Spiritualité : mort d’Annick de Souzenelle, la petite voie du « grand retournement » intérieur
Autrice reconnue d’ouvrages de spiritualité, Annick de Souzenelle s’est éteinte dimanche 11 août à l’âge de 101 ans. Elle laisse un héritage foisonnant, inspiré par l’orthodoxie et la méditation des Écritures à partir de la symbolique des lettres hébraïques.
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Née juste après la guerre de 1914-1918, j’ai eu le sentiment très tôt que le monde vivait de manière absurde, comme s’il était emprunt d’une… surdité généralisée. Aujourd’hui, le monde me paraît toujours aussi sourd. Mais les Proverbes, dans la Bible, disent bien que « Dieu cache sa parole, c’est au roi de la découvrir ». Or nous, baptisés, n’avons-nous pas tous à devenir prophète, roi et prêtre ? Je crois que j’ai rencontré Dieu dès ma naissance – en tout cas c’est ainsi que je le vois à 95 ans. Dès l’enfance, j’ai été assoiffée de Lui et de sa Parole, j’ai cherché à comprendre ce qui semblait caché. J’interrogeais souvent les prêtres : pourquoi Jacob boite-t-il ? Pourquoi les cheveux de Samson sont-ils coupés ? Ils ne me répondaient pas. La joie que j’éprouvais lors des liturgies, quand je sentais le souffle de l’Esprit saint, était obscurcie par cette platitude de l’enseignement de l’Église catholique romaine préconciliaire. À 20 ans, je l’ai quittée.
Mathématicienne puis infirmière, j’ai vécu une errance spirituelle qui a duré environ 15 ans, questionnant d’autres spiritualités. Jusqu’à ce que j’entre dans une église orthodoxe parisienne. Là, l’Esprit saint m’a saisie à nouveau. Il a alors mis sur mon chemin un prêtre de cette confession – le père Eugraph Kovalevsky – et, presque en même temps, un rabbin. Le premier m’a redonné une place dans la maison de Dieu et m’a conduite vers le symbole. Le second m’a enseigné l’hébreu et le symbolisme des lettres hébraïques. La Bible, que je n’avais eu de cesse d’interroger tout au long de ma vie, a pris un sens nouveau. S’est dévoilé à moi un texte différent de la traduction française classique et qui a changé ma vie.
L’étude de la Genèse m’a amenée à découvrir une anthropologie nouvelle. J’y ai lu que l’Adam créé au sixième jour est l’humanité : il est « image de Dieu » et donc homme et femme. Or, dans la Genèse, l’Adam – Ish, en hébreu – oublie son côté femelle appelé Ishah et face au serpent, elle – l’inconscient de l’Adam – prend le fruit défendu. Cette histoire relate ce que nous vivons souvent : notre inconscient joue parfois à notre place. L’Adam régresse alors à l’état animal et est différencié en homme et femme. C’est à ce moment-là seulement que la femme dans la Bible est appelée Ève. Cela signifie que tout Adam est capable de « se souvenir » de son côté femelle appelé Ishah, comme Dieu se souvient de sa création, son Ishah. La foi chrétienne nous appelle non seulement à croire en Dieu mais à retrouver l’ « image de Dieu » en nous, notre côté femelle perdu de vue. Elle implique notre retournement, avec le Christ, à la conquête des normes ontologiques oubliées afin de devenir l’Elohim, le Dieu dont Jésus nous dit que nous le sommes (Jean 10,34).
Devenue psychothérapeute, j’ai continué la manducation de la Parole divine. De cette obstination à « brouter » la Torah, est né mon premier livre, le Symbolisme du corps humain. J’ai vécu cet accouchement littéraire comme un don : si je tenais la plume, ce n’était pas seulement moi qui écrivais. Par moments, je me suis vue écrire ce que je ne savais pas. La révolution intérieure que la Bible peut provoquer crée parfois une oeuvre qui ne nous appartient pas totalement. Ce livre m’a amené à donner des cours, des conférences, voire à accompagner des personnes en quête de sens.
