L’année sous surveillance de l’actrice arabe israélienne Maisa Abd Elhadi
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L’artiste, originaire de Nazareth, dans le nord d’Israël, a été mise en examen pour « incitation au terrorisme » et assignée à résidence, sans accès à Internet, durant plus d’un an, après deux publications sur Instagram postées quelques heures après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, puis supprimées.
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A chaque fois qu’elle croise une voiture de police dans les rues pentues de Nazareth, Maisa Abd Elhadi soupire, de peur ou de soulagement. Recevant dans la maison familiale, jeudi 12 décembre, la célèbre actrice palestinienne d’Israël, en blouson de cuir noir et frange millimétrée, s’étonne encore de pouvoir se déplacer sans entrave. Pendant plus d’un an, du 25 octobre 2023 au 7 novembre 2024, l’artiste a été assignée à résidence, sans accès à Internet, dans la maison de ses parents, sur les hauteurs de la ville du nord d’Israël.
La vie de la star de cinéma a basculé le matin du 7-Octobre, après la publication de deux « stories » sur Instagram. Sans que l’ampleur des massacres commis par le Hamas – 1 200 morts, dont une majorité de civils – ne soit encore claire, celle qui a alors 38 ans décrit le kidnapping d’une octogénaire israélienne comme « l’aventure de sa vie » et compare la destruction de la barrière de séparation entre la bande de Gaza et l’Etat hébreu à la chute du mur de Berlin. « J’ai vite regretté mes propos impulsifs avant de les supprimer de l’application, quelques heures plus tard, explique aujourd’hui la comédienne, dans sa première interview depuis le début de la guerre. Mais c’était déjà trop tard. »
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Accusée de se réjouir de l’attaque terroriste, elle est arrêtée cinq jours plus tard. Dans le commissariat du centre de Nazareth où elle est emmenée, une policière « n’arrêtait pas de me traiter de salope et de terroriste », affirme aujourd’hui Maisa Abd Elhadi. Après quelques minutes d’interrogatoire, l’officier chargé de l’enquête décide pourtant de la libérer sans charge. Mais le soulagement ne dure que deux semaines : des captures d’écran de ses propos ressurgissent sur les réseaux sociaux et la polémique enfle en l’espace de quelques heures.
L’artiste est de nouveau placée en garde à vue, interrogée pendant cinq heures sur les deux mêmes publications, avant d’être mise en examen pour « incitation au terrorisme » et « soutien à une organisation terroriste ». Dans la foulée, sans aucune base légale, Moshe Arbel, le ministre de l’intérieur, demande que Maisa Abd Elhadi soit déchue de sa nationalité israélienne.
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« Délit de paroles »
Devenues emblématiques du deux poids, deux mesures qui caractérise le champ de la liberté d’expression en Israël, des poursuites semblables à celles menées à l’encontre de l’actrice se sont répétées des centaines de fois en un plus d’un an de guerre. Selon le centre d’aide juridique Adalah, basé à Haïfa, ces cas de « délit de paroles » concernent dans leur très grande majorité des Palestiniens d’Israël. Entre octobre 2023 et juillet 2024, l’organisation légale en a répertorié un peu plus de 400. « A l’inverse, de nombreux Juifs israéliens ont appelé à l’extermination des Palestiniens de la bande de Gaza sans aucune conséquence légale », détaille Ari Remez, coordinateur de l’organisation.
Si toutes les procédures judiciaires lancées ne se concluent pas par une mise en examen, leurs conséquences (arrestation, harcèlement, perte d’emploi, menaces) pèsent sur les habitants palestiniens de l’Etat hébreu, qui représentent environ 20 % de la population. Après la double arrestation de Maisa Abd Elhadi, personne ou presque n’a osé la défendre, « terrorisés » à l’idée d’être emprisonnés à leur tour, assure-t-elle aujourd’hui.
