Jacques Delors, le 6 novembre 2012.

La mort de Jacques Delors, un grand d’Europe

Le socialiste, mort à 98 ans, a incarné l’âge d’or de la Commission européenne et la construction de l’union monétaire. Mais l’histoire retiendra aussi son rendez-vous manqué avec les Français en 1995, lorsqu’il renonce à se présenter à la présidentielle.

Françoise Fressoz 

Jacques Delors, à Paris, en mars 2009. Jacques Delors, à Paris, en mars 2009.

Jacques Delors, mort mercredi 27 décembre à 98 ans, était un authentique socialiste, révolté par les injustices, désireux de changer le cours des choses. L’histoire retiendra cependant qu’il fut l’un de ces grands chrétiens démocrates qui ont fait l’Europe. C’est tout son paradoxe. Nommé en 1985 à la tête de la Commission des communautés européennes, l’autodidacte boulimique, passé par le syndicalisme chrétien, a incarné l’âge d’or de la Commission en construisant, aux côtés de François Mitterrand et d’Helmut Kohl, le chemin vers l’euro.

Mais en France, il est l’homme de la rigueur, le « Jérémie plaintif » que moquait Raymond Barre, l’indécis qui laissa le désir monter pour finalement renoncer à se présenter à l’élection présidentielle de 1995. Ce rendez-vous manqué avec les Français l’a torturé. « Soit je mentais au pays, soit je mentais aux socialistes », expliquait-il sans relâche, en pointant le fossé entre son projet très deuxième gauche et le discours quasi révolutionnaire du premier secrétaire socialiste de l’époque, Henri Emmanuelli. Mais dix ans avant sa mort, il confiait au Monde : « Parfois, oui, je regrette de ne pas avoir osé, j’ai peut-être eu tort. »

Des combats perdus et des occasions manquées

La confession s’était déroulée en juin 2013, rue de Milan à Paris, dans les locaux de Notre Europe, l’association que le chancelier allemand et le chef du gouvernement espagnol Felipe Gonzalez l’avaient incité à créer à son départ de Bruxelles, en janvier 1995, « alors que Jospin n’avait pas fait un geste pour m’aider ». Delors tel qu’en lui-même : heureux et malheureux, la voix un peu chevrotante, la démarche rendue difficile par plusieurs attaques de sciatique, mais les yeux d’un bleu lumineux qui éclairaient tout le visage.

Quelques jours plus tôt, chemise rose et cravate rouge, le militant de la cause européenne était allé « pousser un coup de colère » à la Mutualité, devant le forum des progressistes européens où il avait goûté les applaudissements. Il avait exhorté l’UE à accélérer la mise en œuvre du pacte de croissance négocié en 2012 par François Hollande. « Les 120 milliards d’euros du plan de relance européen, qui s’en occupe ? », avait-il grondé, avant de s’adoucir : « N’ayez pas peur, nous y arriverons ! »

L’histoire qu’il racontait était remplie d’espoir mais jalonnée de combats perdus et d’occasions manquées, sans cependant une once de méchanceté, car si l’homme était sans complaisance, c’était d’abord vis-à-vis de lui-même. Ni le succès ni la gloire n’avaient réussi à guérir l’ancien stagiaire de la Banque de France d’une timidité maladive, du sentiment d’être « un vieux con » au milieu des grands fauves politiques qu’il avait côtoyés. L’angoisse de mal faire l’avait accompagné toute sa vie, qu’il noyait dans une boulimie de travail. « Il me manque, disait-il, une qualité capitale pour un homme politique : croire en moi. »

Il était pourtant fils unique, choyé par ses parents. Né sept ans après la fin de la Grande Guerre, il avait grandi heureux, sur la pente de Ménilmontant, à Paris, tapant le ballon dès qu’il le pouvait avec ses camarades. Elève sensible et doué, passionné de musique et de sport, il voulait être journaliste, cinéaste ou pourquoi pas grand couturier, comme l’écrit son biographe Gabriel Milesi (Jacques Delors, Belfond, 1985). Mais lorsqu’il obtient le bac, son père, Louis, garçon de recettes à la Banque de France, ne lui laisse pas le choix : « La Banque de France, il n’y a rien de mieux », tranche-t-il.

