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La bataille du Nouveau Front populaire est aussi une bataille des imaginaires

L’extrême droite et ses passions tristes seront opposées dans la majorité des seconds tours des législatives au projet du Nouveau Front populaire. Dépasser la tétanie par les affects joyeux qu’il inspire est un enjeu crucial pour les jours à venir. 

Mathieu Dejean

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Le Nouveau Front populaire (NFP) a ouvert une brèche dans la fatalité d’une prise de pouvoir de l’extrême droite en France. Ce risque demeure d’une actualité inédite depuis la décision irresponsable d’Emmanuel Macron de dissoudre l’Assemblée nationale. Mais l’alliance de l’ensemble des forces politiques de gauche et écologistes, sur un programme de rupture avec des décennies de règne du tout-marché, a rendu possible une dynamique citoyenne qui excède le simple sursaut pour faire barrage au Rassemblement national (RN).

Rendre cette occasion visible et désirable par le plus grand nombre, pour que le NFP se maintienne et s’élargisse encore dans l’entre-deux-tours des législatives, est un des enjeux des derniers jours de cette campagne éclair. Alors que la peur enserre des millions de personnes inquiètes de voir leurs libertés foulées au pied par un pouvoir arbitraire et raciste, la possibilité d’étonner la catastrophe par la victoire d’un projet égalitaire, écologiste, de justice et d’approfondissement démocratique est une aubaine dont il faut se saisir. Rarement le choix aura été aussi limpide que dans cette élection où un duel entre le RN et le NFP se profile dans un grand nombre de circonscriptions.

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Manifestation contre l’extrême droite à Paris le 15 juin 2024. 

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Les artisans du programme du NFP, conscients de l’adversité des milieux économiques et médiatiques, ont fait en sorte de rendre perceptible cette alternative en déclinant leur programme selon un ordre chronologique sur les cent premiers jours. « Cela rend les choses très réalistes, ça les fait entrer dans l’esprit des gens, ce qui explique sans doute la fébrilité contre le NFP : on parle concrètement d’un premier ministre et d’un gouvernement de gauche, potentiellement sous moins de trois semaines, et de mesures qui seraient alors appliquées dès le lendemain, ça fait un peu vibrer », constate l’essayiste Corinne Morel Darleux, qui travaillait au programme du Parti de gauche (PG) avant même l’avènement de La France insoumise (LFI).

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Conjurer la peur par une dynamique joyeuse

Mais, au-delà des réponses techniques apportées par la gauche pour faire la preuve de sa capacité de gouverner, c’est tout un imaginaire de joie et de fête autour d’idéaux communs qu’il faut réveiller. Cet imaginaire, à condition d’être massivement répandu, peut contribuer à déjouer l’impression de l’extrême droite d’être déjà du côté des vainqueurs. « Nous pensons essentiel de contrecarrer les imaginaires d’extrême droite par la diffusion d’autres récits », affirme à raison un collectif de libraires indépendant·es sur le Club de Mediapart.

Il faut pour cela que l’inquiétude soit doublée d’un enthousiasme débordant. L’histoire de la gauche est jalonnée d’événements joyeux survenus dans des contextes hostiles qui ont infligé, par leur insolente existence, de premières défaites à l’injustice. Le philosophe Henri Lefebvre décrit la Commune de Paris, en 1871, comme « la métamorphose de la vie [quotidienne] en une fête sans fin, en une joie sans autre limite ni mesure que la fatalité de la mort, elle-même indéfiniment reculée ».

Les meilleures digues sont celles qu’on constitue avec nos corps et nos affects joyeux. : Michaël Fœssel, philosophe

La philosophe Simone Weil a rapporté la « joie pure » des occupations d’usines en 1936 et l’espoir suscité par la victoire électorale du Front populaire, qui a rendu la conquête des congés payés tangible : « Cela, on en parle avec des yeux brillants, c’est une revendication que l’on n’arrachera plus du cœur de la classe ouvrière. »

L’historien et résistant Marc Bloch voyait dans le Front populaire « quelque chose de l’atmosphère du Champ de Mars, au grand soleil du 14 juillet 1790 » – en référence à la Fête de la Fédération –, et attribuait à l’inverse l’« étrange défaite » de 1940 à la perte de contact des élites avec « ces sources profondes » : « Ce n’est pas un hasard si notre régime, censément démocratique, n’a jamais su donner à la nation des fêtes qui fussent véritablement celles de tout le monde. » Aujourd’hui à nouveau, il nous faut raviver cette aptitude à « désirer » autre chose que l’abaissement identitaire.

