Anarchisme: une pluie de livres indispensables
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Au milieu d’ouvrages passionnants
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L’actualité de l’édition libertaire est impressionnante. En l’espace d’un an, plusieurs dizaines d’ouvrages ont été édités ou réédités, touchant aux aspects les plus divers de l’anarchisme. Certaines études se révèlent passionnantes, mais d’autres laissent parfois penser que cette idéologie est un produit commercial ou, a minima, une niche éditoriale.
Si les maisons d’édition libertaires restent les plus prolifiques, le phénomène d’édition dépasse largement ce milieu, comme en témoignent les multiples publications consacrées au passé de l’anarchisme, à son actualité, et même des romans tissés autour de l’idéologie libertaire. Pour le meilleur… et pour le reste.
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Pour une première approche
Signe des temps, l’anarchisme est l’objet de synthèse dans la collection de vulgarisation universitaire «Que sais-je?». Le philosophe québécois Normand Baillargeon y présente une analyse renouvelée dans l’approche des théories libertaires. Trois temps scandent le livre: les permanences, les mutations et la prospective.
Spécialiste des questions éducatives, Normand Baillargeon commence par le rapport des anarchistes à l’éducation. Il reprend et analyse les grandes expériences éducatives conduites par les libertaires. Il se penche ensuite sur l’écologie. Les libertaires ont toujours envisagé le rapport entre l’homme et la nature sous l’angle de la complémentarité: cela peut aller de la protection de l’environnement jusqu’au retour à la vie dans la nature. Le troisième élément est l’émancipation face à l’économie, qui passe par le syndicalisme.
Dans une deuxième partie relative aux mutations, l’auteur attache une importance aux différentes formes de féminisme libertaire, à l’émancipation par les sciences –fortement empreinte de positivisme–, au rôle de l’individu et à la question nationale. Enfin, le philosophe voit dans les micro-expériences actuelles un renouveau des formes de l’anarchisme qui, par des chemins diversifiés, se multiplient, ne cachant pas un certain optimisme.
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L’Anarchisme
Proudhon et son ruissellement
Pierre-Joseph Proudhon est l’objet d’une attention soutenue, avec la réédition de son premier texte Qu’est-ce que la propriété? préfacé par le politiste Édouard Jourdain. Ce dernier remet en perspective la recherche philosophique et politique du penseur bisontin. En 1840, Proudhon rédige un mémoire sur la propriété dans lequel il s’interroge sur son sens en matière de justice, d’égalité et de légitimité.
Édouard Jourdain rappelle le scandale qu’a constitué la publication du mémoire et l’importance de la critique de la société capitaliste. Le livre est aussi une première étape dans la construction de la pensée libertaire, avant que Proudhon n’élabore un système souvent complexe et contradictoire articulant évolution et espoir de révolution.
Catherine Malabou, dans son essai dont le titre est emprunté à une phrase de Proudhon, Il n’y a pas eu de Révolution, sous-titré Réflexion sur la propriété privée, le pouvoir et la condition servile en France, oppose la contradiction entre la Révolution française –qui a apporté des droits politiques nouveaux– et la réalité sociale dans laquelle la majeure partie de la population souffre du paupérisme. Proudhon considérait que la propriété apportait à la fois la liberté individuelle, mais aussi l’aliénation sociale, voire politique.
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C’est cette même distinction qu’opère la philosophe Catherine Malabou, qui veut tester, deux siècles après, l’actualité de la pensée proudhonienne. Selon elle, il existe des critiques de la propriété qui demeurent valides. La propriété au sens de transmission matérielle laisse pour compte la majorité de la population et finalement, la prive de droits. En ce sens, la révolution n’a pas eu lieu. Il s’agit d’un titre provocateur.
Le proudhonisme a irrigué le XIXe siècle, comme le montre le travail original de Thomas Bouchet, L’aiguille et la plume, consacré au couple Désirée Véret et Jules Gay. Désirée Véret est née en 1810 dans une famille ouvrière. Couturière, elle devient saint-simonienne, fouriériste puis socialiste avant de pencher vers l’Association internationale des travailleurs pour les partisans de l’anarchisme. Féministe, elle anime la première section féminine de l’AIT.