A cette époque, dans ce milieu-là, on ne fait pas d’études supérieures. L’adolescent ne se révolte pas mais se démultiplie : le soir, après le travail, il potasse les concours internes, pratique assidûment le basket, monte un ciné-club, milite à la CFTC et vit sa vie de jeune marié. A la banque, il a rencontré Marie, Basque au grand cœur, chrétienne à la foi aussi vive que la sienne. « L’événement le plus important de ma vie », dira-t-il. Deux enfants naissent : Martine, en 1950, Jean-Paul, trois ans plus tard.

Engagement religieux

Politiquement, son cœur penche à gauche. Il admire Pierre Mendès France mais déteste le jeu politicien. Un an après y avoir adhéré, il a claqué la porte du Mouvement républicain populaire. Ce qui se passe à la CFTC en revanche le passionne. Trois fois par semaine, il prête main-forte à ceux qui, autour de Paul Vignaux, secrétaire général du Syndicat général de l’éducation nationale, ont entrepris de déconfessionnaliser le syndicat. Il monte des groupes de travail, attire des experts vers la revue Reconstruction où il signe lui-même sous le pseudonyme de Roger Jacques.

Parallèlement, il approfondit son engagement religieux en s’impliquant avec sa femme dans La Vie nouvelle, un mouvement d’éducation populaire issu du scoutisme catholique. L’inspiration est proche du personnalisme communautaire d’Emmanuel Mounier. Lorsque le mouvement lance les cahiers Citoyen 60, pour développer la formation politique, économique et sociale des moins favorisés, il en devient tout naturellement le rédacteur en chef.

Le syndicalisme offre à ce bûcheur engagé le tremplin qui lui manquait. En 1959, la CFTC l’envoie siéger au Conseil économique et social. Trois ans plus tard, Pierre Massé, attiré par la qualité de ses travaux, l’appelle au Commissariat général du Plan. Tournant décisif : à 37 ans, l’autodidacte devient haut fonctionnaire et réalise enfin son rêve, « servir l’Etat ». Le Plan, sous la houlette de l’ingénieux Pierre Massé, est à son apogée. Jacques Delors y voit le moyen d’expérimenter pour la première fois tout ce qu’il a mûri. Son utopie ? Une société plus humaine. Sa méthode ? Un pragmatisme réaliste et raisonné. Ses outils : la politique contractuelle, autrement dit le compromis négocié entre groupes sociaux éclairés.

En 1963, le conflit des mineurs prend mauvaise tournure. On le nomme rapporteur de la commission de conciliation. Pour faire baisser la tension, il invite les syndicalistes à dîner chez lui. Marie fait la popote pendant que lui dépiaute avec eux les données qu’il s’est procurées. Son rapport diagnostique un retard de salaire de 10 %, la grève s’arrête. Pour arriver à ce chiffre, il a fallu convaincre l’administration et les syndicats de jouer cartes sur table. La transparence deviendra son combat. Comme la lutte contre l’inflation, dont il vient de mesurer les méfaits : elle entraîne des périodes de surchauffe, suivies de plans de refroidissement dont pâtissent les plus faibles. Pour la maîtriser, il suggère qu’on fixe la hausse des salaires à l’avance, en fonction des résultats de l’entreprise et des performances de l’économie au lieu de l’indexer sur les prix. L’idée n’est pas reprise, mais qu’importe ! Il a semé.

Six ans plus tard, il la reprend au vol. Cette fois, il est à Matignon, installé dans l’immense bureau du rez-de-chaussée où défileront bientôt les représentants du patronat et des syndicats. Il vient d’être nommé conseiller social du nouveau premier ministre, Jacques Chaban-Delmas (1915-2000). « Un homme de droite ! », s’indigne la gauche. « Un homme qui avait la volonté de changer les choses », riposte Jacques Delors. Ils se sont connus au début des années 1960, lorsque l’ambitieux président de l’Assemblée nationale réunissait autour de lui des experts de tous horizons. Mai-68 les convainc que la société, « déstabilisée, est mûre pour les réformes ». Lorsque Chaban l’appelle, il n’hésite pas longtemps. Marie lui a donné l’imprimatur.

