Vassieux-en-Vercors : Le 21 juillet 1944, il y a 80 ans, le Vercors subissait une répression sans précédant pour avoir proclamé le 3 juillet 1944 la restauration de la République…
L’allégresse sera de courte durée. La Luftwaffe les bombarde et les mitraille immédiatement pour empêcher la récupération des armes. 
Une semaine après, le 21 juillet, tandis que 10 000 hommes s’apprêtent à ceinturer le Vercors sous le commandement du général Pflaum, 22 planeurs de 10 hommes décollent vers 7h30 de l’aérodrome de Lyon-Bron. À leur bord, des volontaires étrangers de l’armée allemande, ukrainiens, caucasiens et français, accompagnés de Werner Knab, chef de la Sipo-SD et supérieur de Klaus Barbie.
Trois jours de combats et d’atrocités plus tard, notamment à Vassieux, l’ordre de dispersion des maquisards est donné et ces derniers sont invités à « maquiser le maquis ».
La République libre du Vercors a vécu. Son martyre et le sang versé pour la liberté sont devenus des symboles qui, 80 ans après, devraient davantage nous obliger collectivement et inspirer notre époque, notamment ceux qui, ayant reçu du peuple souverain leur écharpe tricolore, ont reçu en même temps du Vercors cet héritage de courage, de dignité et de fraternité, celui d’une « morale en action »
Massacre de Vassieux-en-Vercors en juillet 1944
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Les cadavres dans une rue de Vassieux, le 9 août, une vingtaine de jours après le début des massacres.
Maisons en ruine à Vassieux-en-Vercors dont les murs se sont écroulés dans la rue. Des cadavres éparpillés, la barbarie est passée par là.
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Contexte historique
Le 28 juillet 1944, cela fait une semaine que les Allemands ont entamé leur assaut sur le Vercors. Les colonnes au sol ont fait leur jonction avec les troupes aéroportées après des combats meurtriers. La veille, sentant la situation stabilisée et la Résistance vaincue, le général Pfaum a donné ordre à ses troupes de ratisser pendant sept jours le Vercors, de détruire les dépôts d’armes, de munitions et de vivres, d’enlever le bétail et de le regrouper, de débusquer les terroristes et de les exterminer, en n’épargnant que les hommes de 17 à 30 ans n’ayant pas soutenu la Résistance, qu’on utilisera à démanteler les pièges, réparer les destructions gênantes et transporter le butin. Du 28 juillet au 3 août, la répression s’abat sur le Vercors, en particulier sur Vassieux où la barbarie des « Mongols » se donne libre cours.
Il faudra attendre encore une semaine après la cessation du ratissage pour découvrir l’horreur.
À Die, Jean Veyer décide le 9 août de constituer une équipe de volontaires et de monter à Vassieux pour s’occuper des corps dont certains attendent une sépulture depuis le 21 juillet. Il pense particulièrement à son ami le capitaine « Hardy » (Pierre Haezebrouck). Il trouve très vite une douzaine d’hommes, dont son collègue professeur à l’école supérieure, Jean Masseport, qui deviendra un célèbre géographe, Maurice Rouchy, ancien chef scout, directeur de l’École de formation de Chamarges à Die, qui dirigera toute l’organisation du campement et se chargera de noter les éléments pour rédiger le récit rendant compte de leurs découvertes, Henri Chazot qui prendra des photos … D’autres personnes, civils pour la plupart, se joindront au groupe, dont trois femmes. Le transport des volontaires, celui de leur matériel, outils, produits pharmaceutiques, vivres, sera effectué dans un camion. Le 10 août, après avoir dû procéder à un difficile transbordement par le col de Rousset, au-dessus du tunnel obstrué par un sabotage de la Résistance lors de l’assaut allemand, l’équipe Veyer arrive à proximité de Vassieux.
Donnons la parole à Maurice Rouchy, dont le récit, souvent cité, constitue un irremplaçable témoignage :
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« Plusieurs kilomètres avant d’arriver au village, une odeur fade de cadavre nous prend à la gorge. Les fermes commencent à apparaître, c’est-à-dire des monceaux de ruines. Elles ont été brûlées, détruites, saccagées. Partout traînent les pauvres hardes des paysans. Partout, des cadavres d’animaux que les Allemands ont souvent attachés dans les étables avant de livrer la ferme au feu. Le spectacle de ces lambeaux de chair est affreux. Le premier cadavre humain : un paysan abattu à la mitraillette et précipité ensuite dans l’abreuvoir où nous le découvrons.
Deux pauvres vieux, soixante à soixante-dix ans environ, sont couchés l’un près de l’autre. Dans un dernier effort, le brave homme a entouré le cou de la compagne de sa vie et la mort les a figés dans cette position. Plus loin, des jeunes ont été surpris dans leur sommeil, sans doute ceux du ravitaillement, qui travaillaient la nuit et dormaient le matin. Leurs pauvres corps gisent sur le seuil d’une ferme en ruines.
