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Recensement 2025 : saluée par la recherche, l’avancée de la statistique ethnique suscite des crispations

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Dans le recensement apparaît cette année une question sur le pays de naissance des parents. La Ligue des droits de l’homme et plusieurs syndicats ont signé un appel à ne pas y répondre. Cette nouveauté est pourtant vue d’un très bon œil par des chercheurs, au regard de la lutte contre les discriminations.

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Jérôme Hourdeaux et Marie Turcan

15 janvier 2025

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« On ne veut pas en faire une polémique, on a bien conscience qu’on s’engueule entre personnes qui partagent, au fond, les mêmes valeurs. » Jan Robert Suesser, membre du bureau national de la Ligue des droits de l’homme (LDH), sait que la position de son association est loin de faire consensus dans le monde de la recherche. 

Dans une tribune diffusée à la mi-décembre dans le Club de Mediapart, la LDH incite les Français·es à « ne pas répondre à la nouvelle question sur le pays de naissance des parents » dans la campagne de recensement nationale qui s’ouvre jeudi 16 janvier. Se sont joints à l’appel les syndicats CGT, FSU, Solidaires et le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP).

La campagne de recensement 2025 contient en effet trois nouvelles questions par rapport aux années précédentes ; une relative au télétravail, une autre sur le handicap et une troisième qui s’enquiert du « lieu de naissance des parents de l’individu ». Cette case sera facultative, tout comme celle du handicap, afin de ménager les sensibilités et ne pas alourdir le processus de remplissage du questionnaire.

L’objectif est de « pouvoir éclairer le débat public avec des données fiables, objectives et représentatives, en apportant une information qui n’existe pas aujourd’hui », explique Muriel Barlet, cheffe du département de la démographie de l’Insee, interrogée par Mediapart. « Même si cette question est déjà présente dans d’autres enquêtes, elle ne permet d’obtenir que des résultats au niveau national. Ça ne permet pas de regarder des phénomènes de ségrégation à une échelle fine. »

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La crainte de l’instrumentalisation par l’extrême droite

Alors pourquoi tant d’inquiétudes ? Pour une compréhension parfaite de ce débat pointilleux, il est nécessaire de poser un fait : à l’heure actuelle, les positions défendues par la LDH sont minoritaires. Dans la sphère des chercheurs et chercheuses ainsi que des statisticien·nes, l’ajout de cette nouvelle question est plutôt vu d’un très bon œil.

« La société est structurée selon des hiérarchies raciales et il faut qu’on se donne les moyens de les mesurer pour les transformer », rappelle la sociologue Solène Brun, chargée de recherche au CNRS et spécialiste des questions raciales.

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Illustration 1

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Les organisations signataires de la tribune contre le remplissage de cette case ne s’opposent pas, en réalité, aux statistiques ethniques dans l’absolu. « On a besoin du recensement, et on a besoin de mesurer les inégalités », insiste Jan Robert Suesser, qui rappelle d’ailleurs l’existence des enquêtes en deux volets intitulées « Trajectoires et origines » sur la « diversité des populations en France », réalisées par l’Insee et l’Institut national d’études démographiques (Ined).

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On nous demande de mesurer les discriminations, tout en s’assurant en amont que ça ne pourra pas être instrumentalisé, c’est impossible ! : Solène Brun, sociologue

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« Mais poser cette question dans le recensement est à la fois inutile et dangereux, poursuit le militant. On a une opposition entre des démarches des chercheurs, qui veulent apporter des informations pour le bien de la société, et les gens qui sont dans le monde réel et qui disent que dans le combat actuel, ce machin-là risque de fournir des munitions aux préjugés de l’extrême droite et les faire vivre. […] Là, vous répartissez sur le territoire les gens par la nationalité de leurs parents, c’est ça qui va être publié et c’est ça qui va être utilisé rapidement. »

« Je ne suis pas d’accord avec l’argument que ces données pourraient servir les discours racistes d’extrême droite, répond Marine Haddad, chercheuse et chargée de recherche à l’Ined, spécialiste des migrations. En réalité, l’extrême droite n’a pas besoin de données, elle arrive très bien à produire des discours sans, car elle se nourrit de fantasmes. Des personnes avec un agenda politique, qui n’ont pas le souci de la robustesse significative, font déjà ce qu’elles veulent avec ce qu’on produit, que ça soit dans le recensement ou non. »

Solène Brun y voit aussi un « double standard de demandes inatteignables » : « On nous demande de mesurer les discriminations, tout en s’assurant en amont que ça ne pourra pas être instrumentalisé, c’est impossible ! Il faut surtout un travail de pédagogie dans la population. »

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Des données confidentielles

La pédagogie et l’accessibilité sont des enjeux importants pour l’Insee, pour que l’adhésion de la population française au recensement, qui est actuellement très haute, ne soit pas sapée par des idées reçues. Muriel Barlet rappelle d’ailleurs que les données récoltées sont secrètes et protégées par un cadre juridique qui en « garantit la confidentialité » : « Le recensement est une opération statistique, qui ne donne en aucun cas lieu à des décisions individuelles. Les données sont pour la plupart transmises par l’Insee, qui a l’interdiction de redonner ces données à d’autres administrations. » 

Le recensement est aussi un formulaire qui doit rester court, pour que son remplissage soit fluide ; l’ajout de nouvelles questions est donc rare et circonstancié. Pour celle concernant le pays de naissance, « des consultations importantes ont été menées, explique Muriel Barlet. Elles ont eu lieu dans le cadre d’un groupe de travail et des commissions du Conseil national de l’information statistique (CNIS), avec des chercheurs, des élus locaux, des représentants d’association et de syndicats… Les questions ont été testées, puis re-présentées devant le CNIS en 2022. Ensuite, il y a eu une modification réglementaire, qui a à nouveau été présentée au CNIS et au Conseil d’État ». La révision du bulletin de recensement a aussi été validée par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil), en décembre 2023.