Le premier ministre Jacques Chaban-Delmas (à gauche) et Jacques Delors, conseiller pour les affaires sociales et culturelles (à droite), visitent la cour intérieure de logements vétustes, à Paris (19ᵉ), le 2 février 1970. Le premier ministre Jacques Chaban-Delmas (à gauche) et Jacques Delors, conseiller pour les affaires sociales et culturelles (à droite), visitent la cour intérieure de logements vétustes, à Paris (19ᵉ), le 2 février 1970.

L’eau et le feu

Le discours sur « la nouvelle société » prononcé à l’Assemblée nationale, le 16 septembre 1969, fait date. Il reprend le constat du sociologue Michel Crozier d’une « société bloquée » et propose comme remède le credo de Jacques Delors : la politique contractuelle. Les réalisations ne sont cependant pas à la hauteur des promesses. A l’Elysée, Georges Pompidou a tout de suite pris ombrage de l’audace de son premier ministre. Le conseiller social parvient à faire signer un premier « contrat de progrès » à EDF sans que l’Etat y mette son nez. D’autres suivront mais, à l’été 1972, tout s’arrête. Pompidou, lassé, a remercié son premier ministre. Jacques Delors est marginalisé. Trop à gauche pour la droite, trop à droite pour la gauche, il est boudé.

Il prend du champ, crée un club, Echange et projets, publie un livre, Changer (Stock, 1975), enseigne à Dauphine après l’avoir fait à l’ENA. Mais il n’a que 47 ans et a pris goût au service de l’Etat. Comment revenir dans le jeu ? Soudain, tout s’accélère : Pompidou meurt le 2 avril 1974. Chaban se déclare aussitôt candidat. Jacques Delors l’aide, en vain : le maire de Bordeaux est marginalisé, François Mitterrand frôle de très près la victoire. C’est vers lui désormais qu’il va marcher.

François Mitterrand et Jacques Delors, au G7, à Williamsburg (Etats-Unis), en mai 1983. François Mitterrand et Jacques Delors, au G7, à Williamsburg (Etats-Unis), en mai 1983.

Delors et Mitterrand, l’eau et le feu. Ils se sont rencontrés pour la première fois au début des années 1960 dans le bureau de Jean-Jacques Servan-Schreiber à L’Express. « J’ai besoin d’un garçon comme vous », lui a lancé Mitterrand, séducteur. Delors n’a pas donné suite. Il ne réprouve pas la stratégie d’union de la gauche du futur président mais redoute son charisme, craint de perdre son indépendance et déteste le jeu des courtisans. En 1965, il a refusé de faire partie de son contre-gouvernement. Première fâcherie, suivie de beaucoup d’autres : Mitterrand ne comprend pas les états d’âme de cet écorché vif et ne fait rien pour ménager sa susceptibilité. Lorsque, en novembre 1974, le fondateur d’Echange et projets se décide enfin à adhérer au Parti socialiste, il se fait chambrer à la fois par le Ceres, l’aile gauche du PS, et par les supporteurs de Michel Rocard.

Qu’importe ! Michel Rocard, qu’il a croisé à la CFTC puis brièvement au Parti socialiste unifié (PSU), est en train de se fourvoyer. L’ex-leader du PSU pense que son heure est enfin venue, qu’il sera le candidat socialiste à la présidentielle de 1981. Funeste erreur ! Jacques Delors peut bien partager certaines de ses idées et beaucoup de ses amis, il ne l’apprécie pas, le juge imprévisible. Plus Rocard s’échappe, plus il colle à la roue de François Mitterrand. En 1978, au lendemain de législatives perdues pour la gauche, on voit les deux hommes déambuler dans la salle des pas perdus à l’Assemblée nationale. L’alliance est scellée. L’ancien conseiller de Jacques Chaban-Delmas participe activement à la campagne présidentielle, avec mission de rassurer. Le 10 mai 1981, il ne fait pas partie de la poignée d’intimes qui entourent le nouveau président à l’Hôtel du Vieux Morvan mais n’a aucun doute : il sera de l’aventure.

