Le journal « La Gueule ouverte » : notre aîné révolutionnaire et subversif
22 septembre 2026
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Photo d’illustration : « La Gueule ouverte », 1973
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Ce fut une décennie faite d’écologie radicale, d’espoir révolutionnaire de camaraderie et de débrouillardise : l’histoire du journal « La Gueule ouverte », édité dans les années 1970, est racontée dans un livre qui transmet l’énergie et la passion de ces pionniers.
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Un journal sans publicité et sans actionnaire? Engagé sur les luttes écologistes? Non, nous ne parlons pas encore de notre pomme, mais de notre lointain aîné, La Gueule ouverte, qui paraissait dans les années 1970. «La GO», pour les intimes, c’est notre héritage commun, un pan de l’histoire, un cri libertaire et subversif qui nous rappelle d’où l’on vient, et de quelles batailles nous, les petits scribouillards du XXIᵉ siècle, sommes nés.
Voilà ce que nous offre généreusement le livre de l’historien Alexis VrignonLa Gueule ouverte et l’écologie contestataire (Le passager clandestin, septembre 2026) : une plongée inédite dans les entrailles du mouvement écologiste, mais aussi une rétrospective sur nous-mêmes. De quel bois sommes-nous faits? Qui nous a précédé? Quel flambeau devons-nous reprendre?
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Une radicalité réelle
«Ce n’est pas son souvenir qu’il faut embrasser, mais son actualité», assure le chercheur dans son livre. Effectivement, La GO parle en nous sans même que l’on s’en rende compte. Les débats qui l’animaient — sur les stratégies de lutte, sur la contestation antinucléaire, sur la non-violence ou sur le rôle du journalisme – sont les mêmes qui nous constituent aujourd’hui.
Et à lire ces pages, écrites à une toute autre époque, un vertige nous prend. Cinquante ans plus tard, où en sommes nous? Quelles leçons avons-nous tirées? Et surtout, et c’est peut-être plus terrible, au fond, de quoi sommes-nous les orphelins? Quel souffle avons-nous, au fil des années, perdu? Quelle liberté? Quelle rage?
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Mais revenons aux faits. La Gueule ouverte a été créée juste après les années 1968, en 1972. Elle en est toute pétrie encore. Les braises de la révolution sont chaudes. Son premier tirage s’élève à 50 000 exemplaires. À l’origine du journal, il y a Pierre Fournier, un dessinateur passé par Hara-Kiri, puis Charlie Hebdo. Il va donner au journal sa couleur politique. Pas le vert pâle de l’écologie bon teint et bourgeoise, mais une radicalité réelle, ancrée dans la ferveur de l’époque et dans sa génération qui veut renverser le pouvoir.
Contre vents et marées, les journalistes ont tenté de faire vivre cette aventure éditoriale pendant près d’une décennie. D’abord au rythme mensuel, puis hebdomadaire, 314 numéros sortiront des presses avant de disparaître dans les années 1980, avec les «années fric», le retour à la normale et au consumérisme, la fermeture de la parenthèse révoltée.
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Au fil des pages, on rencontre tous celles et ceux qui ont bâti la pensée écologiste durant la période. Bernard Charbonneau tient une chronique sur l’aménagement du territoire. Il y développe une réflexion autour de ce qu’il appelle «la grande mue», soit la transformation du milieu de vie de l’espèce humaine du fait de l’accélération du développement des sciences, des techniques et de l’idéologie du progrès. On y voit également le dessinateur Reiser — avec ses dessins irrévérencieux et sa défense de l’énergie solaire — Choron, Isabelle Cabut et Gébé l’auteur de L’An 01.
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On y croise aussi Françoise d’Eaubonne, qui a écrit dans La Gueule ouverte ses premiers textes écoféministes, où elle dénonçait le «lapinisme phallocratique». Ses articles antipatriarcaux détonnent face à une ligne parfois sexiste autour de la pilule et de la démographie que l’on peut retrouver dans les colonnes et dans les débats écologistes de l’époque.
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«La lutte, c’est ici et partout, maintenant et tout le temps»
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Tous et toutes ont, néanmoins, en commun une même vision du journalisme. La GO se voulait une caisse de résonance essentielle pour les luttes, nombreuses pendant ces années charnières. «Il s’agit de ne pas se limiter au recueil et à la diffusion de faits jugés dignes d’intérêt, ne pas se contenter de commentaires engagés, mais faire d’un journal un lieu de réflexion militant œuvrant à l’émergence d’une société écologique», raconte Alexis Vrignon.