L’extrême droite part certes avec une longueur d’avance : « Elle a pris l’avantage sensuel depuis des années : il suffit de voir sur CNews le plaisir de revanche des dirigeants de l’extrême droite médiatique », constate le philosophe Michaël Fœssel. « Pendant très longtemps, on a pensé que les colères de celles et ceux qui n’en peuvent plus de la classe politique, des injustices sociales, de la casse des services publics, fleuriraient si elles trouvaient à s’exprimer par la gauche. Mais la colère s’est muée en ressentiment et a basculé du côté du RN », analyse Corinne Morel Darleux.

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Une opportunité historique extrême

Mais la bataille n’est pas perdue pour autant, car face au caractère mortifère des passions fascisantes, des affirmations joyeuses s’élèvent, promesses d’harmonie et d’apaisement dans une France brutalisée par sept ans de macronisme – à l’opposé de l’ultime tentative d’Emmanuel Macron de diaboliser le NFP en affirmant que son programme mènerait « à la guerre civile » comme celui du RN.

« Le vote NFP pourrait devenir, plus qu’un vote d’opposition, un vote d’espoir. Sur l’écologie, il n’y a même pas photo : l’espoir ne peut venir que de là », note Corinne Morel Darleux. « On peut faire tellement plus et tellement mieux que simplement battre l’extrême droite. On peut battre l’extrême droite en votant pour les salaires, pour le climat, pour les droits des femmes, pour la liberté, pour la démocratie », résumait récemment la sénatrice écologiste Mélanie Vogel.

Le député sortant de la Somme, François Ruffin, initiateur du NFP, met un point d’honneur à ce que la gauche suscite l’adhésion par une forme d’allégresse subversive, malgré la gravité du moment – et cette idée se diffuse. Déambulations festives, « convois de la victoire » dans les « swing circos » et autres ripostes citoyennes spontanées à l’extrême droite, jusque dans ses bastions réputés imprenables : les initiatives fourmillent, rappelant les actions sporadiques et ludiques qui accablaient le gouvernement pendant le mouvement contre la réforme des retraites, même si la campagne sur le terrain est difficile et que les violences d’extrême droite contre des militant·es de gauche sont nombreuses.

« Ce à quoi aspirent les derniers démocrates, ce sont des expériences communes, des joies communes, et pas seulement des barrages. Les meilleures digues sont celles qu’on constitue avec nos corps et nos affects joyeux, approuve Michaël Fœssel, qui invitait la gauche à redevenir l’étendard d’une sociabilité heureuse dans son livre Quartier rouge : Le plaisir et la gauche (PUF, 2023). Quelle que soit l’issue du vote le 7 juillet, il faudra réinvestir des figures de l’ironie, du rire, de la moquerie, montrer que les joies que l’extrême droite promet sont négatives et que les jours heureux, c’est nous. »

Plusieurs figures du NFP dont Clémentine Autain prennent ce chemin en revendiquant, en cas de victoire, « une nouvelle révolution culturelle qui remplace la triste course à l’accumulation matérielle par une heureuse économie du partage ». Quoi qu’il arrive, la socialisation politique intense que connaissent des dizaines de milliers de personnes à la faveur de cette campagne vitale invite à une part d’optimisme.

Ces trois dernières semaines ont fait la démonstration que l’antifascisme n’est pas qu’un projet qui se définit en négatif. Le conseil de Michel Foucault dans son « Introduction à la vie non fasciste » (préface à L’Anti-Œdipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari) prend tout son sens : « N’imaginez pas qu’il faille être triste pour être militant, même si la chose qu’on combat est abominable. »

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Mathieu Dejean

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