Général Paloméros : Une guerre d’usure
.
À l’inverse, Vladimir Poutine a-t-il les moyens de poursuivre cette guerre d’attrition, autrement dit, cette guerre d’usure ?
Depuis un an et demi, il a mobilisé son économie de guerre. Mais difficile de savoir quelle est l’efficience de cette économie, et sa qualité. Il rencontrera des difficultés à reconstituer des stocks de missiles de haut niveau. Ce qui ne l’empêche pas de terroriser la population ukrainienne avec des missiles ou des drones bas de gamme. Il est en train d’appauvrir la Russie, qui n’est pas un pays riche. À moyen terme, cela va se voir. Cette guerre ne peut donc pas durer des années pour Poutine.
Aviez-vous été surpris par la capacité de résistance de l’Ukraine au début du conflit ?
C’était remarquable. Le tournant a eu lieu après l’annexion de la Crimée, en 2014. J’en ai été témoin en tant que commandant de l’Otan. Les Ukrainiens n’étaient pas prêts. Pas même aux combats de moindre intensité qui avaient lieu dans le Donbass. Après 2014, ils ont compris : ce que les Russes avaient fait en Crimée, ils reviendraient le faire dans le reste de l’Ukraine. Ils ont alors réalisé beaucoup d’efforts pour augmenter leur résilience. Et l’Otan – en premier lieu les Américains et les Anglais – a apporté son aide en matière d’entraînement, d’exercice et même de doctrine militaire. Mais si Kiev a pu résister au choc de février 2022, c’est surtout parce que les Russes ont commis des erreurs stratégiques colossales : attaquer, en plein hiver, à visage découvert, sur tous les fronts et sans fixer de stratégie majeure. Ils pensaient arriver en libérateurs, selon la doxa du Kremlin, et ils ont été accueillis comme des envahisseurs.
Est-ce l’absence d’appui aérien qui a pénalisé la contre-offensive ukrainienne ?
En partie, car ils n’ont pas pu attaquer avec permanence les lignes arrière de leur adversaire. Mais leur échec tient surtout à la préparation défensive des Russes, notamment sur la ligne de fortification dite « Sourovikine » (du nom de l’ex-commandant des opérations militaires en Ukraine), que personne n’avait imaginée aussi robuste. Les Russes ont aussi procédé au dynamitage du barrage de Kakhovka, qui a bloqué l’accès à la rive orientale du Dniepr. Enfin, il n’y a pas eu de choix clair du côté ukrainien : ils ont avancé un peu partout et se sont dispersés.
Les avions promis par les alliés n’arriveront qu’au compte-gouttes d’ici à la fin de l’année. La France ne peut-elle faire plus en livrant des Mirage 2000 ?
On a décidé de leur livrer les avions qui sont disponibles en nombre suffisant. Donc des F-16 plutôt que des Mirage 2000. Ce n’est pas un mauvais choix. Reconstruire une armée de l’air en temps de guerre pose des problèmes colossaux : il faut des pilotes, et les Ukrainiens en ont perdu beaucoup au début du conflit, il faut les systèmes d’armes qui vont avec les bons avions, il faut adapter certains armements : les Scalp et les Storm Shadow [missiles de croisière lancés depuis des avions de chasse, ndlr] ne sont pas faits pour être montés sur des F-16. Enfin, il faut protéger ces avions, car les Russes vont tenter de frapper le plus vite possible les bases où ils seront stockés.
Emmanuel Macron affirme que « rien ne doit être exclu ». Mais n’est-il pas étrange de se prévaloir publiquement d’une « ambiguïté stratégique » ? Un peu comme si un joueur de poker proclamait qu’il bluffe ?