Isabelle Cabut le dit d’ailleurs sans ambages dans un texte de 1977. «Parce que la lutte, ce n’est pas seulement la manif, le terrain des luttes, ce n’est pas seulement les prairies autour de la centrale, du barrage ou du camp militaire.La lutte, c’est ici et partout, maintenant et tout le temps.Nous parlons d’être vrais à tout moment».Et d’ajouter ensuite : «Militants, nous ne voulons plus l’être épisodiquement, presque par hasard ou par accident. Notre militantisme ne sera valable, efficace, crédible, costaud, que lorsqu’il fera partie partout et à tout moment de nos vies.»
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Rejet des «normes journalistiques sclérosées»
Les journalistes joignent les actes à la parole. Il s’agit d’écrire et de lutter dans un même élan. Ils et elles embrassent les alternatives, s’installent en collectif à la campagne, en Savoie ou en Saône-et-Loire, délocalisent la conférence de rédaction dans une étable ou un centre d’action non-violente. Ils et elles vivent l’exode urbain et l’existence communautaire, avec tout son foisonnement, sa joie et ses embrouilles. Ils et elles vivent l’écologie dans leurs tripes. Entre deux articles, ils et elles coupent leur bois, fabriquent leur pain dans la ferme qu’ils et elles retapent.
Pierre Fournier, dans ses éditos, appelle à manifester contre les projets de centrale nucléaire, il harangue ses lecteurs et lectrices, les pousse à l’action. Il récuse les «normes journalistiques sclérosées» pour faire du journal un instrument de lutte et la matrice d’une transformation de la société.
«Il va de soi que dénoncer une situation sans y réagir nous-mêmes serait une gageure difficilement soutenable.D’où l’obligation où nous voilà de changer de mode de vie en même temps que de prêcher le changement», écrit-il en février 1973, dans le quatrième numéro.
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Pour une révolution écologique
Déjà, avant l’heure, le journal annonce «la fin du monde». Son catastrophisme, qui puise dans les empoisonnements de l’époque — l’insecticide DDT, la radioactivité… — se veut néanmoins mobilisateur. Sa ligne est claire : refus de la croissance exponentielle, dénonciation des nuisances, anticapitalisme assumé, lutte contre «l’électrofascisme nucléaire» et le progrès.
Personne, au sein du journal, n’a peur de se dire révolutionnaire. Personne ne doute qu’il faille tout envoyer valser. Pierre Fournier, d’ailleurs, prône une «révolution écologique». Elle viendra, selon lui, des campagnes et de la contre-culture. L’objectif n’est pas tant de s’emparer du pouvoir que de bâtir des contre-pouvoirs, de se libérer de l’encagement de la société.
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Leur pratique du journalisme restera faite de débrouille et de bricolage. Pendant dix ans, le journal a été un exemple de décroissance : il n’a jamais été rentable! Aucun financier n’est venu à leur rescousse. De toute manière, les journalistes ne voulaient pas de leur aide, préférant user de leurs armes en toute indépendance : la satire, l’humour et la transgression. Insuffisant pour en tirer du profit, mais la ligne éditoriale a marqué l’époque et nous inspire encore aujourd’hui.
Car en redécouvrant ces textes, ce sont des émotions contradictoires qui nous saisissent. La Gueule ouverte nous rappelle nos origines brouillonnes mais joyeuses, foisonnantes et combatives. La Gueule ouverte, c’était avant «l’écologie punitive», la bureaucratie verte et l’hypocrisie du développement durable. C’était avant le retour du sérieux et la chape de plomb qui nous a enveloppés. C’était un ton libre, au-delà de tout carcan. La promesse d’un autre avenir. Une claque envoyée à tous ceux qui se proclament experts de nos vies.
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C’est une drôle de sensation de parcourir ces pages et d’avoir l’impression que pratiquement tout avait déjà été écrit, il y a cinquante ans. Avec une force rare. Un verbe haut. Sans aucune concession faite aux technocrates, aux scientistes et à tous celles et ceux qui veulent aménager les nuisances plutôt que de les détruire. Relire nos aînés nous sert autant de boussole que cela nous donne envie de poursuivre la tâche. Garder la gueule ouverte, ne pas se taire, rester incorrect et défier le pouvoir.
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22 septembre 2026