Israël a tués 220 Journalistes à Gaza…
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Gaza : sur Wikipédia, qui rédige les bios des journalistes tués ?
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Les auteurs de ces pages Wikipédia veulent faire connaître la vie et le travail de ces journalistes tués à Gaza. Et documenter la lutte pour la liberté d’informer.
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La Revue des médias
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Gaza : sur Wikipédia, qui rédige les bios des journalistes tués ?
220 journalistes ont été tués à Gaza depuis octobre 2023, selon Reporters sans frontières. Parmi eux, au moins 56 ont été ciblés par l’armée israélienne ou tués dans l’exercice de leur travail, indique l’ONG. Sur Wikipédia, des citoyens documentent ces morts, faisant de l’encyclopédie en ligne un lieu de mémoire inattendu.
Il était l’une des voix de Gaza. Le 10 août 2025, à 23 h 22 heure locale, Anas al-Sharif, correspondant de la chaîne Al Jazeera, et cinq de ses confrères sont tués lors d’une frappe israélienne. Accusé par l’armée d’être un terroriste du Hamas, le reporter a été délibérément ciblé.
Une heure à peine après sa mort, à 21 h 18 UTC (soit 0 h 18 à Gaza), était publiée une page Wikipédia en anglais retraçant sa vie, traduite le lendemain en français par une certaine Lolouise. « Avant le 7 octobre 2023, je suivais un peu la situation en Palestine, mais maintenant il y a quelque chose de l’ordre de l’urgence », confie-t-elle.
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« Anas al-Sharif était très suivi. Il a été assassiné pas tant pour son existence que pour ce qu’il a produit. » Lectrice assidue de la presse nationale (elle est abonnée au Monde, à Libération et Mediapart), la développeuse poursuit : « Les médias ont relaté les faits, mais il m’a manqué les éléments biographiques. »
C’est sur Wikipédia qu’elle les a trouvés. Elle a donc choisi de créer sa page sur la version française de l’encyclopédie « pour raconter le travail du journaliste, le perpétuer ». Un outil de traduction automatique a facilité sa tâche, « même s’il faut relire, reformuler ».
Comme Lolouise, dont c’était la deuxième contribution sur Wikipédia, d’autres contributeurs de l’encyclopédie en ligne se penchent sur le sort des journalistes palestiniens.
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Consigner les meurtres de journalistes
« Nous nous habituons de plus en plus à des images barbares de femmes et d’enfants massacrés », déplore QalasQalas. Celui que sa page présente comme un linguiste somalien est plus expérimenté (plus de 6 500 contributions). Il est l’auteur des pages anglaises consacrées au meurtre d’Ismail al-Ghoul (juillet 2024) et à Mariam Dagga (août 2025), qui travaillait notamment pour Associated Press et Independent Arabia, et de celle sur l’assassinat plus ancien (mai 2022) de Shireen Abu Akleh, une journaliste américano-palestinienne qui a officié vingt-cinq ans à Jérusalem.
Turcophone, arabophone et anglophone, il est aussi intervenu sur au moins six biographies de journalistes palestiniens toujours en exercice. « Personnellement, je publie de manière rationnelle, les émotions pouvant compromettre ma neutralité », déclare-t-il, placide, avant de souligner son attachement à la liberté de la presse. Il a également initié une catégorie dédiée aux femmes journalistes en Somalie, où elle est fortement mise à mal.
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Seize ans de contribution, 24 024 articles… Sg7438, lui, se fait des listes des « très nombreux sujets » qu’il aimerait écrire. La plupart, au sujet de femmes, « une forme d’activisme contre le biais de genre », dit-il. S’intéressant « depuis quelque temps » à la Palestine « et à sa riche histoire », il a rédigé des chronologies régionales, au sujet de la Palestine mandataire (avant Israël) et israélienne, écrit sur Dima Khatib (la directrice d’AJ+, le média en ligne du groupe Al Jazeera) et Basel Adra, co-réalisateur de No Other Land (qui documente la colonisation en Cisjordanie). Il a également traduit l’article anglais sur Wafa al-Udaini, journaliste indépendante tuée en septembre 2024, à Deir el-Balah.
« Je vous pose la question, […] savez-vous qui ils sont, vous, le journaliste ? », interpelle Sg7438. « Alors… Imaginez les simples quidams comme moi… »
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Des guerres d’édition
15 avril 2025. Fatma Hassouna, photojournaliste, apprend la sélection de son documentaire au festival de Cannes, coréalisé avec l’Iranienne Sepideh Farsi. Alors qu’elle devait se rendre en France pour présenter Put Your Soul on Your Hand and Walk, qui relate la vie quotidienne à Gaza, elle est tuée le 16 avril.
Trois jours après, une nécrologie à son nom apparaît. Deux contributeurs y ont tour à tour changé l’adjectif « morte » en « assassinée ». Parmi eux, Sébastien justifie son choix en renvoyant à un rapport de Forensic Architecture, agence d’investigation, spécialisée dans les violations des droits humains. Mais, arguant que « le terme assassinat est un parti pris politique » et réclamant « un terme plus neutre », d’autres participants annulent les modifications.
