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Marine Tondelier, numéro un des Ecologistes : « Ce qui m’a rendue plus forte aurait aussi pu me détruire »

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La secrétaire nationale des Ecologistes explique, dans un entretien, que ce qui est le plus compliqué en politique sur le plan mental, « c’est quand on donne beaucoup et qu’on n’a pas la sensation d’être utile ».

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Sandrine Cabut

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La numéro un des Ecologistes, native du Pas-de-Calais, est rompue au militantisme contre l’extrême droite, qu’elle combat de longue date sur ses terres, à Hénin-Beaumont. Le parcours de l’autrice des Nouvelles du Front (Les Liens qui libèrent, « Poche », 224 pages, 8,90 euros) lui a permis d’acquérir une forme de résilience, qui l’aide à tenir face à la violence de la vie politique.

Depuis votre engagement en politique, quand avez-vous eu la sensation de payer un prix en matière de santé mentale ?

Mon parcours politique est en fait un continuum de difficultés, il n’y a pas « un » moment en particulier, c’est un peu (beaucoup) tout le temps, en continu, depuis plus de dix ans. Elue d’opposition au Rassemblement national depuis 2014, seule élue écologiste de toute mon agglomération, je me suis construite dans l’adversité, et ce mode de formation est pour beaucoup dans qui je suis politiquement aujourd’hui. J’ai du mal à isoler un exemple précis parce que beaucoup me viennent, et puis ce ne sont pas forcément les moments plus durs en soi qui sont les plus durs pour moi. Je peux absorber d’énormes chocs politiques en mode fluctuat nec mergitur et tout à coup être affectée, des semaines, par quelque chose qui relèverait, vu de l’extérieur, du détail organisationnel. C’est parce que j’ai besoin d’être solide sur mes appuis. Ces choses se travaillent mais ne se maîtrisent jamais totalement.

Cet été, après la dissolution de l’Assemblée nationale du 9 juin, beaucoup de personnes m’ont demandé comment je tenais. Mais, curieusement, ce ne sont pas ces semaines de campagne express qui m’ont paru les plus difficiles, d’abord parce que je savais exactement pourquoi j’étais là et pour quoi faire, ça a été instinctif. Ensuite parce que j’étais dans l’action et que je n’avais même pas le temps d’y penser. Et finalement parce que j’avais la sensation de faire quelque chose d’utile. Ce qui est plus compliqué en politique sur le plan mental, c’est quand on donne beaucoup et qu’on n’a pas la sensation d’être utile. Et pour nos proches, c’est la même chose ! Il faut qu’ils comprennent pourquoi on fait tout cela.

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Bien sûr, il y a du sens, mais dans votre livre « Nouvelles du Front », vous décrivez un quotidien d’insultes, d’humiliations, et même de menaces à Hénin-Beaumont, où vous êtes élue d’opposition face à une mairie d’extrême droite. Comment avez-vous appris à tenir ?

Jeune, quand j’ai intégré une prépa littéraire à Lille, à trente minutes du bassin minier du Pas-de-Calais où j’habitais, j’ai d’abord connu le mépris territorial. On m’expliquait que je ne parlais pas français, ce qui était un peu vrai d’ailleurs : enfin, disons que j’avais un accent à couper au couteau. Puis, quand je me suis engagée en politique chez moi, à Hénin-Beaumont, et surtout à l’agglomération où je faisais partie des plus jeunes élus, je me suis confrontée à une hiérarchie par l’âge, par le cumul des mandats… Je n’avais pas d’expérience, pas les codes, beaucoup m’expliquaient que je n’avais pas à prendre la parole, ni en réunion de groupe socialiste auquel j’étais rattachée, ni en séance. Mais j’ai eu l’impression que si je ne sautais pas dans la piscine, si je ne prenais pas la parole, je passerais ma vie politique tétanisée au bord du bassin, que je ne progresserais pas, et donc que je ne serais pas utile, ce qui est tout de même le but quand on est élue.

Je ne me suis jamais perçue comme quelqu’un de courageux, de téméraire, mais j’étais volontaire et cela a beaucoup compté, je pense. Donc, je ne me suis pas laissé impressionner et cela n’a pas plu. On a essayé de me faire comprendre que je ne pouvais pas dire ceci, pas parler de cela. Même quand j’évoquais les lourds sujets de santé environnementale de mon territoire, on me disait : « Ouh là là, il ne faut pas aborder ce sujet, il est trop anxiogène pour les électeurs. » Je me suis entêtée parce que j’étais persuadée que c’était juste, et en dix ans, j’ai acquis de la résistance, de la résilience. Pour autant, j’ai réalisé que ce qui m’avait rendue plus forte aurait aussi pu me détruire, et que cela avait été assez violent tout le temps en fait, avec le recul. Parfois, je me penche au bord du précipice et je vois toutes les fois où j’aurais pu tomber…

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Qu’est-ce qui permet de ne pas tomber ?