Jules Gay est né en 1807. Éditeur et journaliste il suit un parcours similaire. Fondateur de plusieurs journaux et publiant de nombreux livres, ce couple est parmi les premiers à prôner l’égalité entre les sexes. L’ouvrage richement illustré s’attache à montrer l’évolution des combats de Désirée Veret et Jules Gay (pour l’émancipation des femmes et pour l’éducation universelle, qui doit justement apporter l’émancipation), ainsi que les expériences de socialisme communautaire comme le foyer de Châtillon. En outre, l’émancipation par le livre et la plume est une constante. Le couple s’exile en Belgique où il continue à publier des livres jusqu’à la mort de Jules en 1887 et de Désirée en 1897.
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Il n’y a pas eu de Révolution
.L’aiguille et la plume
Pierre Kropotkine et Errico Malatesta
À la suite de Proudhon, l’un des principaux théoriciens du mouvement libertaire est Pierre Kropotkine, dont les éditions Nada poursuivent l’édition des œuvres complètes présentées par le philosophe Renaud Garcia. Publié pour la première fois en 1885, Paroles d’un révolté tente de définir la pensée libertaire et est, en même temps, une dénonciation de la société du XIXe siècle; alors que les Mémoires d’un révolutionnaire, originellement publiées en 1898, reviennent sur l’itinéraire aristocrate russe de Pierre Kropotkine, son adhésion à la première Internationale et ses multiples condamnations.
Pour Kropotkine, la Révolution est à l’ordre du jour. L’esprit de révolte est présent dans la population depuis les origines de la Révolution française, dont il note les contradictions entre ses dimensions libératrices et sa face répressive. La volonté de mettre à bas le système se poursuit tout au long du XIXe siècle avec comme apothéose la Commune de Paris. Non sans un certain optimisme, il estime que les conceptions libertaires s’imposeront naturellement.
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.Paroles d’un révolté
.Mémoires d’un révolutionnaire
Cette volonté de vulgarisation de la pensée anarchiste se retrouve également chez Errico Malatesta. Le théoricien libertaire italien a été un agitateur et un partisan de l’action révolutionnaire. Sa rencontre avec Bakounine a été déterminante. Insurrectionnel, il participe à plusieurs tentatives de révoltes armées dans le sud de l’Italie, avant de devenir un partisan de la propagande par la plume.
Trois textes publiés sous le titre Conversations sur l’anarchie sont des moyens de vulgariser la pensée libertaire. «Au café» est une série de rencontres imaginaires entre Prosper, un bourgeois, et Michel, un étudiant libertaire. Tout les oppose. Errico Malatesta, par un jeu de dialogues, fait intervenir l’autre pour décortiquer le fonctionnement de la société et convaincre du bien-fondé des idées libertaires.
C’est cette même méthode qui est reprise dans les deux autres textes. Dans «Entre paysans», Malatesta imagine un partage des terres librement choisi, alors que dans «En période électorale», il souligne que pour les anarchistes, les élections ne servent à rien puisqu’elles sont un abandon du principe d’action au profit de celui de la délation et de l’usurpation de la souveraineté.
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.Conversations sur l’anarchie
Emma Goldman et Ben Reitman
Une autre des figures majeures de l’anarchisme est Emma Goldman. Vivian Gornick, la militante féministe américaine, en propose une biographie intellectuelle, Emma Goldman – La révolution comme mode de vie, dont la chronologie et les détails sont mal maîtrisés. Certes, l’autrice présente «l’extraordinaire rébellion [d’Emma Goldman] pour chercher à éclairer l’élan existentiel qui sous-entend sa politique radicale», mais le lecteur devra attendre l’hypothétique traduction de la somme d’Alice Weckler pour avoir des informations nouvelles.
Pour comprendre la biographie d’Emma Goldman, mieux vaut encore se pencher sur les autres ouvrages proposés, comme la correspondance qu’elle a entretenue avec Ben Reitman et ses textes politiques.
