« Les réseaux sociaux sont une arme politique de destruction massive »
Le professeur de gestion des organisations Daniel Lacerda observe que les défenseurs de la démocratie face à l’extrême droite sous-estiment, en prônant « la raison » et « les faits réels », l’impact de la manipulation des affects par ces plates-formes.
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Profitant d’un déficit démocratique croissant dans les modes de gouvernement du monde occidental, les mouvements d’extrême droite ont émergé pour faire de la politique en niant la politique. En tant que professeur d’université au Brésil, j’ai assisté à leur montée dans ce pays, depuis leur émergence jusqu’à leur prise du pouvoir, en 2018.
Tandis que nous luttions pour préserver l’éducation et la recherche, le temps a montré à quel point notre communication était inefficace. Même notre réseau sur Facebook, regroupant plusieurs centaines de professeurs, ne parvenait pas à communiquer sur le rôle des universités, pour deux raisons. Premièrement, l’extrême droite, grâce à son approche méthodique des réseaux sociaux, parvenait à rendre inaudibles nos arguments fondés sur la construction logique. Deuxièmement, alors que nous nous battions sur le terrain des idées, nous avons réalisé que l’extrême droite montait en puissance en jouant sur le terrain des affects, pourtant identifié par la philosophie politique (Le Circuit des affects. Corps politique, détresse et la fin de l’individu, Vladimir Safatle, Le Bord de l’eau, 2022).
Aujourd’hui, les intellectuels français semblent commettre les mêmes erreurs. Il est un peu triste, voire presque drôle, de voir à la télévision des spécialistes et commentateurs politiques respectés sous-estimer l’impact des plates-formes de réseaux sociaux sur la formation du choix politique. Non, ces plates-formes n’ont pas un accès limité aux jeunes ni un impact marginal sur les résultats électoraux. Elles sont une arme politique de destruction massive. Les réseaux sociaux réorganisent l’architecture de l’information, subvertissent le concept de vérité et donnent une reconnaissance à des acteurs politiques auparavant ignorés par l’establishment ( Daniel Lacerda et Rita de Cassia Santos, « The Role of Social Network Platforms for Discursive Legitimation : Unveiling Neoliberalism Behind the Discourse on Public Universities », M@n@gement n° 26/4, 2023, non traduit). Ressurgissent alors au grand jour des discours qui avaient été refoulés dans la sphère de la vie privée.
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Essor du national-populisme
Il est vrai que, malgré sa croissance en France, l’extrême droite n’a pas encore obtenu une majorité pour gouverner. Mais le plus grand danger ne réside pas dans les lois ou les réformes que cette idéologie prétendrait mettre en œuvre – nombre de ces propositions dépendent d’ailleurs de leviers constitutionnels qui empêcheraient un premier ministre en cohabitation d’agir. La plus grande menace réside plutôt dans l’effet des messages promus au cours de cette campagne électorale, car le discours acquiert lui-même une matérialité. Construire le discours sur les réseaux sociaux est un puissant moteur de changement social : la victoire politique se joue bien avant la victoire électorale.
Le circuit des affects est, lui aussi, fondamental pour comprendre l’essor du national-populisme, cette prétendue défense d’une construction spécifique du peuple (« nous ») contre une élite politique complice de la prise de la nation par des valeurs étrangères (« eux »). Le jeu politique ne se déroule pas ici dans une arène de rationalités et de traditions où nous disputons des visions du monde. Il se joue dans le contrôle des affects qui circulent à travers nos expériences du monde. Et ce phénomène pose problème aux défenseurs du champ démocratique.
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Il est certain que les gens craignent l’inconnu, se méfient de ceux qu’ils croient voir voler leurs emplois, ou ressentent de l’angoisse face à l’urgence climatique. Ces affects sont, en grande partie, socialement produits, et les gens répondent aux discours qui les valident. Il faut donc accéder aux affects qui nourrissent les préférences électorales avant qu’ils ne soient trop instrumentalisés par des rhétoriques réductrices. En suivant la tendance observée dans le reste du monde, l’extrême droite continuera d’utiliser de plus en plus de narratifs fallacieux, de contrevérités et de négationnisme.
Se concentrer sur la réponse factuelle à ces messages, c’est jouer son jeu. C’est pourquoi notre réponse politique doit réussir à accéder à la passion pour la défense de l’égalité, à la fierté de la fabrication locale, à la gratitude pour un système de santé public et universel, au besoin fondamental du respect de l’autre. Ces affects ne sont pas atteints par des discours étayés de raisons logiques, émanant d’autorités politiques perçues comme traditionnelles, ni… par des textes comme celui-ci. Mais ils peuvent être atteints si nous devenons plus sensibles aux modes de communication et d’engagement de notre temps.
Daniel Lacerda est professeur associé et chercheur en organisations à Montpellier Business School. Avec son autorisation…