« La gauche qui veut gouverner pour changer la vie des gens doit s’inspirer des modèles portés par l’économie sociale et solidaire »
Le banquier et militant de gauche Jérôme Saddier, qui a été l’une des personnalités proposées par le Parti socialiste pour former un gouvernement, souligne, dans une tribune au « Monde », le nécessaire mouvement que le Nouveau Front populaire doit engager vers l’ensemble des Français, notamment dans les campagnes.
.

.
Comme tant d’autres, j’ai éprouvé, dimanche 7 juillet, un intense soulagement à l’annonce des résultats des élections législatives. Avec bien d’autres, j’ai aussi senti le vent de l’espoir avec ce résultat inattendu du Nouveau Front populaire (NFP). Je sais ce qu’il doit au réflexe de front républicain que l’on disait moribond, mais je sais aussi, à l’intérieur de ce réflexe, ce qu’il doit à la mobilisation de centaines de milliers de citoyens, de militants associatifs et, plus généralement, de l’économie sociale et solidaire (ESS).
Je suis de ceux-là et j’avais sans hésitation pris mes responsabilités à l’annonce de cette dissolution baroque, qui semblait conduire à une victoire inéluctable de l’extrême droite. Le président de la République paraissait lui-même résigné à cette victoire, ou alors faisait-il un calcul peu glorieux. Les électeurs l’ont démenti et lui ont imposé une équation compliquée en lui faisant connaître une défaite cinglante.
La réponse institutionnelle lui appartient, mais on voit mal comment le président de la République pourrait s’écarter de la logique des institutions ou du choix des électeurs en refusant d’appeler Lucie Castets à former un gouvernement, alors que le NFP est le bloc arrivé en tête. A ce stade, toute autre configuration ne serait que rafistolage.
Certes, le Nouveau Front populaire n’a pas de majorité, mais il a cette légitimité sortie des urnes qui ne fait pas débat. Il a des dissensions internes ? La bonne blague : y a-t-il une seule ligne politique au sein de la majorité sortante qui justifierait toute leçon de morale ? Son programme n’est pas cohérent avec les engagements budgétaires de la France ? Quelle hypocrisie : ont-ils été respectés par la majorité sortante ?
.
Une finance du réel
Je suis un républicain intransigeant sur les principes constitutionnels et sur l’état d’esprit qui doit dicter la vie politique ainsi que les devoirs de nos dirigeants. A ma mesure, je m’y astreins dans mes responsabilités économiques et sociales.
Je suis banquier et je suis de gauche. Il n’y a aucune contradiction. La finance, quand elle est éthique, engagée ou coopérative, avec ses idéaux d’économie sociale et solidaire qui me sont chers, est une finance du réel. Comme ancien président d’ESS France, la chambre française de l’économie sociale et solidaire, j’ai pu voir sa force et son ancrage avec plus de 200 000 entreprises et organisations implantées dans tous les secteurs économiques.
J’aime la vérité en politique. Rien ne sera simple dans l’application du programme du NFP. En tant que chef d’entreprise, j’en connais les limites et les effets indésirables, y compris pour le monde de l’économie sociale et solidaire, en ce qui concerne la hausse du smic, par exemple.
En revanche, nul ne peut nier la réalité des urgences auxquelles ce programme prétend répondre. Il faudra négocier et faire des compromis ? Trouver des majorités différentes selon les sujets ? La belle affaire ! Le Parlement est fait pour ça, et je côtoie, par ailleurs, suffisamment de négociateurs syndicaux et patronaux, dont c’est le quotidien, pour connaître la valeur de cette dynamique de dialogue. Elle seule permet d’inscrire dans le temps les plus grandes réformes. Il y a la place pour une démocratie parlementaire vivante : l’occasion se présente, saisissons-la !
.
Rebâtir, pierre après pierre
Autre conviction : la gauche doit aussi aller vers les petites villes, les villes moyennes, vers la France des ronds-points, la France résidentielle, ainsi que vers la France des outre-mer. Elle doit aussi réparer nos campagnes dont l’effondrement n’est pas qu’une statistique. La gauche est utile dans les villages, elle y a quelque chose à dire, elle y a quelque chose à faire : pour sauver notre civilisation rurale, nos paysages, nous devons rebâtir, pierre après pierre.
Vivant entre la Nièvre et Paris, travaillant avec Bouge ton coq, une association d’utilité publique qui, comme d’autres en France, installe des épiceries associatives et des cabinets médicaux dans des villages délaissés, je sais l’ampleur de la tâche mais aussi sa nécessité, voire son urgence. Ces réinstallations, tout comme celle des services publics, sont vitales pour des centaines de milliers de nos concitoyens et une preuve de l’efficacité des solutions concertées, construites avec les citoyens, avec des partenaires et des élus locaux d’horizons divers, sans exclusive.
J’admire la force des Français. Ils sont nombreux à agir, à entreprendre, à investir, à s’engager avec confiance dans l’avenir. Même s’ils sont souvent en colère, ils ne sont pas désabusés. Ils tiennent bon !
La gauche qui veut gouverner pour changer la vie des gens, si elle veut être crédible, doit s’inspirer aussi de ces modèles portés par l’économie sociale et solidaire et par les associations, ces modèles qui fonctionnent et rassemblent largement. En somme, la gauche doit être simple, utile, créative, travailler pour tout le monde, avec tout le monde.
.
Jérôme Saddier est l’auteur de « Pour une économie de la réconciliation. Faire de l’ESS la norme de l’économie de demain » (Les Petits Matins, 2022).