Lubna Azabal : « être libre, c’est l’être dans sa tête et dans son corps »
.

.
Le film Amal, de Jawad Rhalib, était sous-titré Un esprit libre. Deux mots que l’on a spontanément envie de vous appliquer. Comme, d’ailleurs, à l’écrivain Boualem Sansal, détenu en Algérie…
.
Lubna Azabal.
Quand on est libre, on l’est à la fois dans sa tête et dans son corps. Amal est une Antigone qui refuse de céder aux diktats et aux injonctions d’une minorité terrorisant la majorité. Elle est cet esprit libre et courageux, comme l’est aussi Boualem Sansal. Au fond, c’est ce courage que certains cherchent à tuer et qui a mené Sansal en prison.
.
Amal a connu un immense succès en Belgique, où une importante mouvance islamiste est implantée. Cela vous étonne-t-il ?
Amal est un film d’alerte autour des dangers de l’entrisme islamiste dans certaines institutions scolaires belges. Il a eu du succès, c’est vrai, y compris auprès de personnes de confession ou de culture musulmane. Je pense que son message a été entendu et compris aussi bien par les médias que par le public. Le fléau qu’il dénonce est à prendre très au sérieux. Il est de notre devoir d’en parler, d’éclairer les jeunes sur la réalité de ces mouvements avant qu’ils soient piégés parce que, après, c’est trop tard. Pour eux comme pour nous. Car nous devenons tous, par extension, leurs potentielles victimes. J’estime qu’on ne raisonne pas avec la folie : on la combat, on s’y oppose, on la stoppe.
.
J’ai confiance dans le peuple syrien, mais j’ai peur pour lui.
.
Vous avez toujours incarné des femmes fortes et libres. Pour la première fois, vous endossez, dans Rabia, un rôle diabolique, monstrueux. Le cinéma est-il un outil politique ?
Il l’est intrinsèquement, peu importe l’histoire qu’on raconte. Je suis toujours allée vers des sujets qui me font vibrer et où je pense pouvoir « faire quelque chose » du personnage que l’on me confie. Parfois, ce n’est qu’une bougie que j’allume pour éclairer une pièce sombre, comme dans Le Bleu du caftan, de Maryam Touzani. Avec Amal, j’avais le désir de rendre hommage au corps professoral.
.
Le meurtre de Samuel Paty a eu lieu alors que vous étiez en plein tournage…
Ce fut, dans mon esprit, une déflagration proche de ce que j’avais ressenti le 11 septembre 2001. Un seul mot m’est venu à l’esprit : « Pourquoi ? » J’étais en colère et cette émotion s’est transformée en moteur. J’avais encore davantage envie d’allumer des bougies dans la pièce obscure de l’obscurantisme. À travers ce film, je voulais crier : « Pas en notre nom ! »
.

.
L’école reste-t-elle, malgré tout, un lieu d’espoir et de résilience ?
Bien sûr, à condition de laisser les enseignants accomplir leur mission, à savoir transmettre, épanouir, faire grandir dans tous les sens du terme un jeune qui deviendra l’adulte de demain. Lorsqu’un enseignant est déconsidéré, brutalisé par ses élèves, lorsque les parents ne le respectent pas, l’école cesse d’être ce lieu de résilience, d’apprentissage du vivre-ensemble, pour devenir le symbole d’une société qui s’écroule.
.
Certains médias, plutôt à gauche, ont été sévères avec le film, donnant l’impression de préférer le discours victimaire au courage que vous manifestez. Comment avez-vous vécu ces critiques ?
Il ne s’agit pas, à mon sens, de courage, mais d’un devoir. Ce qu’on lit ou entend parfois est noyé dans tant de mauvaise foi et d’aveuglement, surtout dans un pays où l’on a décapité au nom d’Allah un professeur qui voulait juste transmettre sa passion ! La gauche argumente à coups de « pas d’amalgames » et crie à l’« islamophobie » au lieu d’ouvrir le débat.