« Ce qui me dérange dans la manière dont le débat a été amené, c’est que l’on dirait que l’Insee aurait imposé cette question, comme si la demande venait de l’État, ajoute Marine Haddad. Or, l’Insee a son indépendance ! Elle recueille les infos, c’est extrêmement sécurisé. Et de manière évidente, les décideurs publics n’y ont pas accès. »

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Une recommandation de la Défenseure des droits

Autre argument avancé par les signataires de la tribune : la question du pays de naissance des parents ne répondrait à « aucune demande, d’aucun maire » en France, soulève Jan Robert Suesser. Selon lui, les élu·es progressistes n’auraient pas formulé le besoin d’obtenir des données sur les potentielles ségrégations géographiques et n’auraient ainsi pas l’intention d’y remédier par des politiques publiques ciblées.

Cette critique revient à prendre le problème à l’envers, estime Solène Brun. « Les chercheurs et chercheuses n’ont pas vocation à répondre à des demandes publiques de la part des élu·es. Oui, c’est important de penser nos recherches dans un cadre plus large, mais c’est important pour l’indépendance de la production qu’elle ne soit pas subordonnée à des agendas politiques. » 

L’introduction d’une question portant sur le lieu de naissance des parents est une des recommandations qu’avait portées la Défenseure des droits, Claire Hédon, dès 2020, dans l’objectif, justement, de pouvoir par la suite « fonder des politiques de cohésion sociale et de lutte contre les discriminations pertinentes, y compris à l’échelle des territoires », écrit-elle dans un communiqué.

Les chercheuses et chercheurs disposent-ils d’assez de matière pour penser la discrimination raciale en France ? Malgré l’enquête « Trajectoires et origines », qui a marqué un tournant dans la visibilisation des questions raciales, ils et elles sont nombreuses à estimer qu’on pourrait aller bien plus loin. « C’est un peu fort, de dire qu’on a déjà assez de données, vu comme on a déjà dû se battre pour les obtenir », souligne Solène Brun.

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Méfiance historique

Historiquement en France, l’opposition à la collecte de statistiques sur l’origine des habitant·es est forte et les lignes bougent en effet très doucement. Notamment sur les questions de discrimination, rappelle Marine Haddad : « La catégorie “immigré”, le pays de naissance de la personne, ce sont des choses qui ont été ajoutées progressivement au recensement. On a un modèle universaliste en France, une République “colorblind” à la race. Ça fait l’objet de débats, y compris dans les associations antiracistes. »

Les organisations signataires de l’appel ne s’opposent ni au recensement ni à certaines statistiques ethniques, mais il existe plus généralement dans la population une défiance installée de longue date vis-à-vis des outils statistiques, de leurs usages par l’État et des risques de fichage ou de détournement qu’ils impliquent.

« Il y a toujours eu des opposants de principe au recensement, avançant l’idée que celui-ci sert la logique de l’État et sera donc forcément préjudiciable aux individus », explique Pierre Piazza, maître de conférences en science politique à l’université de Cergy-Pontoise.

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Ça revient à croire que si on fait comme s’il n’y avait pas de différence, alors il n’y en aura pas. : Marine Haddad, chercheuse

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Les questions qui mentionnent le pays d’origine, d’un·e individu·e ou de ses parents, renvoient ainsi certains à « tous les risques que cela comporte en termes de catégorisation des populations et d’éventuelles discriminations entre les Français considérés comme “de souche” et les autres ».

« On a forcément en tête l’exemple de Vichy, prolonge-t-il. Ce fut une période durant laquelle ont été constitués les services statistiques de l’État français alors que, en même temps, il y avait à sa tête un pouvoir qui voulait épurer la nation. La rencontre entre ces deux logiques a fait que les services statistiques ont été utilisés pour discriminer des Français en fonction de leur origine pour, par exemple, les exclure de certains services publics. »

« Il y a cette idée que si on mesure la différence, alors on donne une légitimité à cette catégorie comme production de différence, résume Marine Haddad. Mais pour moi à l’inverse, ça revient à croire que si on fait comme s’il n’y avait pas de différence, alors il n’y en aura pas. »

Lorsque l’Insee a « testé » sa question « facultative et factuelle » sur le pays de naissance des parents avant sa mise en place, l’institut a observé que seuls « 4 à 5 % » des personnes se sont dits « gênés » par la question, ce qui laisse à penser que les Français·es seraient loin d’être réfractaires à ce nouvel outil statistique.

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Jérôme Hourdeaux et Marie Turcan à suivre sur Médiapart

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