis jamais arrêtée, même à la trentaine, lorsque, après une séparation, j’ai décidé soudain de vivre mon adolescence, et je me suis accordé trois années de folie, confiante dans mon destin.
Comment avez-vous réussi à échapper au regard normatif des metteurs en scène ?
Certains m’ont sûrement engagée avec de mauvaises intentions. Mais je suis forte et j’ai rangé mes placards. Je ne suis pas dans la vanité, mais dans la vérité et la simplicité. J’ai décidé une fois pour toutes que le regard de l’autre, c’est sa responsabilité, pas la mienne. A moi de savoir m’en protéger, et de n’absorber ni sa perversité ni son malaise. Et je vous assure qu’un regard de compassion, au lieu d’un regard de colère, change totalement le rapport.
Que signifie « ranger mes placards » ?
Travailler sur soi. Investiguer, lire, réfléchir, analyser pourquoi on a réagi comme ça, comment on s’est mis dans telle impasse. Penser sa propre responsabilité à l’égard du monde. Refuser d’être victime et de blâmer les autres en geignant : « Le monde est injuste envers moi ! » Cela reviendrait à se mettre soi-même des menottes. J’ai beaucoup lu Krishnamurti [un philosophe indien, adepte de la pensée positive]. Et Pessoa qui, sans sortir du Portugal, avait une compréhension universelle du monde, et assurait que le sens du ridicule n’existe que pour les autres.
Etes-vous féministe ?
Bien sûr ! Comment pourrait-on être une femme sans être féministe ? Je trouve d’ailleurs que cette époque est fascinante. Il y a évidemment urgence pour la parité et l’égalité salariale. Mais il faut désormais penser bien au-delà et écrire enfin notre histoire, à nous, les femmes. Nous avons tellement grandi qu’il faut ajuster le costume du féminisme : les coutures craquent. Il faut donner une autre ampleur à notre mouvement. Trouver un autre langage. Le vocabulaire actuel est trop restreint, affreusement daté et ne nous correspond pas. Il faut inventer notre langue, à nous qui avons tellement servi les autres, en nous effaçant, en nous oubliant, et sans prendre le temps de nous connaître. Nous sommes en dette avec nous-mêmes ! Alors il faut certes continuer de nous déployer, comme les poupées russes qui grandissent, grandissent infiniment, fortes de toutes les autres, qui constituent leur noyau. Mais sans oublier le voyage intérieur, l’exploration de notre substance. Faisons preuve de curiosité envers nous-mêmes. Travaillons notre estime de soi. J’ai l’impression qu’on vient de naître !
Avec la libération de la parole dans le sillage de l’affaire Weinstein ?
Oui. Dans le cinéma comme dans tous les milieux. On a toutes eu des expériences difficiles. Des types m’ont dit : « Si tu n’es pas gentille, tu ne travailleras plus jamais. » Et je répondais : « Je suis arrivée là sans vous, Monsieur. Je continuerai sans vous ! » J’ai toujours pensé que j’avais le choix. Et j’ai souvent eu recours à l’humour pour m’en sortir. A un metteur en scène qui voulait que je couche avec le chef opérateur afin « qu’il connaisse mieux ton corps », j’ai répondu : « C’est vous qui devriez coucher avec lui, il vous connaîtrait ainsi parfaitement ! » Mais j’ai connu des comédiennes qui ont été violées par un acteur ou un metteur en scène en plein tournage. Oui ! Lors d’une prise ! Devant tout le monde ! Et quand, effarée, je leur demandais : qu’avez-vous fait ? La réponse était : « Rien. J’avais tellement honte. J’étais paralysée. » Je comprends.
Croyez-vous en la solidarité des femmes ?
Mieux que cela : je crois en la sororité ! J’en vois la force et l’incroyable beauté. Entre femmes, pas besoin de masques, d’artifices, de mensonges. On est transparentes. Spirituellement connectées. Et ça donne une merveilleuse liberté. Je me suis toujours méfiée des femmes qui disaient : « Je n’ai pas trop de copines, je m’entends mieux avec les mecs. » Moi, mes copines sont essentielles et viendraient à mon secours au bout du monde. Il faut développer ce lien entre femmes. La sororité nous donne des ailes.
Annick Cojean