
Jacques Sauvageot (2-d), l’un des trois leaders, avec Alain Geismar (1er plan, en bas, avec la veste de cuir) et Daniel Cohn-Bendit (non photographié), de « Mai 1968.
1906 et la CGT, 1936 et le Front populaire, 1968 et De Gaulle … Retour sur ces 1er mai sous tension
En 1906, en 1936, en 1968 ou, plus récemment en 2018, les 1er mai ont accompagné les luttes sociales, fragilisé des gouvernements ou entraîné des changements juridiques en France.
Ce lundi 1er mai 2023, la Fête du Travail sera au cœur des enjeux et des luttes politiques. L’intersyndicale appelle à des manifestations massives pour continuer de dénoncer la réforme des retraites quand la Macronie espère que ce jour scellera la fin de la mobilisation. Au cours du XXe siècle, plusieurs 1er mai ont marqué notre histoire, entraînant des changements juridiques et sociaux importants, ou même déstabilisant les gouvernements en place.
1er mai 1906 : la CGT révolutionnaire
Entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, la revendication majeure parmi les travailleurs était l’instauration de la journée de 8 heures, en France comme au-delà des frontières. Si le tout premier 1er mai s’est déroulé en 1890 dans l’Hexagone, c’est en 1906 que l’action syndical commence à se déployer dans toute son ampleur. Dès le matin du 1er mai, la CGT, fondée en 1895, fait preuve d’une organisation minutieuse : elle délivre des tracts et des brochures, appelle à la mobilisation en dépit de la perte de salaire (N.D.L.R. Le 1er mai n’est devenu un jour chômé qu’en 1948), participe en amont à la création de comités d’action en faveur de la mesure réclamée.
En face : Georges Clémenceau, alors ministre de l’Intérieur, a déployé quelque 60 000 soldats pour parer à l’éventualité d’une mobilisation massive. D’après le musée de la Gendarmerie nationale, à 8h30 du matin, « 146 arrestations ont déjà été effectuées ». Des barricades sont érigées et, tout au long de la journée, des affrontements ont lieu entre les forces de l’ordre et les manifestants. Les premiers tirent sur les seconds. Le bilan s’élève à 10 morts et des dizaines de blessés, ce qui provoque une vague d’indignation en France. Les hôpitaux parisiens sont submergés. On estime qu’environ 800 personnes ont aussi été interpellées à cette occasion. Mais le gouvernement de Clémenceau ne cède pas. Ce dernier proposera d’instaurer la journée de 8 heures en 1919, notamment pour éviter la progression des idées révolutionnaires venues de l’Est. Le 1er mai 1906 reste néanmoins une date-clé dans l’émergence de la toute jeune CGT.
1er mai 1936 : le Premier mai du Front populaire
Le 1er mai 1936 a été marquant en ce qu’il s’inscrit dans un contexte très particulier : l’entre-deux tours des législatives. Ces élections sont porteuses d’un grand espoir en France, celle de la potentielle arrivée au pouvoir du Front populaire, (avec à sa tête Léon Blum) arrivé en tête au premier tour quelques jours auparavant. La CGT et de la CGTU, déchirées depuis 1922, ont quant à elle acté leur réunification en mars. Toutes deux soutiennent la coalition et appellent à l’unité. Afin d’éviter d’être accusée de propagande dans l’entre-deux tours, la CGT se garde de former un cortège à Paris. Pourtant, les manifestants sont au rendez-vous, dans la capitale (plusieurs dizaines de milliers) et ailleurs : 20 000 à Lille, 15 000 à Toulon et Bordeaux… Des chiffres non négligeables pour l’époque.
Le Front populaire gagne les élections à la chambre des députés le 3 mai 1936 et Léon Blum devient président du Conseil. « Le Premier mai 1936 clôt une série d’années noires, de division et de faiblesse », écrit l’historien Antoine Prost qui appelle ce jour « le Premier mai du Front populaire ». Poussé par des grèves massives, le nouveau gouvernement va instaurer des réformes sociales essentielles comme la réduction du temps de travail à 40 heures/semaine, ou les fameux congés payés (15 jours).
1er mai 1968 : la fin de l’ère gaullienne
Interdit depuis 1954 pour cause de guerre d’Algérie, le défilé de la fête du Travail renaît de ses cendres à Paris le 1er mai 1968. Et il est évidemment impossible d’évoquer des journées de mobilisation qui ont fait l’histoire politique française sans penser à ces deux mois au cours desquelles de grandes manifestations et des occupations d’usines vont avoir lieu aux quatre coins du pays, entérinant une fracture entre la vieille France du général de Gaulle et une nouvelle ère. Le 1er mai, des dizaines de milliers de manifestants se rendent dans les rues de Paris, à l’appel du PCF et de la CGT. De nombreuses professions sont représentées : enseignants, métallurgistes, postiers, ouvriers du textile, personnel hospitalier… ainsi que des délégations étrangères. Des ouvriers de Renault-Billancourt s’emparent également de leurs ateliers.
Ce qui devait être à l’origine une révolte étudiante débouche au fur et à mesure sur des grèves et une crise sociale générale, mettant en péril jusqu’au gouvernement. Si l’exécutif survit à ce mois de mai (la majorité présidentielle remporte même très largement les législatives en juin), il n’en sort pas indemne. Un an plus tard, le général de Gaulle utilise le référendum sur « le projet de loi relatif à la création de régions et à la rénovation du Sénat » pour mettre à l’épreuve la confiance du peuple envers lui. Le non l’emporte avec 52,4 % des voix et, le soir même, à minuit dix, le président annonce sa démission dans un communiqué.
1er mai 2018 : les violences jaunes !
Plus récemment, le 1er mai 2018 a été émaillé de violences. Un MacDonald et un concessionnaire automobile sont vandalisés boulevard de l’Hôpital à Paris et au moins 1200 black blocks sont repérés, même si seulement 300 sont arrêtés. Plus que l’évènement lui-même, ce sont ses suites juridiques et politiques qui attirent l’attention. Dès le lendemain, les sénateurs Les Républicains en profitent pour déposer une d’une proposition de loi « destinée à introduire dans notre droit une responsabilité pénale et pécuniaire collective de ceux qui, en bande, cassent et brûlent ce qui leur tombe sous la main ». Cette loi anti-casseurs est adoptée en octobre 2018. Mais elle ne sera votée qu’en 2019 par les députés macronistes qui entendent contrecarrer les velléités des Gilets jaunes. Toutefois, un article controversé sera censuré par le Conseil constitutionnel : celui qui offrait la possibilité au préfet d’interdire à une personne de manifester si elle représente une menace pour l’ordre public alors que seul le pouvoir judiciaire peut décider des interdictions individuelles de manifester.