« Le bourdon »

Le voilà à présent ministre, chargé du portefeuille décisif de l’économie et des finances mais flanqué au budget de Laurent Fabius, un intime du président, sur lequel il n’a aucune prise. Dès le premier jour, le franc décroche. Delors angoisse à l’idée que la gauche puisse échouer, alors il fait « le bourdon » et bombarde l’Elysée de notes grincheuses. Le plan de relance ? Trop généreux. Les nationalisations à 100 % ? « Une vraie connerie. » En novembre 1981, il est le premier à réclamer la « pause », ce mot funeste que Léon Blum avait employé et qui avait signé la chute du Front populaire. « Tu te rends compte de ce que tu as dit ! », morigène le communiste Charles Fiterman. Mais lui persiste et signe : « Le temps de l’austérité est venu », déclare-t-il, en juin 1982, alors que le franc vient d’être dévalué pour la deuxième fois.

Ce n’est plus le Delors épanoui du cabinet de Jacques Chaban-Delmas mais un Delors rabat-joie, tendu, cyclothymique, qui pique parfois de terribles colères et menace souvent de tout plaquer. « J’ai démissionné trois fois en trente-huit mois », tiendra-t-il à rectifier, irrité qu’on puisse le soupçonner de manquer de nerfs.

L’homme subit à cette époque une terrible épreuve personnelle. Son fils Jean-Paul décède, à l’âge de 29 ans, d’une leucémie. Garçon lumineux, il avait réalisé le rêve du père : devenir journaliste. Pudique, soudée, la famille tait le drame. Le matin de l’enterrement, Delors siège au conseil des ministres comme si de rien n’était. Serrer les dents. A-t-il du reste le choix ? Le moment le plus dramatique du septennat approche. Les tenants de « l’autre politique » sont passés à l’offensive. Le soir, ils font le siège de François Mitterrand pour tenter d’obtenir la sortie du système monétaire européen, seule façon, disent-ils, de relancer et d’échapper au joug allemand. Le ministre de l’économie résiste main dans la main avec le premier ministre, Pierre Mauroy. Leur foi européenne les a rapprochés, mais elle ne suffit pas. Nuit et jour, ils mobilisent leurs services pour obtenir chiffres et graphiques qui convaincront le président que le flottement du franc se paierait d’une rigueur accrue.

Rétrospectivement, Delors et Mauroy sont convaincus que c’est leur alliance qui a permis d’emporter la bataille. Et pourtant, ils ont bel et bien été rivaux pendant ces jours dramatiques où tout a vacillé. Lorsque, fin mars 1983, François Mitterrand envisage de se séparer de Pierre Mauroy, il invite à déjeuner Jacques Delors, Laurent Fabius et Pierre Bérégovoy pour les mettre en concurrence. A la fin du déjeuner, il jette son dévolu sur le ministre de l’économie, auquel il propose Matignon, mais l’intéressé commet un gros péché d’orgueil : il veut bien être nommé, mais à condition d’avoir en sus, comme Raymond Barre sous Giscard, le contrôle de la politique monétaire. « Je ne peux accepter cela », rétorque François Mitterrand, qui, finalement, garde Pierre Mauroy.

Pédagogie de crise

Jacques Delors ne sera jamais premier ministre. Et après coup, évidemment, il le regrettera. Mais tandis que ses chances s’évanouissent sur la scène nationale, son étoile monte outre-Rhin. Agacés d’avoir à secourir sans cesse le franc, les Allemands ont appris à apprécier ce Français raisonnable, qui incarne sans états d’âme la rigueur.