Quand j’ai incarné Amal, j’ai pensé à Samuel Paty, à tous ces enseignants qui exercent la boule au ventre, à ma mère, musulmane pratiquante qui, comme des millions d’autres musulmans, se sent giflée, éclaboussée à chaque attentat commis au nom de sa religion. Je m’étonne du silence criant de toutes les gauches, qui prétendent pourtant « défendre la liberté d’expression ». Ce silence qui a régné après l’arrestation de Boualem Sansal et qui n’a été brisé que pour enfoncer cet écrivain multiprimé. L’urgence était pourtant de s’unir pour exiger sa liberté…
.
Après le 7 octobre, je suffoquais.
.
Et vous, comment recevez-vous le mot « islamophobie » ?
Dans les années 1990, on ne parlait pas d’« islamophobie » mais de racisme, lequel est d’ailleurs puni par la loi. Depuis, il y a eu le 11-Septembre, la cohorte d’attentats islamistes. La peur de certains se comprend. Les premières victimes de l’islamisme radical sont les musulmans eux-mêmes. Mais quand on dénonce ce fléau, on se fait traiter d’« islamophobe » et on est soupçonné de sympathies pour l’extrême droite. Ce mot-là interdit tout débat serein autour d’une réalité qui nous concerne collectivement, et il laisse la place aux extrêmes, de droite comme de gauche, qui en font leur fonds de commerce. « Islamophobie » est par ailleurs un terme qui essentialise tous les Français de confession musulmane, qui les considère comme une masse homogène. Mais c’est faux !
.
Vous êtes à l’origine de la marche silencieuse pour la paix qui, le 19 novembre 2023, a relié, à Paris, l’Institut du monde arabe au Musée d’art et d’histoire du judaïsme. Qu’en reste-t-il un an plus tard ?
Pas grand-chose : les rapports entre humains ont empiré. On « s’auto-apartheidise » chacun de son côté. J’ai organisé cette marche avec mon collectif et avec des amis parce que, après le 7 octobre, je suffoquais. J’ai vu des personnes qui se connaissent et qui s’aiment depuis des années basculer et commencer à se détester. J’ai lu des inscriptions de haine sur les murs et cette injonction terrible de choisir son « clan ». Comme des milliers d’autres, j’étais tétanisée à l’idée d’exprimer une pensée sans être assaillie par l’un ou l’autre des deux camps. Nous avions besoin, toutes confessions confondues, y compris les athées, de répondre au chaos ambiant par le silence. Nous ne voulions pas de l’importation de ce conflit. Nous exprimions notre compassion pour toutes les victimes. Je pense par ailleurs que l’injonction du choix d’un clan n’aide en rien la cause palestinienne, hautement légitime. Bien au contraire…
.
Le sort des femmes est également l’une de vos préoccupations. Comment la vivez-vous, cette période de l’après-MeToo ?
Déjà, sur un tournage, il y a plus de place pour l’écoute en cas de harcèlement visant des femmes – ou des hommes, ces derniers étant aussi victimes de telles violences, même s’ils sont proportionnellement moins nombreux. Mais il y a des dérives.
Des féministes considèrent que le mâle, c’est le mal. J’ai eu des conversations musclées avec certaines d’entre elles. Il me semble compliqué d’être un homme aujourd’hui, de ne plus oser monter dans un ascenseur seul avec une femme. MeToo a permis à la lutte contre toutes les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes d’avancer. Ce mouvement a libéré la parole, il a aidé les victimes à ne plus avoir peur ou honte de désigner l’agresseur. Mais il a ouvert la porte à certaines dérives, créé parfois des dommages collatéraux irréversibles qui risquent de déformer ce combat essentiel. Il est temps pour certains courants féministes de comprendre que ce combat doit être mené avec les hommes, non contre eux. On le voit en Iran, où des hommes sont aux côtés des femmes courageuses qui retirent leur voile. Comme dans toute révolution, les choses finiront, je l’espère, par s’équilibrer.
.
Est-ce à dire que le féminisme des néo-féministes est à géométrie variable ?