Parmi ses rares soutiens, l’humoriste israélienne Noam Shuster a tenté de calmer la polémique en mobilisant des personnalités en faveur de son amie grâce à un groupe WhatsApp composé de membres du monde de la culture israélien. Sans succès, reconnaît-elle aujourd’hui par téléphone : « Scandalisés par mon appel au calme, plusieurs ont sous-entendu que je mériterais moi aussi d’être arrêtée. »
Maisa Abd Elhadi avait déjà croisé à l’écran le monde judiciaire israélien. Cette fille de médecin, à qui le célèbre réalisateur palestinien d’Israël Elia Suleiman a offert sa première apparition dans Le Temps qu’il reste, en 2009, a pris l’habitude de refuser les rôles « racistes et clichés » que le cinéma israélien propose souvent aux interprètes palestiniens. Au lieu des « femmes de combattants ou de traîtres », l’actrice préfère jouer une détenue de l’Etat hébreu dans 3 000 Nuits (2015), de Mai Masri, ou la fille d’une couturière de l’enclave palestinienne, dans Gaza mon amour (2020), de Tarzan et Arab Nasser.
Le 9 mai 2021, à Haïfa, la réalité et les choix artistiques de la comédienne s’entrechoquent violemment : au cours d’une manifestation contre l’expulsion des familles palestiniennes du quartier de Cheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, Maisa Abd Elhadi, qui filme le rassemblement, un drapeau de la Palestine à la main, est touchée à la jambe par un tir de grenade de désencerclement. Après cinq jours d’hospitalisation et plusieurs opérations dont elle garde une importante cicatrice, la trentenaire décide de poursuivre les forces de l’ordre. « La police a affirmé que ma blessure était due à un morceau de verre sur lequel je m’étais blessée moi-même », précise la star. Sa plainte est classée sans suite.
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Menaces de mort
En octobre 2023, lors de la deuxième interaction de l’actrice avec la justice, le magistrat chargé de son dossier lui interdit tout accès à Internet. Il coupe le Wi-Fi pour toute la famille, dans la vaste maison de ses parents où ses récompenses obtenues dans divers festivals de cinéma côtoient des souvenirs de voyage. Une punition trop clémente, selon Itamar Ben Gvir, suprémaciste juif et ministre de la sécurité nationale, qui qualifie le juge de Nazareth d’« ennemi de l’intérieur » sur les réseaux sociaux.
A l’issue de quatre mois coupée du monde, la jeune femme sera finalement autorisée à utiliser un smartphone – sans les réseaux sociaux ni WhatsApp – et obtiendra le droit à une sortie quotidienne de quatre heures au maximum, « toujours accompagnée par un proche », décrit-elle aujourd’hui, dans son salon. Avec Misk, son labrador, Maisa Abd Elhadi a fait passer le temps entre la lecture de romans, le jardin familial saturé de fruits et les scripts de ses projets cinématographiques,tous suspendus. Le tournage de deux d’entre eux, dont un long-métrage de science-fiction de l’artiste de Jérusalem-Est Larissa Sansour, devrait débuter dans les mois à venir.
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Jusqu’à récemment, la célèbre actrice, qui se sent « paranoïaque », ne se couchait que dans ses vêtements de ville les plus confortables. Au cas où la police viendrait l’arrêter une nouvelle fois, en plein milieu de la nuit. « Je ne fermais jamais les rideaux pour vérifier toutes les allées et venues des voitures dans le quartier. »
Aujourd’hui, au lieu de profiter de sa liberté retrouvée, la vedette peine à trouver le sommeil, enchaîne les cigarettes et ressasse son traumatisme. Depuis que plusieurs chaînes de télévision israéliennes ont récemment diffusé les détails de son dossier judiciaire avec son adresse et son numéro de téléphone, la « fauteuse de troubles », comme sa famille la surnomme parfois en riant, reçoit des menaces de mort par dizaines dans lesquelles des anonymes lui promettent de « la retrouver » pour lui faire subir « son propre 7-Octobre ». Terrifiée par cette violence verbale, Maisa Abd Elhadi évite désormais les lieux publics et envisage de refaire sa vie en Espagne, loin de Nazareth, la ville où elle a grandi.
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