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« La neutralité, c’est l’équilibre des sources, pas de s’interdire d’en citer »
Situation similaire sur la page « Meurtres de journalistes [à] Gaza », où un contributeur fait remarquer le titre « n’est pas neutre » car « le fait que les journalistes tués aient été victimes de meurtre n’est pas un fait consensuel ».
Président de Wikimédia France, Antoine Srun expose : « De façon générale, sur Wikipédia, les questions autour du vocabulaire sont fréquentes, parfois sur des choses très triviales. Évidemment, cela prend une autre tournure lorsque ce sont des termes connotés comme “génocide”, “meurtre”, “assassinat” ou “attaque terroriste”. »
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Les sources font foi et loi
Sur Wikipédia, les sources font foi pour régler les « guerres d’édition ». « Par rapport à il y a vingt ans [lorsqu’il a commencé à contribuer, NDLR], s’appuyer sur les sources est entré dans les mœurs : quelqu’un qui avance des arguments sans en citer n’est pas considéré comme crédible », déroule Sébastien.
Mais la complexité du conflit israélo-palestinien corse le travail des wikipédiens. « C’est difficile d’avoir des infos équilibrées, qui ne soient celles permises par Tsahal ou le Hamas. Et les journalistes présents sur zone sont abattus. Donc pour couvrir les faits, il faut piocher un peu partout », déplore Sg7438.
Ce dernier suit régulièrement l’actualité sur « le Guardian et la BBC », qu’il juge « moins franco-parisiano-centrés ». Et garde un œil sur les articles consignés en anglais sur le thème de la Palestine. « La page sur Wafa al-Udaini présente sept sources étrangères, reprises de la version anglaise, et une que j’ai ajoutée, de Reporters sans frontières », précise-t-il.
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À la recherche de consensus
Un temps, la notice d’Anas al-Sharif a été accompagnée d’un bandeau mentionnant un « manque de neutralité » quant à la supposée appartenance du journaliste au Hamas. Lolouise détaille : « L’article cite les deux versions : l’armée israélienne dit qu’il l’est, les ONG disent que non. Ce n’était pas marqué que l’un ou l’autre disait vrai ou faux. La neutralité, c’est l’équilibre des sources, pas de s’interdire d’en citer. Les autres contributeurs m’ont donc donné raison » et la mention a été retirée.
Les pourparlers sont nombreux, questionnant aussi parfois l’indépendance d’une source, ou les intentions d’un contributeur — certains ont été bloqués pour des guerres d’édition en pagaille, des ajouts malveillants ou des suppressions injustifiées d’informations.
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« Wikipédia représente aussi l’état du débat public »
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Mais ils sont publics et lisibles par tous dans les sections « Discussions » ou dans l’historique des pages. Selon Lionel Barbe, co-directeur de l’ouvrage Wikipédia, objet scientifique non identifié (Presses universitaires de Paris Nanterre, 2015), cela viabilise l’encyclopédie. « Plus un sujet est sous les feux de l’actualité, plus un grand nombre de gens s’intéressent à sa page. C’est parce qu’il n’y a pas qu’un seul camp qui s’intéresse à Gaza qu’on aura un rééquilibrage des articles. Wikipédia représente aussi l’état du débat public. » Antoine Srun confirme : « La recherche de consensus est indispensable pour tendre vers la neutralité de point de vue. »
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Soutenir la liberté d’informer
Après une carrière de bibliothécaire, Sébastien (alias Plyntérêts) est devenu berger, « ce qui laisse le temps de vivre, de réfléchir »… et d’écrire sur Wikipédia, dix à trente heures par semaine. C’est après le récit d’un ami, interdit de territoire israélien à la suite de missions humanitaires en Cisjordanie, qu’il s’est plongé dans l’histoire de la Palestine (notamment via les écrits des historiens Ilan Pappé et Shira Klein).
En décembre 2024, il a créé la page de Rami Abou Jamous. Aujourd’hui encore et comme depuis le début de cette guerre, le journaliste francophone en fait le récit sur Orient XXI. « Il existait suffisamment de sources pour justifier une page à son sujet. Et je lis ses chroniques. Ce qu’il a mis en place avec son fils [une sorte de narration pour dédramatiser la guerre, NDLR], ça m’a beaucoup touché. »
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« L’assassinat d’un journaliste, surtout s’il est lié à son travail, suscite des inquiétudes quant à la liberté de la presse, aux droits humains et à la sécurité des journalistes. Ces décès soulèvent des enjeux plus vastes, ce qui leur confère une importance historique et sociale », exprime QalasQalas.
Pour Antoine Srun, si « les assassinats de journalistes trouvent un écho chez les wikipédiens », c’est car tous ont pour valeur commune « la liberté de la connaissance ».
Ainsi, les pages Wikipédia ne fixent pas seulement des biographies : elles témoignent aussi de la lutte pour la liberté d’informer.
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