«Ce qu’on appelle “communication” est l’inverse du dialogue»
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Mardi Noir
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Cette semaine, Mardi Noir évoque le fait de communiquer, souvent considéré comme la réponse à tous les problèmes.
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«Je ne compte plus le nombre de fois où mes patients m’évoquent ce besoin de communiquer.»
Je me trouve bien embêtée au démarrage de cette chronique. Je tourne autour de la première phrase, je suis prise de censure et désarmée, les mots ne viennent pas comme j’en ai l’habitude et c’est d’autant plus ironique que je m’apprête à aborder le sujet de la communication. La sacro-sainte communication. La seule, l’unique, celle qui est censée tout résoudre!
Je ne compte plus le nombre de fois où mes patients m’évoquent ce besoin de communiquer, avec l’idée que la communication est la clé de tous les problèmes: amicaux, professionnels et surtout amoureux. À la limite de l’incantation. Pourtant, ce qui suit est bien souvent une déception, une incompréhension.
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Malgré la communication des besoins, des limites, des désirs, des demandes, la situation problématique revient encore et toujours. Comme au siège de l’ONU (et même à cette échelle, les résultats sont peu convaincants, vous en conviendrez), on s’assoit pour établir la liste de ce qui va, de ce qui ne va pas, de ce qui peut s’améliorer, ce qui est encore à bâtir, ce sur quoi il va falloir faire des efforts.
En général, ces moments de communication, ça ne vient pas d’emblée. Au début d’une relation, ça se passe de communication verbale, ça semble aller de soi. On pourrait presque se dire attention, s’il faut parler dans un temps donné pour mettre à plat la relation, ne serait-ce pas le début des emmerdes?
Très schématiquement, ce que j’observe, c’est que chacun reste sur ses positions, finalement n’en fait bien qu’à sa tête et de temps en temps, quand c’est insupportable, le rendez-vous est pris pour «communiquer». C’est le moment d’avoir une discussion –j’en ai des frissons rien que d’y penser. Frontalement, dans la transparence, on se dit tout ce qu’on a sur le cœur, on se promet de prendre en compte ce qui a été communiqué, on fait l’exercice quelques semaines et puis ça redevient le même bourbier.
J’ai le sentiment que ce qu’on appelle «communication» est l’inverse du dialogue. Qu’il y a dans la communication l’espoir de tout dire, de tout transmettre, faisant fi qu’une grande part de nous-même, en nous-même est incommunicable, pour la simple et bonne raison qu’on a dû mal soi-même à se la communiquer. Alors comment croire que l’autre va pouvoir y accéder? J’irai un peu plus loin: si c’était possible, qu’est ce qui nous fait penser que l’autre à qui on communique notre liste d’envies et de limites va les traiter à notre place?
Prenons un tout petit exemple. Je peux avoir tendance à beaucoup appeler mes amis, à beaucoup les solliciter. Est-ce que je trouve que certains ne répondent pas assez? Ne répondent pas comme j’en rêve? Bien sûr! Est-ce que, par le passé, j’ai eu des discussions à ce propos avec certains d’entre eux? Oui. Sont-ils toujours mes amis? Non.
J’insiste, c’est très délicat de parler de communication, je n’en reviens pas que certains couples affirment que le secret de leur longévité tient dans ce mot. Autour de moi, quand les gens commencent à prendre rendez-vous avec leurs amis, leurs amours pour parler, c’est en général le signe que ça va se terminer. Vous allez me dire: bah oui, t’es con ma pauvre Manu, c’est parce qu’ils ne communiquaient pas assez. Eh bien peut-être.
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Mais j’ai dans l’idée que nous n’avons pas besoin de communiquer, que «ça» communique de toute façon. En revanche, le dialogue, dans le sens du malentendu permanent, des silences, des ajustements, de l’humour, oui, ça me semble quasi indispensable pour qu’une relation tienne dans le temps. Mais le trop bien entendu, la crudité de la communication qui hurle «voilà qui je suis, voilà mes besoins», je ne vois pas bien ce qui peut ressortir de bon de tout ça.
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J’ai un vague souvenir d’une patiente qui m’avait fait part de son étonnement face à la transgression d’une limite qu’elle avait pourtant pris soin de poser par la parole à sa compagne. En revenant sur cet épisode, elle s’était aperçue qu’au fond, elle avait eu besoin de lui faire part de cette limite car elle-même n’était pas très assurée de pouvoir la respecter. Je me demande si ces histoires de communication ne sont pas des manières détournées de ne pas avoir à dire «non» le moment venu. Du style, je te demande de ne pas trop m’appeler, car ne pas te répondre génère trop de culpabilité, donc je te réponds et donc je t’en veux et je finis par te dire que tu appelles trop. Ah d’accord, fait l’autre, je vais essayer de moins appeler et quelques semaines plus tard, les appels reprennent et la première personne se dit mais enfin, elle a pas entendu? Elle ne me respecte pas, pourtant je l’ai prévenue, etc.
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Au fond, je crois que le plus difficile, c’est de supporter les coupures, les microséparations ou les moments ensemble. Bref, il faudrait que tout soit calé dans un agenda partagé pour éviter tout malentendu, pour éviter d’avoir à prêter l’oreille quand ça semble ne pas communiquer. Parce qu’après tout, ne sait-on pas déjà ce qui va être dit quand on se pose pour se parler? N’y a-t-il pas plus de surprises et d’apprentissage de l’autre dans les interstices, dans les silences, dans des paroles anodines?
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Pour aller plus loin
- Un Jour (One Day) est une minisérie de Nicole Taylor sur Netflix, adaptation du livre éponyme de David Nicholls. C’est l’histoire d’une rencontre amoureuse qui se solde d’emblée par une séparation inévitable le lendemain, c’est selon moi une véritable leçon de dialogue amoureux. Ça communique dans tous les sens sans avoir à communiquer, en revanche ça cause, ça danse, ça chavire.
- Cette très bonne entrevue de Paul-Laurent Assoun, professeur émérite à l’Université Paris-VII et psychanalyste, revient sur la communication et le malentendu, sur l’incommunicable, l’inconscient, l’insu propre à tout sujet.