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En France, le loup revient doucement , le braconniers-voyous aussi

Si aucune estimation officielle n’existe dans l’Hexagone, plusieurs affaires montrent que ces actes illégaux se multiplient dans les zones recolonisées par le canidé.

Angela Bolis et Blandine Flipo

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Un loup capturé par un piège photo, à Saint-Chély-d’Aubrac, dans l’Aveyron, en juillet 2022. 

Tirs, empoisonnements, pièges… Avec le retour progressif du loup sur un territoire grandissant, la pratique du braconnage contre cette espèce protégée semble s’intensifier. Plusieurs affaires médiatisées ces dernières années donnent un aperçu du phénomène. En juin 2023, trois personnes ont été mises en examen pour l’empoisonnement d’un loup à Crupies, dans la Drôme. Parmi eux, le référent local du réseau loup de l’Office français de la biodiversité (OFB), qui a admis avoir infiltré l’agence pour obtenir des informations sur les meutes. Un an plus tôt, deux loups étaient retrouvés morts empoisonnés dans le parc national de la Vanoise. En 2021, une louve était découverte pendue devant la mairie d’un bourg du Champsaur, dans les Hautes-Alpes. La même année, le président de ce département, Jean-Marie Bernard (Les Républicains), était condamné pour avoir remis une queue de loup à une préfète lors de sa cérémonie de départ.

Même si l’ampleur du braconnage, par essence dissimulé, ne fait l’objet d’aucune estimation officielle, plusieurs indices tendent à signaler une recrudescence. D’après un réseau de naturalistes, qui suit de près trente-six meutes dans le Sud-Est à l’aide de pièges photographiques, plus du quart d’entre elles auraient subi des actes de braconnage en 2023 : disparitions anormales, loups photographiés avec des pattes amputées ou un collet autour du cou… « On observe une constante augmentation de ces actes depuis quelques années », affirme Roger Mathieu, référent loup à France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes, qui pilote ce groupe.

Même écho de la part d’un membre du réseau loup de l’OFB (souhaitant rester anonyme), qui suit quatre meutes depuis trois ans dans le Vercors. « Jusqu’à cette année, elles étaient globalement stables. En février, on a eu la disparition d’un mâle dominant, sans raison, puis une louve s’est retrouvée avec un collet autour de la tête. Au printemps, la troisième meute a été éradiquée », rapporte-t-il. Dans le Haut-Var, un autre pisteur de loups témoigne : « Depuis 2018, date de l’installation d’une meute, le braconnage est systématique, alors qu’il n’y a ici aucun élevage. Cette année, sur les onze loups, il n’en reste plus qu’un. »

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Empoisonnement de rapaces

Autre indice : une nette augmentation de l’empoisonnement de rapaces. La Ligue de protection des oiseaux (LPO) a retrouvé quelque deux cent cinquante rapaces empoisonnés en 2022, contre moins de cinquante avant 2015. « Le poison est déposé sur du gibier, généralement à destination du loup. Les rapaces, qui ont une forte capacité de détection, sont des victimes collatérales », explique Cédric Marteau, directeur à la LPO.

En 2023, en Isère et dans les Hautes-Alpes, quatre aigles royaux et trois vautours ont ainsi été retrouvés empoisonnés au carbofuran, un insecticide de la famille des carbamates, aujourd’hui interdit en France. « Certains ont pu en garder en stock, ou s’organisent pour l’importer. Ces molécules entraînent une mort fulgurante à très petite dose. Elles peuvent exposer la faune sauvage de manière indiscriminée, mais aussi les animaux domestiques, voire des humains », alerte Cédric Marteau. Ces affaires ont été classées, faute d’élucidation.

Difficile d’évaluer l’incidence du braconnage sur le canidé. Seuls les cadavres de loups retrouvés sont officiellement décomptés des 19 % des effectifs légalement abattus chaque année : six en 2021, sept en 2022, neuf en 2023… Mais la plupart des loups braconnés disparaissent dans la nature. Ces pertes ne sont donc pas prises en compte dans les politiques de gestion de cette espèce protégée. « Il y a du braconnage invisible, mais on ne voit pas sa trace sur la dynamique de la population, qui reste globalement en croissance », souligne Jean-Paul Célet, préfet référent national sur le loup. Celui-ci s’ajoute néanmoins à une mortalité, naturelle et accidentelle, qui a fortement augmenté ces dernières années : selon une publication de l’OFB, celle-ci est passée de 26 % avant 2014 à 42 % en 2014-2019, s’approchant ainsi du seuil au-delà duquel la population risque de décliner.

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« Rester vigilant »

En mai, la dernière estimation de l’OFB présentait, fait rare, une diminution de 9 % de la population lupine entre 2022 et 2023. Un chiffre à relativiser : il arrive en pleine année de transition entre l’ancienne et la nouvelle méthode de comptage des loups. « Il faudra regarder la nouvelle estimation en fin d’année pour voir si cette tendance à la baisse se confirme », estime Loïc Obled, directeur général délégué à l’OFB. Pour les associations environnementales, cette nouvelle estimation vient cependant « renforcer le constat que [l’espèce] n’est pas en bon état de conservation ». Elles appellent à « cesser de prôner un déclassement du niveau de protection de l’espèce », proposé en décembre 2023 par la Commission européenne et soutenu par la France, et dénoncent un manque de moyens.

L’OFB assure pourtant s’organiser pour mieux suivre et combattre le braconnage. « Une cellule est en cours de mise en place pour centraliser les renseignements de terrain, améliorer la coordination et avoir une estimation du nombre d’individus tués », affirme Loïc Obled. Par ailleurs, une réflexion est menée pour s’équiper d’unités canines spécialisées dans la détection de poisons, dont certains pays comme l’Italie et l’Espagne se sont dotés.

Au niveau européen, « le braconnage auquel est confronté le loup est l’une des causes les plus importantes de mortalité de l’espèce », indique le site du programme Life Wolf Alps, qui a favorisé diverses actions de lutte contre ces pratiques. Plusieurs études montrent son ampleur dans les pays voisins. En Scandinavie, par exemple, le braconnage représenterait environ la moitié de la mortalité des loups.

Au Portugal, il est également en cause dans la mort de près de la moitié des loups suivis par colliers GPS dans une zone d’étude entre 2007 et 2017. En Italie, enfin, sur 212 cadavres de loups collectés entre 2005 et 2021, 75 avaient été braconnés, en majorité avec du poison. Si le phénomène est probablement moins marqué en France, « il faut rester vigilant, estime Cédric Marteau. Dans l’histoire, les loups ont disparu à cause des tirs et du poison ». 

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