À travers la Bible, Dieu parle si fort ! Chaque lettre est symbole du Verbe – le Seigneur. L’hébreu nous offre plusieurs niveaux de lecture qui sont autant de dialogues avec Lui. Il y a bien sûr le littéral, mais ensuite, les lettres nous font des petits clins d’oeil ; par exemple, un mot présent deux fois dans le même verset est toujours un appel à lire ce qu’il cache. Au troisième niveau, on scrute plus profondément, et l’information reçue exige alors d’être vécue par le lecteur qui, s’il la vit, fait une extraordinaire expérience de joie et de libération. Cette exigence implique des sacrifices, parfois de dures « désécurisations » matérielles, affectives, voire spirituelles. On n’est plus compris des siens, on change son carnet d’adresses…
Il faut aussi entendre l’invitation de Dieu faite à l’Adam, de nommer les animaux. Cela signifie que nous sommes appelés à désigner nous-même les animaux de notre âme : le lion de l’orgueil, la vipère de la médisance, la pieuvre de la possessivité qui souvent jouent à notre place ; ils se font connaître par des épreuves à dépasser. Je peux témoigner qu’après les avoir nommés, pris en main leurs énergies puis les avoir empêchés de jouer à ma place, le Seigneur a opéré sur eux une alchimie secrète, les amenant à livrer leur information : c’est cela, construire l’arbre de la connaissance, pour en devenir le fruit. Cela se fait par des mutations successives qui donnent une joie incroyable.
Mais la lumière ne se fait que par un travail quotidien assidu : lire bien sûr, mais prier. La prière est pour moi une intimité avec mon Seigneur. Il ne s’agit pas à mes yeux de simplement réciter des Notre Père. C’est toute une attitude que d’être relié chacun à notre Seigneur, le plus souvent pour ma part dans les rencontres que je fais comme dans les instants solitaires. Mon âme, mon corps et mon esprit se nourrissent enfin des sacrements, vécus dans l’amour et une sensibilité profonde à la grâce. Le pain et le vin sont précieux pour vivre et aussi continuer de me conduire vers la révélation biblique dont le dernier niveau de lecture est le secret divin. C’est celui du dernier niveau de l’échelle qu’a vu le patriarche Jacob, où l’attend son Seigneur, où nous sommes tous attendus !
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Les étapes de sa vie
4 novembre 1922 : Naissance à Rennes
1958 : Conversion à l’orthodoxie
1959 : Mariage, dont naîtront deux enfants
1974 : Publication de son premier livre qui sera republié en 1991 sous le titre le Symbolisme du corps humain (Albin Michel).
2008 : Création de l’Institut d’anthropologie spirituelle au prieuré Saint-Augustin à Angers, dont l’animation est assurée depuis 2016 par l’association Arigah.
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Arigah, l’institut d’anthropologie spirituelle
Après avoir étudié la théologie orthodoxe dans les années 1960, Annick de Souzenelle a créé l’Institut d’anthropologie spirituelle en 2008, géré aujourd’hui par l’association Arigah. Ouverts à tous, les enseignements abordent l’étude des grandes traditions spirituelles du monde pour un cursus de trois à quatre ans. Faisant connaître l’approche biblique d’Annick de Souzenelle, l’institut propose aussi des conférences. Du 12 au 15 octobre, un colloque sur le thème : « Qu’est-ce que l’Homme ? Pour une nouvelle anthropologie ! » sera marqué par la dernière intervention d’Annick de Souzenelle qui, à 95 ans, cessera ses interventions publiques.
Les Rencontres Arigah, du 12 au 15 octobre, à l’Hostellerie Bon-Pasteur, 18 rue Marie-Euphrasie-Pelletier, Angers (49).
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Jean-Yves Bardin à suivre pour La Vie
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Spiritualité : mort d’Annick de Souzenelle, la petite voie du « grand retournement » intérieur
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Autrice reconnue d’ouvrages de spiritualité, Annick de Souzenelle s’est éteinte dimanche 11 août à l’âge de 101 ans. Elle laisse un héritage foisonnant, inspiré par l’orthodoxie et la méditation des Écritures à partir de la symbolique des lettres hébraïques.

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Je (dis), avec l’autorité de la Bible, que nous ne mourons pas mais que nous mutons. Il ne s’agit que de la disparition de notre tunique de peau pour en libérer le “souffle”, soit l’Esprit qui, lui, demeure et fait muter l’Être », écrivait Annick de Souzenelle dans sa Méditation sur la mort, publiée en 2023. Ce dimanche 11 août, c’est à l’âge de 101 ans qu’elle est entrée dans ce qu’elle appelait le « grand concert de la déification humaine ».
