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Liban : « Nous vivons un moment de danger véritablement existentiel, alors que notre Etat est en ruine et notre peuple épuisé »

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Amal Ghandour, autrice libanaise, met en garde, dans une tribune au « Monde », devant les risques mortels qui menacent son pays, confronté à une multiplicité de crises graves depuis 2019.

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C’est un déchirement lorsqu’un peuple danse perpétuellement entre deux tempéraments opposés, d’un côté se lamentant sur sa disparition inexorable, de l’autre se délectant de sa résilience.

Mais telles sont nos humeurs, versatiles, à nous, Libanais, depuis que notre pays a été officiellement déclaré indépendant en 1943 : à chaque coup dur, nous croyons notre ruine imminente ; ensuite, tandis que nous pansons nos blessures, nous nous grisons du sentiment d’avoir réchappé à la mort. Dans ces humeurs, nos dirigeants se balancent avec nous, mais en direction opposée. Dans leur force, nous ressentons avec acuité notre malheur ; dans notre ténacité, ils ressentent avec vivacité leur faiblesse.

Un soir, récemment, alors que le bourdonnement des drones israéliens se mourait dans le silence pesant de Beyrouth et que nous attendions l’avalanche de bombes du jour, j’ai songé à des questions que personne ne veut se poser sur son pays. Ce Liban que j’aime tant malgré moi restera-t-il toujours un endroit si périlleusement instable, flirtant en permanence avec toutes sortes d’abîmes ? Pour ceux qui peuvent partir, existe-t-il une raison un tant soit peu valable de rester, ou bien cette mère torturée qui est la nôtre est-elle finalement en train de nous dire de fuir, une bonne fois pour toutes ?

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Remèdes brouillons

A première vue, ces questions paraissent rhétoriques, nous semblons déjà en connaître les réponses, même. C’était le cas. Pendant des décennies, des remèdes brouillons et intéressés ont succédé aux crises et aux guerres, permettant à cette démocratie consociative en lambeaux de poursuivre son chemin. Et, au fil du temps, l’idée que nous ne pouvons changer qu’au niveau le plus superficiel s’est muée en conviction.

Si l’accord de Taëf de 1989 [traité interlibanais destiné à mettre fin à la guerre civile commencée en 1975], un tant soit peu audacieux mais vite abandonné, qui était censé tourner la page de quinze années de guerre civile, fait figure d’exception, ce n’est que pour mieux renforcer cette conviction. Mais qu’importe, nous nous sommes consolés.

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Nous sommes une minuscule bande de terre ouverte sur la Méditerranée, après tout ; aussi inextricables soient nos problèmes, il nous suffit d’un rien pour nous remettre sur pied, nous serrer les coudes et reprendre ensemble notre route. « Hayda Lubnan » (« tel est le Liban »), n’avions-nous de cesse de répéter, comme pour abandonner au destin toute responsabilité de nos errances.

Aujourd’hui, ces mêmes questions nous hantent. Elles nous hantent parce que nous vivons un moment de danger véritablement existentiel, alors que notre Etat est en ruine et notre peuple épuisé, sans protection aucune. Un triple effondrement, politique, économique et financier, a mené à la cascade de calamités de l’année 2019. Une « tempête parfaite », dixit la Banque mondiale. Puis, en 2020, alors que nous ployions sous de gigantesques difficultés humaines et infrastructurelles, le port de Beyrouth a explosé, avec une force comparable à celle d’une explosion nucléaire, réduisant à néant des pans entiers de l’est du centre de Beyrouth.

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Que ces dirigeants aient pu en même temps se quereller autour de politiques sans importance et s’unir dans un pillage organisé est un des traits les plus abjects de l’économie politique libanaise, mais également un des principaux facteurs de sa durabilité, même si les chamailles dégénèrent parfois en violences ; même si l’Etat s’atrophie et que le pays fonctionne de plus en plus en dominions isolés.

La faillite fut totale, les rapports économiques les plus arides en témoignent. Les images, aussi, de femmes et d’enfants dans des embarcations de fortune en train de se noyer au large de la côte de Tripoli, dans le nord. Derrière ces images se trouve une élite dirigeante à la tête d’un immense réseau d’intérêts religieux et économiques, tour à tour convergents et divergents, présents dans toutes les sphères publiques et privées.

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C’est dans ce contexte que, le 8 octobre 2023, le Hezbollah, Léviathan politique et militaire, a frappé les fermes de Chebaa [territoire contesté à la frontière entre le Liban et le plateau du Golan] occupées par Israël, en soutien au peuple palestinien de Gaza. Lorsque les frappes symboliques se sont transformées en conflit sanglant entre Israël et le mouvement, c’est le sud du Liban qui a le plus souffert ; le gouvernement paralysé s’est récusé, pendant que nous avons poursuivi notre route.

Les coteries au pouvoir, bien sûr, se sont plaintes, mais leurs protestations n’ont guère eu d’effet au-delà de leurs chambres d’écho, même chez les opposants à la guerre. Ayant pris part avec entrain à la débâcle de leur Liban bien-aimé, elles ne détenaient ni l’autorité morale ni la prééminence nécessaires pour influencer les décisions de la résistance islamiste, si risquées pour le pays.

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Fureur des batailles

Et à présent le cataclysme ! Face à la rage avec laquelle Israël s’en prend au Hezbollah ; à l’état de dévastation du sud, de la plaine de la Bekaa et de la banlieue sud de Beyrouth, ainsi qu’à la terreur infligée à leurs populations ; au déplacement de 1,2 million de personnes à travers les villes du Liban ; et à la fureur des batailles terrestres et aériennes, les questions dont débattent les cercles de pouvoir locaux et étrangers sont celles-ci : le Parlement doit-il sortir de cette impasse de deux ans et élire un président, avant ou après un cessez-le-feu ? Et tant que nous y sommes, pourquoi ne pas affaiblir le Hezbollah et le remettre à sa place ? Voilà encore un bien beau projet, d’une dangereuse bêtise, pour ravauder une République en lambeaux.

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Si les solutions cyniques, habituellement proposées pour relever ses défis vertigineux, ont toujours été préjudiciables à l’avenir du Liban, elles sont aujourd’hui potentiellement mortelles. D’autant que le Levant déchiré fait l’objet d’un nouveau plan israélien, boiteux et pompeux, pour bâtir sur ses ruines un nouveau Proche-Orient.

Ce sera un échec. Et si de telles folies ne sont pas réfrénées, ce sera à nous, comme l’a enseigné l’histoire, de ramasser les morceaux d’un pays qui exigera de nous tous les sacrifices.

Serons-nous à la hauteur ? Je l’espère, mais je m’interroge.

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Traduit de l’anglais par Valentine Morizot

Amal Ghandour est autrice, notamment de « This Arab Life. A Generation’s Journey Into Silence » (Bold Story Press, 2022, non traduit), et blogueuse libanaise (Amalghandour.substack.com).

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