L’affreuse odeur s’accentue. Brusquement apparaît, à cinq cents mètres devant nous, le spectacle atroce de Vassieux. L’émotion arrête notre élan : c’est de cet amas de ruines que nous arrivent ces insupportables odeurs. Un silence total règne sur la plaine de Vassieux. Des grands planeurs, oiseaux de mort, gisant carbonisés tout autour du village, sont sortis des monstres humains qui devaient transformer cette riante localité de nos montagnes en un charnier monstrueux.
Quelques centaines de mètres avant l’entrée du village, une pauvre vieille, quatre-vingt-dix ans peut-être, gît les bras en croix au milieu de la route, semblant vouloir nous interdire l’entrée de cet effroyable endroit.
L’odeur nous saisit à la gorge, nous ne pouvons plus tenir sans prendre la précaution d’imbiber nos mouchoirs d’essence pure de lavande et, les traits tendus par l’émotion et l’angoisse, nous avançons : dix-sept cadavres se découvrent brusquement à nous, pêle-mêle parmi les décombres, au pied d’un calvaire. Nous apprendrons plus tard, grâce aux papiers trouvés sur eux, que ce sont des ouvriers qui travaillaient à l’aménagement d’un terrain d’atterrissage. Ils ont été mitraillés là, froidement. Plus loin, deux ouvriers du village, deux vieillards déjà, sont accroupis dans un angle de mur, comme s’ils dormaient. Plus loin encore, d’autres cadavres, un peu partout, dans les rues, dans les décombres, dans les caves, au milieu de la route. Partout, partout, la mort. […]
Dans Vassieux-même et les champs environnants, soixante-cinq corps sont repérés, certains émasculés. D’autres ont le crâne éclaté, vraisemblablement à coups de crosses. […]
À La Mure, nous trouvons trente-deux cadavres, dont une famille de cinq personnes, écrasés sous un bombardement. Une quinzaine de jeunes ont été abattus dans les champs aux environs des fermes dévastées. La plupart ont aussi le crâne éclaté, quelques-uns les yeux arrachés. […]
Sept cadavres, les côtes à nu, gisent pêle-mêle, enchevêtrés les uns dans les autres, dans une petite porcherie où les Allemands les ont entassés avant de jeter au milieu une grenade incendiaire.
Tout à coup, une effroyable vision nous arrête net : deux pendus que nous avons failli bousculer sont là, à quelques mètres de nous. L’un d’eux a eu les deux yeux arrachés, la langue coupée et, par un effroyable raffinement de cruauté, a été pendu, les pieds reposant à terre. Une jambe fut ensuite attachée à une haie, de telle sorte que le malheureux ne pouvait plus reposer que sur une seule jambe. Épuisé, ne pouvant plus se soutenir ainsi, il s’est laissé aller et s’est pendu lui-même. La mort a fait son œuvre. Combien d’effroyables minutes et peut-être d’heures ? Le second a un œil arraché et la langue coupée. D’après sa position, il semble qu’un Allemand a dû lui sauter sur le dos et le maintenir jusqu’à ce que le malheureux supplicié s’effondre sous le poids de la brute. Nous sommes tous saisis d’une horreur sans nom devant tant de cruauté et de sadisme. […] Dans le hameau du Château, une famille entière a été écrasée dans une petite loge à cochons. Un petit bébé de seize mois gît, poupée disloquée, au milieu des cadavres de ses parents et de ses sœurs âgées de sept, dix et seize ans. Dans le réduit voisin s’est déroulé le drame le plus épouvantable que l’on puisse imaginer. Une petite fille […], Arlette Blanc, a échappé à la mort. Elle est restée coincée entre des madriers. Elle reposait sur les corps de ses parents que les Allemands venaient d’assassiner. Pendant cinq jours et cinq nuits, l’enfant a appelé, supplié, a demandé à boire. Les Boches passèrent auprès d’elle, ricanèrent et continuèrent à boire, à festoyer, à cinquante mètres de là, indifférents aux appels de l’enfant. Les détritus de toutes sortes qu’ils ont laissés à proximité en sont la preuve. Un brave paysan, ému par cette plainte continuelle, vint à la tombée de la nuit pour essayer de dégager la malheureuse fillette. Ne pouvant y arriver seul, il partit chercher des secours. II ne revint plus, car lui-même fut assassiné dans la montagne. […] »
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C’est l’abbé Gagnol, curé de Vassieux, qui, quelques jours plus tard, redécouvre la fillette et la fait transporter dans une brouette jusqu’aux environs de Saint-Agnan. Il connaissait bien Arlette Blanc pour lui avoir fait faire sa première communion deux mois avant. L’enfant mourra après une douloureuse agonie le 31 juillet, rejoignant ainsi ses grands-parents, ses trois tantes, ses frères et sœurs âgés de 7 ans, 4 ans et 18 mois, sa maman. Son père, André Blanc, resté à Grenoble, avait cru mettre en sécurité toute sa famille en l’envoyant à Vassieux. Il mourra l’année suivante. «
Chaque jour, on découvre dans les bois de Vassieux des cadavres de jeunes ou de vieux, assassinés honteusement », écrit encore Maurice Rouchy.