Autrice d’une quarantaine d’ouvrages, à la lecture exigeante, Annick de Souzenelle occupait une place inclassable parmi les auteurs de livres de spiritualité. Dans une époque caractérisée par un fort « consumérisme spirituel », son héritage demeurera, souligne Jean Mouttapa, son éditeur chez Albin Michel. Pour être reçue, sa pensée doit être travaillée à tête reposée : « La lecture de ses ouvrages marque souvent l’itinéraire spirituel de ses lecteurs, ils en sortent souvent transformés… »
Les questions existentielles taraudent très tôt cette Bretonne née le 4 novembre 1922. Sa famille a été très marquée par la guerre de 1914-1918. Son père en revient gravement blessé et les ressources de la famille s’effondrent. Elle a l’impression d’arriver dans un « monde absurde » où tout le monde pleure ses morts…
Les questions existentielles taraudent très tôt cette Bretonne née le 4 novembre 1922. Sa famille a été très marquée par la guerre de 1914-1918. Son père en revient gravement blessé et les ressources de la famille s’effondrent. Elle a l’impression d’arriver dans un « monde absurde » où tout le monde pleure ses morts…
À 5 ans, elle est envoyée en pension, une expérience traumatisante mais fondatrice. Des cauchemars récurrents la confrontent à des « monstres » venus des Enfers, selon son récit. Terrorisée, elle se tourne vers la prière. Elle vit alors une expérience « lumineuse » qui la met en présence de la « Divine Trinité », et trouve là un fil d’or qu’elle suivra toute sa vie.
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« J’étais anesthésiste, désormais je tente de les réveiller »
Après des études de mathématiques, Annick de Souzenelle devient infirmière anesthésiste dans les années 1950. C’est au contact des malades qu’elle se lance dans l’exploration des mystères de la psyché humaine, à l’école de la « psychologie des profondeurs », développée par le psychiatre suisse Carl Gustav Jung (1875-1961). « J’étais anesthésiste. J’ai commencé par endormir les gens, aimait-elle à rappeler. Désormais je tente de les réveiller, du moins d’éveiller la croyance qui est en eux. »
Habitée par les grandes questions existentielles, elle rencontre en 1958 celui qui deviendra son maître spirituel : le père Eugraph Kovalevsky (1905-1970). Ce prêtre orthodoxe russe naturalisé français l’initie aux trésors de la théologie et de la foi orthodoxe à laquelle elle restera fidèle toute sa vie. Pendant une trentaine d’années, elle partagera ses lectures de la Bible au centre spirituel orthodoxe Sainte-Croix, situé en Dordogne.
L’étude de l’hébreu biblique avec un adepte de la kabbale, la mystique juive, illumine sa compréhension du monde. Elle découvre la « puissance signifiante » des lettres hébraïques, qui vont lui servir à donner sens à l’existence. C’est en s’appuyant sur l’analyse de l’alphabet hébreu qu’elle explique, par exemple, Le Symbolisme du corps humain, son ouvrage le plus fameux qui a été diffusé à 250 000 exemplaires et qui n’a cessé d’être réédité depuis 1974. Notre corps ne se limite pas à la peau, explique-t-elle, il possède « une sensibilité exquise à quelque chose de divin ». En travaillant sur le texte hébreu de la Genèse, elle découvre, « émerveillée », un récit différent de ce qu’elle avait entendu jusque-là : l’homme doit s’affranchir de sa part animale pour renouer avec sa part divine.
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« S’engager dans un processus de travail intérieur »
Pour Annick de Souzenelle, « notre condition sur Terre consiste à prendre conscience de notre état d’exil et à en sortir, confiait-elle en 2006 à La Croix. (…) La ressemblance de l’homme à Dieu n’est pas d’emblée acquise, mais s’acquiert tout au long de la vie, au cours d’étapes successives qui donnent sens à la vie humaine. Cette dynamique est une œuvre divino-humaine. Car si Dieu, en créant l’homme, le place en face-à-face de lui, c’est pour que l’homme revienne à lui ».
Tout le travail, ici-bas, consiste donc à « s’engager dans un processus de travail intérieur et d’intégration d’un potentiel d’énergies immenses, poursuit-elle. Si nous acceptons cet appel divin, nous vivons ce que l’hébreu nomme une “techouva”, un retournement. » Se retourner vers son intériorité, « c’est voir ce qui n’est pas gratifiant, se prendre en main. À partir de là, tout prend sens, même les épreuves. L’accouchement du divin en nous se fait dans la souffrance, du fait de nos attachements excessifs aux fausses valeurs du monde ».
Adressant ses vœux pour l’année 2024, Annick de Souzenelle souhaitait « une année riche en compréhension du monde nouveau qui est en train de naître et que nous avons à faire naître en étant dans la confiance totale dans le monde divin ».
Gilles Donada sur La Croix
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Sélection de livres et vidéos
Les livres d’Annick de Souzenellesont édités par Albin Michel :
Le Symbolisme du corps humain, 1974. Son livre phare qui l’a fait connaître.
La Lettre, chemin de vie : le symbolisme des lettres hébraïques, 1993.
La Parole au cœur du corps, entretiens avec Jean Mouttapa, 1993. Sans doute le plus facile à lire.
Le Féminin de l’être. Pour en finir avec la côte d’Adam, 2000.
Va vers toi, 2013.
Méditation sur la mort, Le Relié, 2023.
Son enseignement est également accessible au fil de nombreuses vidéos sur YouTube.