Au lendemain des journées dramatiques de mars 1983, Delors a lancé l’emprunt obligatoire, le carnet des changes, le prélèvement de 1 % sur tous les revenus. Il veut créer un choc de vérité, une pédagogie de crise pour pousser les Français à s’approprier les réformes. Chaque semaine, il reçoit les journalistes et, malgré la potion amère qu’il sert au pays, sa popularité croît. Il en profite pour achever son combat contre l’inflation, la désindexation des salaires sur les prix, cette révolution qu’il a mûrie au début des années 1960. Helmut Kohl regarde tout cela avec attention. Lorsque, en 1985, la présidence de la Commission des communautés européennes se trouve vacante, le chancelier donne un coup de pouce décisif à la candidature de Jacques Delors. François Mitterrand, lui, poussait Claude Cheysson, le favori du Quai d’Orsay.

Le Delors qui, à 59 ans, quitte la scène nationale pour s’installer à Bruxelles avec son épouse reste un personnage tourmenté. Son bilan de ministre l’a laissé sur sa faim. François Mitterrand, méfiant, n’a pas voulu de la réforme fiscale qu’il avait conçue pour accroître la compétitivité. Mais cette fois, l’autodidacte a rang de chef d’Etat et la coopération va devenir beaucoup plus fructueuse. Rue de Rivoli, Delors a vu apparaître le phénomène de la mondialisation. « L’Europe n’a d’autre choix qu’entre la survie et le déclin », prévient-il dès sa prise de fonctions.

Jacques Delors et Margaret Thatcher (à droite de l’image), lors du Conseil européen à La Haye, les 26 et 27 juin 1986. Jacques Delors et Margaret Thatcher (à droite de l’image), lors du Conseil européen à La Haye, les 26 et 27 juin 1986.

En juin 1984, le sommet de Fontainebleau a opportunément mis fin à une série de contentieux, notamment avec le Royaume-Uni, qui empoisonnaient la vie des Dix. Alors il fonce, fait la tournée des capitales européennes pour tester trois idées : une monnaie commune, une défense commune, la démocratisation des institutions. Aucune ne fait l’unanimité, alors il se replie sur l’espace commun sans frontières, la libre circulation des biens et des personnes. L’économie avant la politique ? C’est la même démarche que celle des pères fondateurs, la même stratégie aussi, celle de l’engrenage : chaque décision prise en appelle une autre qui rend impossible le retour en arrière.

Deux textes marquent ses dix ans de présidence : l’Acte unique, signé entre 12 pays en 1986, qui ouvre la voie au marché unique ; le traité de Maastricht, signé en février 1992, qui crée l’union monétaire. Deux textes décisifs pour l’intégration européenne, qui signent aussi l’âge d’or de la démarche communautaire. Initier, exécuter : Delors défend bec et ongles les prérogatives de la Commission face aux chefs d’Etat. C’est la seule façon, dit-il, de dépasser les égoïsmes nationaux.

Survient, en 1989, la chute du mur de Berlin, qui chamboule tout et déséquilibre le couple franco-allemand. Le président de la Commission ne se trompe pas. Il appuie tout de suite la réunification, débloque les aides, s’attire une fois de plus les bonnes grâces du chancelier et déblaie le terrain pour le grand deal monétaire : Mitterrand accepte la réunification, Kohl se résout à sacrifier le mark au plus tard le 1er janvier 1999. Une majorité d’Allemands y est pourtant défavorable.

A la Commission européenne, le 4 octobre 1985. A la Commission européenne, le 4 octobre 1985.

L’avènement de la monnaie unique marque l’apogée du trio et le début des doutes. Le non au référendum danois, les débats passionnés en France autour du traité de Maastricht mettent en lumière le déficit démocratique et l’insuffisance d’Europe sociale. Plus tard, ce sont les conditions de réalisation de l’union monétaire qui inquiéteront Jacques Delors : « Pas de monnaie unique sans coordination des politiques économiques », ne cessera-t-il d’alerter. En vain, les Français font la sourde oreille. L’élargissement de l’Europe et la perte d’efficacité des décisions qu’il engendre marquent un nouveau défi. A la fin de son mandat, en décembre 1993, Jacques Delors publie un Livre blanc sur la compétitivité et l’emploi, sorte de testament où il pointe les faiblesses de l’économie européenne : chômage massif, compétitivité insuffisante. Les Etats membres refusent de délier leurs bourses pour investir.