Ben Reitman est né en 1879 à Chicago, il quitte le foyer familial à 12 ans pour devenir voyageur et est un temps surnommé «le roi des hobos» –ces gyrovagues qui refusent de se fixer–, puis il réussit des études de médecine. Il a, pendant plusieurs années, été le compagnon d’Emma Goldman. Ce dernier a publié en 1937 un roman sur l’expérience du nomadisme de Bertha Thompson, alias Boxcar Bertha. Une passionnante évocation de cette Amérique en marge dans les années 1930, que les éditions Nada viennent de rééditer sous le titre Sœur de la route.
Ben Reitman évoque la vie inspirée par plusieurs femmes hobos. Il y décrit, à travers son parcours, une femme errante à la confluence de plusieurs milieux – voleurs, drogués et marginaux révoltés. La correspondance entre les deux amants montre la naissance d’une passion amoureuse qui n’est pas seulement intellectuelle, mais aussi charnelle et fusionnelle. Emma Goldman a relaté ses précédentes relations avec les militants comme Edward Brady puis avec Alexandre Berkman, dont elle reste toujours l’amie.
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.Emma Goldman – La révolution comme mode de vie

Boxcar Bertha – Soeur de la route
Lucy Parsons, un autre visage du mouvement libertaire américain
Les positions d’Emma Goldman ont été débattues par d’autres figures du mouvement libertaire américain. Lucy Parsons (de son vrai nom Lucia Carter) montre un autre visage du mouvement libertaire américain, comme le rappellent les deux ouvrages qui lui sont consacrés, Travailler dans ces conditions? Jamais etJe m’appelle révolution.
Née en 1851, fille d’une esclave, chassée de Virginie après son mariage avec Albert Parsons, qui meurt exécuté à Chicago en 1887 à la suite de la tragédie de Haymarket, à l’origine de la journée du 1er-Mai, Lucy Parsons est couturière. Elle devient syndicaliste, fonde plusieurs organisations ouvrières et sera la première femme déléguée syndicale aux États-Unis.
Les textes publiés dans les présents ouvrages soulignent la violence du temps et l’évolution du rapport à la violence. Initialement, Lucy Parsons appelle les pauvres à prendre les armes avant d’évoluer, estimant que l’organisation des ouvriers via le syndicalisme permettra de déposséder les possédants. Son féminisme diffère de celui d’Emma Goldman. Cette dernière pose la question de l’émancipation de manière universelle, tandis que Lucy Parsons voit dans l’opposition de classes une des causes de l’oppression des femmes.
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Travailler dans ces conditions? Jamais!

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Je m’appelle révolution
Des portraits et un roman
Outre les textes d’analyse, l’étude de l’anarchisme se prête souvent au portrait, permettant ainsi d’illustrer la diversité, voire l’hétérogénéité du mouvement. L’ouvrage de Philippe Pelletier, Figure(s) de l’anarchisme, en est une belle illustration. À travers vingt-deux portraits, il propose à la fois une histoire de l’anarchisme et une réflexion sur son histoire.
Chacune des femmes et des hommes choisis illustre un aspect de l’anarchisme, même si certains comme Georges Orwell ou Albert Einstein se trouvent en marge de ce courant de pensée. L’auteur dresse une synthèse habile et instructive de plusieurs d’entre eux, en partant des fondateurs de la pensée libertaire (Proudhon, Bakounine). Il y allie des touches d’originalité, puis met à l’honneur certaines femmes ou sœurs de figures connues comme Louise Reclus, la sœur du géographe anarchiste, ou la compagne de Nestor Makhno, anarchiste ukrainien.
Des portraits de militants aux parcours originaux sont aussi mis en exergue comme celui d’Itô Noe, fondatrice de plusieurs revues libertaires dans le Japon des années 1910, qui fut assassinée avec son conjoint en 1923 par la dictature japonaise. Philippe Pelletier dresse également le portrait de Lucía Sánchez Sornil, l’une des fondatrices des organisations féministes libertaires espagnoles. Il souligne les paradoxes de l’anarchisme, pris entre la tentation de l’isolement et la volonté de vivre différemment.
