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Robert Badinter, immense avocat et inlassable défenseur de l’abolition de la peine de mort

Artisan de la suppression de la peine de mort en 1981, l’ex-ministre de la Justice s’est éteint à 95 ans dans la nuit du 8 au 9 février. Ce fils d’immigrés juifs, dont la famille a été décimée dans la Shoah, fut un jeune avocat brillant avant de devenir un homme d’État.

Robert Badinter, ici en 2021, est mort dans la nuit du 8 au 9 février 2024.

Robert Badinter, ici en 2021, est mort dans la nuit du 8 au 9 février 2024. 

Youness Bousenna

La plus grande œuvre de Robert Badinter tient en six mots. « La peine de mort est abolie. » En une ligne, cet article met fin au principe qui prévalait depuis 1791 : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée. » Progressiste à l’époque – la guillotine étant sans torture et égalitaire –, inhumaine deux siècles plus tard, la peine capitale est abolie par la loi du 9 octobre 1981, qui grave le nom de cet enfant d’immigrés aux côtés de ceux qui ont fait les grandes lois de la République. Jules Ferry pour l’école, Aristide Briand pour la laïcité, Simone Veil pour l’avortement… Robert Badinter, lui, sera à jamais rattaché à l’abolition de la peine de mort, militant jusqu’au bout pour qu’elle devienne universelle.

Cette loi, il a fait plus que la présenter : il l’a incarnée avec un discours historique. « Demain, grâce à vous, la justice française ne sera plus une justice qui tue. Demain, grâce à vous, il n’y aura plus, pour notre honte commune, d’exécutions furtives, à l’aube, sous le dais noir, dans les prisons françaises. » Ainsi s’achève son heure et demie d’allocution prononcée d’une voix ténébreuse, le 17 septembre 1981 au Palais-Bourbon. Robert Badinter maîtrise le verbe, et le verbe a fait son destin. Depuis toujours : en septembre 1948, alors à peine étudiant en sociologie à Columbia, il avait prononcé un discours de remerciement pour la libération de la France au futur président américain Dwight Eisenhower, ce qui lui avait valu l’honneur d’une mention dans le New York Times

Ainsi, quand l’auréole du personnage retient d’abord l’air grave du missionnaire de l’abolition, sa biographie révèle la personnalité flamboyante qu’il fut, peut-être, pour conjurer les ténèbres de l’enfance. Paris, où il naît le 30 mars 1928, avait été le point d’arrivée de deux trajectoires débutant aux confins de l’Europe, dans une région à cheval entre la Moldavie et l’Ukraine, la Bessarabie. Sa mère, Chifra (qui deviendra Charlotte), y naît en 1899. Époque des pogroms et de la pauvreté. À tel point que treize ans plus tard, la grand-mère, Idiss, décidera de rejoindre, avec sa fillette et son mari, les deux premiers fils déjà partis pour la France, devenus chiffonniers dans le Quartier latin. Et la vingtaine à peine franchie, Chifra rencontrera un jeune commerçant au bal des Bessarabiens de Paris. Comme elle, Simon avait un autre nom avant d’arriver, Samuel. Dans cette IIIᵉ République finissante, les jeunes époux Badinter vont alors courir après les symboles d’une intégration réussie : appartement dans le chic 16ᵉ arrondissement, prénoms français pour les enfants, Claude pour l’aîné et Robert pour le cadet, culte des études et du savoir.

Cette histoire modèle d’assimilation sera cruellement stoppée par l’Occupation. Le petit Robert ne perd pas seulement son père, raflé à Lyon en 1943 : sa grand-mère paternelle Shindléa meurt dans le train pour Auschwitz, où son oncle Naftoul périra. Il pleure aussi Idiss, grand-mère adorée, qui s’est éteinte en 1942, et à laquelle il rendra hommage dans un très beau livre (Idiss, éd. Fayard, 2018). À la Libération, Robert a 17 ans, sans plus rien avoir d’un adolescent. « J’étais un adulte », confiera-t-il dans L’Homme juste (éd. Tallandier, 2021), une biographie autorisée cosignée par le journaliste Maurice Szafran et l’historienne Dominique Missika. Le bachelier ne s’inscrit pas seulement en sociologie, mais aussi en droit. Trop jeune pour l’agrégation, qu’il réussira en 1965, il choisit l’avocature, prête serment en 1950 et croise la route d’une figure du barreau, Henry Torrès.

Avocat du Tout-Paris

Badinter a perdu son père ; Torrès n’a plus son fils, mort en 1944. Le ténor devient son mentor. Il lui enseigne un principe : « Tu défends un homme qui a tué ou volé, parce que c’est un homme d’abord. » Et une méthode : « Tu es maigre. Tu sentiras les choses avec tes nerfs. » Là encore, le flamboyant précède le missionnaire. Avant de sentir avec ses nerfs, Badinter devient un avocat en vue des années 1950, où il se spécialise dans le droit du cinéma – il plaidera dans un dossier impliquant Charlie Chaplin. Dans cette période mondaine, le jeune et brillant conseil du Tout-Paris s’éprend d’une jeune et belle actrice en vogue, Anne Vernon. Leur mariage, en 1957, ne dure pas : Robert se remarie avec la philosophe Élisabeth Bleustein-Blanchet en 1966. Ils auront deux garçons et une fille, Simon, Judith et Benjamin.