Je ne veux pas me noyer dans l’introspection, c’est plutôt l’action qui est importante, et qui est salvatrice, d’ailleurs. J’ai toujours été très appuyée et très aidée par mon parti. Je ne serais d’ailleurs plus là en politique, aujourd’hui, s’il n’y avait pas eu cette famille qui m’a soutenue. Au sein des Ecologistes, j’ai la chance d’être entourée de gens sains, bienveillants et attentionnés. On veille les uns sur les autres, peut-être qu’il y a aussi une forme d’écologie mentale en fait ! Tout cela donne beaucoup de force pour combattre l’adversité, mais en même temps, cela m’a rendue très sensible à tous les moments qui peuvent fragiliser notre collectif, aux différends internes qui ont pu abîmer par le passé notre mouvement.

Ce qui est important aussi, c’est ma famille et le temps partagé avec mon conjoint et mon fils, et puis le sport, quand j’ai le temps (pas assez). J’ai fait beaucoup de danse, qui est une école de la discipline, de l’ancrage, de la représentation aussi. On apprend à gérer le stress de se produire en public, à avoir mal sur pointes et à sourire en même temps, à tomber, à rater devant une salle entière… et à recommencer. Danser, chanter, ça me recharge beaucoup les batteries. Je fais partie de la France karaoké, vous pouvez trouver ça ringard, mais c’est une école de la chaleur et de la convivialité – et ça n’est pas la technique vocale qui compte, heureusement pour moi !

Et puis, il y a l’humour, qui a été une stratégie d’adaptation. Dans les conseils municipaux, c’est houleux, les gens crient beaucoup. J’ai testé différentes stratégies, et un jour, complètement par hasard, j’ai fait une blague qui a fait beaucoup rire dans le public, pourtant affidé au maire, qui les a tous fusillés du regard avant de me hurler dessus. Je me suis dit que là, on tenait quelque chose de bien plus déstabilisant !

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Vous êtes-vous déjà posé la question d’arrêter la politique à cause de ce coût mental ?

A la naissance de mon fils, fin 2018, mon entourage personnel et politique m’a dit : c’est dur ce que tu fais, personne ne te demande de te sacrifier sur l’autel de l’écologie et de la lutte contre le Rassemblement national toute ta vie. Si tu sens que tu as envie ou besoin de t’arrêter, cette maternité peut être une porte de sortie, personne ne t’en voudra. Je ne savais pas trop, je ne savais surtout pas à quoi m’attendre avec cette naissance à venir et cette nouvelle vie de famille.

Et puis, il y a eu le début du mouvement des « gilets jaunes », la première marche pour le climat. J’ai accouché ce week-end-là, en décembre 2018. A la maternité, j’ai regardé mon bébé dans les yeux pour la première fois et je me suis dit : évidemment que je vais continuer, pour lui et pour tous les autres. Quand on devient parent, on s’inquiète moins pour soi que pour son enfant, et c’est très différent. Cela peut faire tomber dans l’écoanxiété, mais ça donne aussi beaucoup, beaucoup de sens aux combats écologistes.

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Est-il encore possible de s’engager en politique aujourd’hui ?

J’ai envie de dire aux gens : ne vous résignez pas ! Bien sûr que l’engagement, ça n’est ni simple ni confortable. Mais on fait des rencontres incroyables, et on apprend beaucoup de choses qui sont utiles, pour les combats qu’on mène mais aussi dans la vie en général. C’est vraiment un milieu de liens, d’intensités. Certaines rencontres – parfois même très brèves – vous percutent. Tous ces gens que j’ai croisés, tous ces paysages ou espèces que nous avons défendus, je les garde tout le temps avec moi, je les visualise en m’endormant, et c’est un moteur très puissant. En juin, après la dissolution de l’Assemblée, il y avait une angoisse permanente, c’était dur, mais ce qu’on faisait était beau. Qu’on soit politique, militant de près ou de loin, il y a une forme d’émulation du collectif qui est tellement positive. Dans notre mouvement, on grandit et on mûrit ensemble.

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