L’ambiguïté stratégique s’entretient sur le long terme. Nous ne menons pas la guerre, nous sommes engagés dans une logique politique et stratégique de soutien à l’Ukraine, même si nous ne le faisons pas aussi bien qu’on le devrait. Il y a eu des déclarations très fortes au début de ce conflit sur les limites du soutien des pays occidentaux. Mais on s’est vite rendu compte qu’il fallait apporter aux Ukrainiens mieux et plus, en fonction des évolutions de la bataille. Nous avons fait le choix du soutien. Dès lors que vous affichez cette stratégie, vous levez l’ambiguïté stratégique. Poutine peut lire à livre ouvert dans ce qu’on fait.
NOUS SOMMES ASSEZ LOIN D’UN ENGAGEMENT DE TROUPES…
Fallait-il aller jusqu’à évoquer l’envoi de troupes au sol ?
Pourquoi pas ? Mais la question est plutôt : « Peut-on le faire seul ? » Nous sommes engagés aux côtés des alliés de l’Otan dans une stratégie de soutien, il me paraît difficile d’expliquer maintenant que l’on va lancer une autre stratégie qui mettrait en jeu des forces sur le sol ukrainien. Intervenir sans qu’il y ait un agrément des alliés créerait un problème. Bref, nous sommes assez loin, je pense, d’un engagement de troupes. Le président Macron a surtout exprimé une certaine frustration, compréhensible, due à notre incapacité à répondre aux besoins de l’Ukraine.
Si l’objectif est de mettre Poutine en échec sans lui faire la guerre, quelle forme pourrait prendre l’engagement des militaires alliés ?
D’abord, on peut envoyer des conseillers pour mettre en oeuvre des systèmes d’armes. C’est déjà le cas. Le niveau au-dessus, c’est d’envoyer par exemple des équipes de déminage. Mais faire du déminage sur la ligne de front pendant la guerre, c’est faire la guerre. L’engagement est donc limité. On peut toujours aider à la reconstruction, mais c’est extrêmement dangereux. Quels que soient les capacités ou le personnel que l’on envoie en Ukraine, ils sont soumis au même régime que les Ukrainiens : la terreur, les frappes aveugles, particulièrement sur les usines d’armement. On peut aussi penser à l’emploi des forces spéciales, mais il faudrait encore déterminer sur quel axe et pour quoi faire.
Le chancelier Olaf Scholz refuse de livrer des missiles Taurus, réclamés avec insistance par Kiev. L’usage de ces armes à longue portée pourrait-il changer le cours de la guerre ?
Toute capacité est bonne à prendre, surtout celles qui permettent de frapper « en profondeur ». Ces missiles sont très coûteux et en nombre limité. Les Ukrainiens en feraient certainement bon usage, comme ils l’ont déjà fait avec les missiles anglais et français. Ce serait aussi un geste fort qui montrerait le soutien plein et entier de l’Allemagne, qui a déjà beaucoup donné, notamment les chars Leopard. Cela dit, je ne pense pas que le Taurus soit un game changer.
Selon Scholz, l’utilisation de cette arme ferait entrer l’Allemagne en cobelligérance. Il en veut pour preuve le fait que les Français et les Anglais ont été obligés d’envoyer des militaires en Ukraine pour faire fonctionner leurs propres missiles de croisière, Scalp et Storm Shadow.
Pourquoi entretenir la confusion entre le déploiement de troupes de combat et le déploiement des moyens de soutien, qui sont nécessaires ? On n’entre pas plus en « cobelligérance » avec les Taurus qu’en livrant des chars, ou bientôt des avions. On reste dans une stratégie de soutien qui évolue au cours de la guerre. Les frappes en profondeur ont déjà permis aux Ukrainiens de mettre une forte pression sur les Russes et de regagner une liberté de manoeuvre. Ils ont pu défendre efficacement leur corridor dans la mer Noire et continuer ainsi à exporter leurs céréales.
.

.
Entre la France et l’Allemagne, on se heurte à une différence de culture stratégique. Est-elle surmontable ?