Badinter devient aussi l’avocat de plusieurs grands journaux, parmi lesquels France-Soir et L’Express de Jean-Jacques Servan-Schreiber. Puis s’associe avec un autre talent du barreau parisien, Jean-Denis Bredin : ensemble, ils ouvrent à deux pas de l’Élysée un cabinet inspiré par les méthodes américaines, où ils défendent le gotha des affaires. Car Badinter est doublement libéral. Au sens humaniste, mais aussi économique – ministre, il fera partie des opposants aux nationalisations voulues par Mitterrand. Où se joue la bascule entre les deux Badinter ? Cité par ses biographes, Bredin souffle une piste : « Si Badinter s’était à ce point acharné pour sauver la tête de ses clients risquant la peine de mort, c’était aussi pour “acheter sa part de salut”. » « Badinter, précisait-il, faisait de la “compensation morale” à cause des grandes affaires pécuniaires qui enrichissaient tant le cabinet. »

“Avocat des assassins”

La bifurcation se jouera sur un hasard. En 1972, un confrère lui propose de l’assister dans la défense de Roger Bontems, complice d’une prise d’otages qui a tourné au carnage et lui vaut une condamnation à mort. Badinter ne peut l’éviter, malgré une demande de grâce au président Pompidou. Mais il raconte, dans L’Abolition (éd. Fayard, 2000) : « Jusque-là, j’avais été un partisan de l’abolition. Dorénavant, j’étais un adversaire irréductible de la peine de mort. » Il se met à militer pour accomplir le vœu d’une suppression « pure, simple et définitive » de la peine capitale, telle que voulue par son grand modèle Victor Hugo. Pendant une décennie, il bataille à travers des articles, un livre (L’Exécution, 1973), et plaide dans plusieurs affaires dont la plus célèbre est celle de Patrick Henry. Il fait du procès de ce meurtrier d’un enfant − à qui il évite la guillotine − celui de la condamnation à mort, à la façon dont Gisèle Halimi avait transformé le procès de Bobigny, en 1972, en tribune pour l’avortement.

C’est en « avocat des assassins » haï par la droite, qu’il fera finalement son entrée au gouvernement, nommé ministre de la Justice par son ami François Mitterrand, fraîchement élu à l’Élysée et rencontré une vingtaine d’années plus tôt – une amitié polie, ils se vouvoieront toujours. Badinter n’est pas fait pour la politique. Du moins pas comme on l’entend. En témoignent son échec aux législatives de 1973 et son refus d’y retourner, en 1978. Cérébral, distant, il n’est pas une bête d’empathie. Ses seuls mandats seront finalement ceux d’un notable : président du Conseil constitutionnel (1986-1995) puis sénateur, de 1995 à 2011.

Reste que pour mener à bien le combat de sa vie, il accepte donc de s’installer place Vendôme, après les législatives de juin 1981. Il y remplace Maurice Faure, éphémère premier garde des Sceaux de Mitterrand, qui ne sera resté en poste que quatre semaines. Sur son bureau, à côté du coffret en acajou contenant les sceaux de la République, le nouveau ministre placera un petit Schtroumpf en caoutchouc offert par son fils cadet : « Ainsi combattais-je par ce clin d’œil familial la tentation de vanité qui guette l’occupant temporaire des lieux historiques du pouvoir », glisse-t-il dans Les Épines et les Roses (éd. Fayard, 2011). La loi sur l’abolition est adoptée trois mois et demi après sa prise de fonction. La grande œuvre de sa vie éclipsera le reste de son action gouvernementale.

Jusqu’à son départ du ministère en 1986, Badinter tiendra pourtant, cinq années durant, sa position humaniste : il démantèle les quartiers de haute sécurité dans les prisons, abroge le délit d’homosexualité – sujet qui lui a inspiré la pièce de théâtre C.3.3 (éd. Actes Sud, 1995) sur la répression subie par Oscar Wilde. Sensible aux thèses de Michel Foucault, il s’élève contre la conception carcérale punitive si ancrée en France : « L’idée de souffrance prime : il faut que le détenu souffre, c’est indispensable. » Cette conviction, il la tiendra jusqu’au bout, parfois envers et contre tous. En 2001, il prend position pour la libération de l’ancien fonctionnaire collaborationniste Maurice Papon, déclarant : « On dit “crime contre l’humanité”, je dirais qu’il y a un moment où l’humanité doit prévaloir sur le crime. » Sa ligne restera claire. Mais le noyau intime de ses conceptions, obscur. Malgré les sollicitations, Robert Badinter n’a jamais voulu écrire ses Mémoires : il racontait, mais n’aimait pas se livrer. L’essentiel de ses convictions tiendra donc en six mots, pour toujours.

Youness Bousenna à suivre sur Télérama

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