L’ouvrage balaie l’ensemble du spectre de l’anarchisme dans ses conceptions aussi bien individualistes que dans sa dimension syndicaliste et dans son versant littéraire, puisqu’il y rappelle les échanges et les rapports amicaux d’Albert Camus avec les libertaires, leur compagnon de doute.
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Figure(s) de l’anarchisme – Femmes et hommes de liberté
Quelques-uns de ces personnages hantent le roman de Dominique Maisons Drapeau noir, qui propose –un peu à la manière de Michel Ragon dans La Mémoire des vaincus– un récit sur l’anarchisme en France dans les années 1930. Le héros, jeune employée chez Stock, s’essaie à la littérature et tombe amoureux de Nina, une des figures hautes en couleur de l’anarchisme parisien.
Elle le conduit à travers plusieurs aventures dans les dédales du mouvement libertaire, allant des milieux naturistes jusqu’à l’illégalisme, en passant par les militants cherchant à donner à l’anarchisme une existence autre que la vie marginale à laquelle les libertaires semblent condamnés et dans laquelle ils se complaisent. Ces militants sont particulièrement humains et l’anarchisme sert parfois de masque à certains pour assumer des passions dominatrices. Néanmoins, le happy end final laisse l’espoir d’une suite, dans un récit rondement mené qui se lit d’une traite.
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Drapeau noir
David Graeber et les micro-expériences optimistes
Se retirer du monde ou tenter de le changer à travers des micro-expériences? C’est ce thème qu’a tenté de développer David Graeber, l’anthropologue libertaire, décédé en 2020, dans Révolutions à l’envers. Le recueil présente quelques-unes de ses interventions entre 2005 et 2010, quand le mouvement altermondialiste était en plein essor. Le souffle est retombé depuis; le dynamisme des mouvements collectifs qui aurait pu générer une remise en cause de l’ordre social est moindre. Mais la naissance de contre-sociétés locales forme un nuage permettant de créer de nouvelles bases de la contestation. Marqué par un optimisme certain, David Graeber voit dans ces nouvelles formes d’organisation une issue et un renouvellement.
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Révolutions à l’envers
Dans la même optique, Tomás Ibáñez propose dans Repenser l’anarchisme une relecture du mouvement, estimant que les modèles anciens sont dépassés et qu’il faut favoriser un anarchisme de l’expérience.
Ce sont ces micro-expériences que raconte dans un récit graphique Marguerite Boutrolle. Dans La part des lâches, son héroïne quitte la ville pour rejoindre une communauté libertaire néorurale dont les membres, tentés par les expériences de retrait du monde, vivent en contre-société. Elle hésite, parfois attirée par le retrait du monde pour construire une alternative locale, mais tentée aussi par l’appel de la modernité. Choix cornélien, sans issue.
Ce sont ces expériences que détaillent également Simon Cottin-Marx et Baptiste Mylondo dans Travailler sans patron. Les deux auteurs détaillent les multiples tentatives autogestionnaires d’économie sociale et solidaire qui fleurissent depuis plusieurs décennies. Issues du XIXe siècle, elles ont repris une actualité dans les années 1970 avec l’expérience des Lip puis, surtout, au début du XXIe siècle.
Les auteurs abordent les questions de la difficulté à débattre de certains thèmes, comme la question de la définition des salaires dans des sociétés sans patron, de la répartition du temps de travail, mais aussi des hiérarchies internes en fonction des capacités à prendre la parole.
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Repenser l’anarchisme

La part des lâches

Travailler sans patron


Salut,
pour des personnes qui se posent des questions sur l’anarchisme sans vraiment oser se lancer, je propose « Comment je suis devenue anarchiste » d’Isabelle Attard et « L’anarchie expliquée à mon père » de Francis Dupuis-Déri. Sincèrement, à chaque fois que je les offre, je mets dans le mille !