Souhaitons-le ! M. Scholz semble vouloir tenir ses positions pour ne pas montrer ses faiblesses au sein d’une coalition. Leur Constitution pèse aussi très lourd sur ses choix. Au départ, beaucoup s’interrogeaient sur l’engagement de l’Allemagne. Il est là, c’est incontestable. Maintenant, ce serait dommage de s’arrêter en cours de route. Ce doute, c’est un bon signe pour Poutine. Il va vouloir enfoncer le clou. Mais l’essentiel est que l’Allemagne maintienne son soutien actif, et en particulier financier. Peu de pays peuvent se permettre d’aller si loin.
Conçue ces trente dernières années comme un corps expéditionnaire, l’armée française avait manifestement fait l’impasse sur le retour de conflits de haute intensité. Comment l’expliquer ?
J’ai été pilote de combat et chef militaire pendant la guerre froide. Je me souviens que, quand nous étions en alerte dans le sud de la France, tous les stocks d’armement nécessaires étaient disponibles. On pouvait tenir une trentaine de jours. Tout cela avait un coût. Après la chute du Mur, l’engagement des pays européens s’est atténué. On y a cru et il ne faut pas avoir honte de cet espoir.
Le contexte stratégique a poussé l’armée française à s’engager dans une guerre de projection, avec des moyens de très haut niveau, au détriment de la quantité. Tous les chefs d’état-major ont alerté sur les stocks qui s’amenuisaient. Lors des conflits au Kosovo et en Libye, notre aptitude à produire des bombes a été éprouvée. Nous avions dû nous tourner vers les Américains pour les approvisionnements. À chaque loi de programmation, le budget se réduisait tandis que les grandes puissances, comme la Chine, ou les États- Unis, ou même la Russie, continuaient leur effort de réarmement. En tant que chef d’état-major, j’étais de ceux qui invitaient à se poser des questions : pourquoi ces grandes puissances se réarment-elles ? Quels enjeux les poussent à le faire ?
Depuis 2017, il semble que le budget de la défense ait cessé d’être une variable d’ajustement. Qu’est-ce qui explique ce revirement ?
Il y a eu une prise de conscience des enjeux : l’invasion de la Crimée, l’affrontement de titans, comme les États-Unis et la Chine, d’autres zones du globe en tension. Le candidat Macron s’est alors engagé sur une loi de programmation militaire 2019-2025 ambitieuse. L’objectif était d’atteindre un budget de défense à 2 % du PIB. J’avais défendu ce chiffre dès 2014 auprès des chefs d’État de l’Otan quand j’étais à la tête du commandement allié de la transformation. C’était, je le précise, avant que Trump soit élu… Avec la nouvelle loi de programmation 2024-2030, le président Macron a décidé de monter en puissance. Si on ne se rend pas bien compte de la réalité de cet effort, c’est parce qu’il est absorbé par les besoins ukrainiens.
Les responsables politiques parlent de faire entrer le pays en « économie de guerre ». Que faut-il entendre par là ?
C’est la décision de mettre l’appareil productif de l’État au service de la défense. Ce sont par exemple les Américains qui se mettent à produire pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est la France à la fin des années 1930 qui commence à se réarmer… bien trop tard, malheureusement.
Poutine, lui, est dans une économie de guerre, au détriment d’autres activités. Car une économie de guerre ne s’accommode pas d’une poursuite normale de l’activité économique. On peut dire que nous sommes dans une économie où l’on accentue l’effort de défense, oui. Mais ce n’est pas une économie de guerre, dans laquelle, en outre, on n’entre pas du jour au lendemain. Nous vivons dans un monde très imbriqué, avec des dépendances fortes sur les chaînes de production. S’agissant des microprocesseurs, nous sommes, par exemple, totalement dépendants du leader mondial, Taïwan.
Parmi ces conséquences, il y a aussi notre incapacité à livrer les obus de 155 mm, qui font cruellement défaut à Kiev pour tenir la ligne de front.