L’homme providentiel

Janvier 1995 : chefs d’Etat, fonctionnaires, patrons, syndicalistes. Ils sont tous là pour acclamer l’homme qui a changé le visage de l’Europe. Lui reste extérieur au triomphe, incapable d’en jouir, comme s’il pressentait la suite, la solitude parisienne, sans même un bureau pour se poser. Mais à qui la faute ?

Quelques mois plus tôt, il était l’homme providentiel, celui qui allait extirper la gauche du mitterrandisme crépusculaire. Les transcourants du Parti socialiste le voulaient comme candidat à la présidentielle de 1995. Jacques Delors s’était prêté au jeu. Des clubs Témoin, parrainés par lui, avaient prospéré. François Hollande était aux avant-postes. La mayonnaise prend. Elle monte très haut le jour où Henri Emmanuelli, le premier secrétaire du PS, se met lui aussi à appâter le « Bruxellois ». A l’automne 1994, Jacques Delors publie L’Unité d’un homme (Odile Jacob). Le livre s’arrache comme si la France entière était prise de « delorite ». Mais le 11 décembre, le soufflé retombe : au terme d’un long face-à-face télévisé avec Anne Sinclair, il annonce qu’il n’est pas candidat. Les socialistes se sentent trahis. François Mitterrand, lui, n’est guère surpris.

L’homme qui craignait de se salir les mains renonce à la lumière, à la fois soulagé et frustré. Il continue de beaucoup travailler pour l’Unesco, le CERC (Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale) ou Notre Europe, mais avec la tristesse de ne pas être utilisé autant qu’il l’aurait pu. A la fin de sa vie, il en voulait aux socialistes de « l’avoir d’emblée marginalisé », à François Fillon « d’avoir laissé crever le CERC sans prendre la peine de [lui] expliquer pourquoi ». Il souffrait que, en avril 2013, aux cérémonies du 50e anniversaire du traité de l’Elysée, pas un Français n’ait cité son nom, « à l’inverse des Allemands ». Et il n’en revenait toujours pas que, en 2001, Lionel Jospin lui ait préféré Valéry Giscard d’Estaing pour présider la Convention sur l’Europe qui allait accoucher du traité constitutionnel.

Il chassait cependant ses bouffées d’amertume aussi vite qu’elles étaient venues. Où qu’il fût, Jacques Delors « servait » et c’était pour lui la mission la plus noble. En exergue de ses Mémoires (Plon, 2004), il avait inscrit cette phrase, qui n’était pas de lui : « Le monde est divisé en deux : ceux qui veulent être quelqu’un et ceux qui veulent réaliser quelque chose. » Elle disait tout de lui.

Jacques Delors en quelques dates

20 juillet 1925 Naissance à Paris

1950 Entre à la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC)

1962 Entre au commissariat au Plan

1969-1972 Chargé de mission auprès du premier ministre Jacques Chaban-Delmas

16 septembre 1969 Discours sur « la nouvelle société » à l’Assemblée nationale qui théorise « la politique contractuelle »

1974 Adhère au Parti socialiste

1981-1984 Ministre de l’économie dans le gouvernement Mauroy, il est l’un des initiateurs du tournant de la rigueur en 1982

1983-1984 Maire de Clichy (Hauts-de-Seine)

1985-1995 Président de la Commission des communautés européennes

1993 Publication du Livre blanc sur la compétitivité et l’emploi

1994 Renonce à la candidature à l’élection présidentielle de 1995

2004 Publie ses « Mémoires » (Plon)

27 décembre 2023 Mort à 98 ans