L’abbé Gagnol a laissé un témoignage dans lequel il cite d’autres cas.
Le maire Martial Berthet, dont la cachette est trahie par son chien, est abattu. Trois enfants cachés sous un rocher, sont blessés par une grenade lancée sur eux pour les déloger, leur grand-mère qui proteste est abattue. Un cultivateur et son domestique, liés dos à dos, sont pendus par les pieds dans la forêt de Lente et meurent dans cette position. Deux vieillards et leur fille sont fusillés et leurs corps transportés dans une maison en flammes. Le corps d’un homme, décapité à la hache, est jeté sur un tas de fumier. D’autres corps sont placés dans une habitation qui est ensuite incendiée… Meurtres, viols, prise et exécution d’otages, tortures, incendies, pillages sont innombrables.
Parmi les morts figurent également le directeur, un professeur, trois employés et cinq élèves du collège polonais de Villard-de-Lans. Ce collège, replié de Paris où il accueillait de jeunes Polonais installés en France ou venus après l’écrasement de leur pays en septembre 1939, avait trouvé refuge dans trois hôtels de la petite cité iséroise. Une trentaine d’élèves, âgés de 14 à 20 ans, avaient rejoint la Résistance et étaient venus à Vassieux travailler à l’aménagement du terrain d’atterrissage. Veyer a retrouvé le cadavre du capitaine Hardy, 24 ans, près du village : il a le ventre ouvert par trois coups de poignard. Le corps, mis dans un cercueil sommaire, est amené sur un charreton jusque devant les ruines de l’église du village où il est procédé à ses obsèques.
L’équipe Veyer-Chazot fabrique les cercueils nécessaires. Puis des hommes du groupe creusent les tombes d’un cimetière provisoire, en contrebas du village, où s’aligneront 53 croix. 27 tombes sont creusées au hameau de La Mure.
Le nombre total de morts varient selon nos sources de 174 à 202 : plus de 100 combattants des FFI (Forces françaises de l’intérieur), environ 80 habitants, hommes, femmes, enfants ou vieillards. Le village est détruit à 97 % : 240 maisons ont été démolies, ainsi que l’église, la mairie, l’école. Des centaines de vaches, chevaux, porcs, etc. ainsi que des machines agricoles et des récoltes ont été volées ou détruites.
Qui étaient les auteurs de cette tuerie ? Contrairement à ce qui est souvent affirmé, il n’y a pas eu de Waffen SS à Vassieux, ni dans le Vercors d’ailleurs. Ici, il s’agissait de parachutistes de la Luftwaffe, de Osttruppen (légionnaires russes, ukrainiens, caucasiens, couramment nommés « Mongols ») et de Français. Les témoins survivants citent très souvent des paroles en bon français prononcées par les assaillants. De plus, parmi les morts d’un planeur ayant capoté, on a retrouvé des Français : on suppose que c’étaient soit des gestapistes lyonnais, soit des membres de la division Brandenburg.
La commune de Vassieux est une des cinq collectivités françaises ayant reçu la Croix de la Libération par décret du général de Gaulle, en date du 4 août 1945.
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Auteurs : Robert Serre
Sources : ADD, 132 J 1, 9 J 4, 255 W 89. Pour l’amour de la France. Le Vercors par ceux qui l’ont vécu. P. Martin, thèse. Pons. Veyer. La Picirella. Dreyfus. Henri Faure. Jeanne Deval. Gerland. J. Parsus, Malleval . Guide-mémorial du V. Témoignage du curé Gagnol. Le Pionnier du Vercors n° 45 de janvier 1984. Poujol, Protestants dans la France en guerre, page 263. Chalendon, Les Chrétiens dans la Résistance drômoise. Témoignage d’Hélène Sabliet, Dauphiné Libéré 21 juillet 1994. Nodot, L’épopée de Gaston Vincent. Henri Hugo, « Un aviateur dans les maquis du Vercors : Henri Grimaud », Revue Icare, n°153, 1995. Monuments, plaques, stèles de Vassieux et des communes d’origine des victimes.
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Le 14 juillet, l’euphorie s’empare de tous les villages de la région « libérée » lors des célébrations, enfin libres, de la Fête Nationale, tandis qu’un défilé aérien de 72 bombardiers B-17, escortés depuis l’Angleterre par des P51 Mustang, largue sur Vassieux-en-Vercors 94 tonnes d’armes et de munitions stockés dans 862 containers.