Nos capacités de production sont limitées. C’est pourquoi il faut saluer « l’initiative tchèque », qui devrait permettre de fournir 800 000 obus à l’Ukraine. Avec beaucoup de lucidité, le président, Petr Pavel – un ami que j’ai côtoyé au commandement de l’Otan –, est allé chercher ces munitions là où elles sont disponibles, c’est-à-dire auprès d’industriels non européens.
De notre côté, il va falloir réactiver les compétences, remettre en route des chaînes de sous-traitants, trouver les bons composants : tout cela prend du temps et surtout de l’argent. Il se trouve que nous n’en avons pas.
Le commissaire européen au Marché intérieur, Thierry Breton, propose de créer un fonds commun de 100 milliards d’euros pour mettre l’industrie de la défense de l’UE au niveau.
Nous avons besoin d’une mobilisation globale en Europe. D’autant plus que l’Ukraine est prise en otage par les péripéties de la politique intérieure américaine. Si les Européens unissaient leurs forces, cela pourrait effectivement être très efficace. Le plan à 100 milliards ne sera pas mis en place par cette Commission, mais par la suivante. À ce stade, on est encore loin d’un consensus entre les pays dits « frugaux » et les autres, mais la Commission a eu raison de proposer ce plan. Et il faut saluer l’évolution colossale de l’Europe en la matière : il y a dix ans, la défense était encore indésirable dans l’UE.
La question d’un emprunt européen ne semble plus taboue, mais est-ce une bonne idée ?
Il faut de toute façon trouver les moyens de revitaliser la défense. Avec d’autres, je suis de ceux qui militent pour faire de la défense à revalorisation positive. En d’autres termes : convaincre que l’investissement dans la défense est bon pour la sécurité, mais aussi pour la productivité. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, le plan Marshall n’est pas sorti de nulle part…
Les quelque 800 milliards de dollars que dépensent aujourd’hui les Américains dans la défense ont des effets directs sur la capacité d’innovation et de recherche. Nous avons perdu cet esprit conquérant à la fin de la guerre froide, habités pas l’espoir que les conflits ne reviendraient pas. L’UE avait oublié qu’il y avait un intérêt à investir dans ce secteur. La France, hormis dans certains domaines, notamment l’aérien, n’a pas considéré que c’était une dépense nécessaire pour le développement du pays.
Le service militaire est en débat dans plusieurs pays d’Europe. La Suède vient de le rétablir. Faut-il y songer pour la France ?
C’est un sujet de fond. J’ai vu la fin du service militaire et je pense qu’il faut s’inquiéter de la perte de cohésion dans le pays sur les sujets de défense. S’employer à inculquer le plus tôt possible un esprit citoyen dans notre éducation me paraît essentiel. Qu’on l’appelle universel ou national, le service est utile pour expliquer à nos jeunes citoyens que notre démocratie amène des droits, mais impose aussi des devoirs. Encore faut-il trouver le bon chemin pour le faire. S’agissant du service militaire, je suis convaincu que la meilleure voie est plutôt celle de ce qu’on appelle la réserve. Il s’agit de jeunes volontaires, principalement issus du monde civil, qui souhaitent effectuer des missions ponctuelles ou de longue durée, en fonction des besoins de la défense nationale. On voit bien combien c’est important aujourd’hui pour l’Ukraine, qui en manque justement.
.
BIO EXPRESS Né à Paris en 1953, le général d’armée aérienne Jean-Paul Paloméros est ancien chef d’état-major de l’armée de l’air et ancien commandant suprême allié pour la Transformation à l’Otan.
Le journal Franc-tireur réunit un bataillon d’éditorialistes à la plume aussi pertinente qu’acérée pour passer l’information et les polémiques de la semaine au crible. A leur côté, des francs-tireurs courageux et déterminés, épris de nuance, passionnément raisonnables, vous aident à décrypter les propagandes, les intox et les faux-semblants.
UN JOURNAL DE COMBAT.
Qui combat contre les populismes et le complotisme, le racisme comme l’intégrisme, et toutes les fièvres identitaires.