J’ai parfois le sentiment qu’il s’agit d’un féminisme bourgeois qui choisit ses victimes. Qui fait, à juste titre, beaucoup de bruit quand des stars sont sur le banc des accusés. Mais beaucoup moins quand il s’agit par exemple d’Ahou Daryaei, cette étudiante iranienne qui s’est mise en sous-vêtements devant l’université de Téhéran pour hurler son ras-le-bol de l’oppression du régime des mollahs. J’ai été scandalisée quand le Collectif 7 octobre a été tenu à l’écart de la manifestation contre les violences faites aux femmes, à Paris, le 25 novembre 2023. Ce collectif souhaitait rendre hommage aux femmes violées par des membres du Hamas. Des « néo-défenderesses » leur ont interdit de marcher avec elles. Ces victimes-là n’étaient-elles pas les « bonnes victimes » ? On sous-entendrait presque qu’elles l’avaient mérité. Je ne comprends pas que l’on puisse hiérarchiser les victimes en fonction de leur origine. Pourquoi y a-t-il si peu de voix qui s’élèvent pour soutenir les femmes afghanes ou iraniennes ? Où commence la « sororité » et, surtout, où s’arrête-t-elle ?
.
Et maintenant, les femmes syriennes pourraient rejoindre cette triste cohorte. Êtes-vous inquiète pour leurs droits ?
C’est la redite d’une histoire traumatique que l’on connaît trop bien, une sorte de « déjà-vu ». J’ai confiance dans le peuple syrien, mais j’ai peur pour lui. J’ai peur de ceux qui sont venus le libérer de son bourreau, Bachar al-Assad, ce qui est en soi une excellente chose. Le chef de la coalition rebelle, Abou Mohammed al-Joulani, est certes passé d’un vocabulaire fondamentaliste à une parole « modérée », mais je ne suis pas rassurée au regard de son curriculum vitæ. Cela me rappelle la « charia douce » qu’ont voulu vendre les talibans au moment du retrait de l’armée américaine d’Afghanistan. On voit ce qu’il en est aujourd’hui : les Afghanes n’ont même plus le droit de parler chez elles, entre elles.
J’habite en Belgique, dans un quartier populaire où vivent beaucoup de Syriens. Ils ont fêté la libération de leur pays après des décennies de terreur. Ils ont versé des larmes de joie. La Syrie est une mosaïque de communautés, son peuple est ouvert. Je crains la bascule fondamentaliste qui pourrait y advenir, du fait du mouvement même qui les a libérés. L’objectif de tous les mouvements fondamentalistes et sectaires est d’instaurer un État islamique avec pour socle la charia. En 1980, les Afghanes étaient libres de circuler, d’étudier, de travailler et de porter le voile ou pas. Puis la bascule a eu lieu sous l’effet de mouvements obscurantistes venus de l’extérieur pour soutenir les soldats afghans durant leur guerre contre l’URSS, avant de faire leur nid dans le pays.
.
Avons-nous des raisons d’espérer en 2025 ?
Vous posez votre question à une personne réaliste. [Rires.] Il faut toujours continuer d’espérer ! L’espoir fait marcher, et marcher c’est avancer. La réalité m’ennuie, m’angoisse, mais elle me procure parfois des moments de joie. Je l’utilise pour m’évader en me cachant derrière mes personnages. Cela dit, l’observer tous les jours m’est douloureux, tant le monde est cruel. Je pense surtout aux mômes. Je m’inquiète de ce qu’on leur laisse.
.

Le journal Franc-tireur réunit un bataillon d’éditorialistes à la plume aussi pertinente qu’acérée pour passer l’information et les polémiques de la semaine au crible. A leur côté, des francs-tireurs courageux et déterminés, épris de nuance, passionnément raisonnables, vous aident à décrypter les propagandes, les intox et les faux-semblants.
UN JOURNAL DE COMBAT.
Qui combat contre les populismes et le complotisme, le racisme comme l’intégrisme, et toutes les fièvres identitaires.