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Leïla Slimani : « Ce qui m’a portée, c’est l’amour »

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L’écrivaine conclut, avec « J’emporterai le feu », la trilogie inspirée de son histoire familiale. Inspirée, à l’origine, par un désir de « vengeance », cette saga se révèle, au bout du compte, un hommage aux siens.

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Raphaëlle Leyris

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L’écrivaine Leïla Slimani, à Paris, en décembre 2024. 

Le retard n’est pas le genre de Leïla Slimani. On le constate encore en la trouvant cinq minutes avant l’heure convenue devant l’hôtel parisien où nous avons rendez-vous, silhouette menue enveloppée dans un grand manteau noir, aspirant avec une nerveuse volupté la nicotine de sa cigarette électronique.

Malgré son sens de la ponctualité, J’emporterai le feu paraît un an après la date que l’autrice avait annoncée à la sortie du précédent tome de sa trilogie, Regardez-nous danser (Gallimard, 2022). Elle se donnait alors deux ans pour boucler cette saga sur l’histoire du Maroc librement inspirée par celle de sa propre famille, commencée avec Le Pays des autres (Gallimard, 2020) – qui donne son nom à l’ensemble.

Mais l’écrivaine s’est vu proposer entre-temps de diriger le jury du prix international Booker, l’une des plus hautes distinctions pour la littérature de traduction venant récompenser un roman publié au Royaume-Uni et en Irlande, soit 134 romans en anglais à lire et à agrémenter de fiches détaillées entre août 2022 et mai 2023 – « Là-bas, ça ne rigole pas », s’amuse la lauréate du Goncourt 2016 pourChanson douce (Gallimard).

Il lui a aussi été proposé de concevoir, avec trois coauteurs (Patrick Boucheron, Fanny Herrero et Damien Gabriac), la trame de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, mise en scène par Thomas Jolly, tâche qui l’a intensément requise de décembre 2022 à juin 2023, puis a engendré de nouvelles sollicitations au cours de l’année suivante. Le tout alors que l’écrivaine vit au Portugal depuis quatre ans, ce qui implique des déplacements supplémentaires. « C’étaient de très belles propositions. Il faut être capable d’embrasser la vie et les opportunités qu’elle offre », dit, certainement pas blasée, l’écrivaine, qui a lutté contre son côté « rigide » avant d’accepter ces expériences. Celles-ci, juge-t-elle, ont au reste « nourri l’écriture » de J’emporterai le feu, en lui permettant de « prendre du recul ».

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Des chagrins et des blessures encore à vif

Un recul d’autant plus nécessaire que, après avoir consacré aux années 1940-1950 le premier tome de cette fresque, puis le deuxième aux années 1970, l’autrice née en 1981 allait aborder dans le troisième une époque dont elle était la contemporaine – il court de 1980 à 2004, avec des incursions en 2021. Et, avec elle, des chagrins et des blessures encore à vif. En particulier, à travers le destin tragique du personnage de Mehdi, celui de son propre père. Othman Slimani (1941-2004) fut haut fonctionnaire, ministre, banquier, disgracié du jour au lendemain à la suite d’un scandale politico-financier, envoyé en prison, et mourut d’un cancer peu après sa libération – il fut blanchi post mortem. Dans Le Parfum des fleurs la nuit (Stock, 2021), sa fille écrivait : « En mourant, mon père m’a contrainte à le venger. »

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Les pages que le roman consacre aux dix années passées par Mehdi à attendre son procès, aux mois de prison et à la maladie, n’ont pourtant pas une tonalité vengeresse. Il en sourd une tristesse et une humaine pitié déchirantes, que la narration se coule au côté de Mehdi ou qu’elle explore la solitude où se débattent sa femme, Aïcha, gynécologue, et leurs filles, Mia et Inès, qui quittent l’une après l’autre Rabat pour étudier à Paris – ainsi que le firent les trois filles Slimani.

« En terminant ce livre, raconte l’écrivaine, je me suis demandé si j’avais accompli cette mission de me venger. Et j’ai compris que, malgré ce que j’avais imaginé, ce n’était pas du tout l’enjeu. Je me disais depuis le début que je voulais laver notre nom, notre honneur. Mais, si cette vengeance a pu être l’énergie première, à l’origine du texte, elle ne peut pas être ce qui vous maintient tous les jours au travail, c’est trop mortifère. On n’écrit pas 1 200 pages [la longueur des trois tomes cumulés] pour se venger. » Elle cite une note d’Albert Camus (1913-1960) préparatoire au texte autobiographique et posthume du Premier Homme (Gallimard, 1994) : « En somme, je vais parler de ceux que j’aimais. » Et poursuit : « J’ai mis longtemps à le comprendre, mais ce qui m’a portée, c’est l’amour. Je cherchais moins à me venger qu’à rendre hommage à ma famille. »

On croit être agi par une certaine force, c’est une autre qui vous pousse. Une chose a changé dans la manière dont Leïla Slimani parle de son travail : il y est désormais moins question de contrôle. Quand on le lui fait remarquer, elle acquiesce, assise bien droite sur sa banquette : entre les sollicitations extérieures et la difficulté de revenir sur des épisodes douloureux, elle a connu durant le travail sur ce tome un « phénomène d’épuisement physique » qui l’a rendue « poreuse » et l’a fait renoncer à « vouloir tout maîtriser ». Celle dont les personnages entretiennent souvent un rapport fort avec la contrainte, comme, dans des genres très différents, Adèle, l’héroïne de son premier roman, Dans le jardin de l’ogre (Gallimard, 2014), et Aïcha, dans la trilogie, assure : « Aujourd’hui, je suis capable d’accepter une forme de débordement. » Son écriture, dans ce tome qui s’autorise ruptures de ton et variations dans la narration, y a gagné en liberté.

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« Le secret, une des plus belles parts de l’écriture »

Le « débordement » dont elle parle s’accompagne cependant, bien sûr, d’un choix très précis de ce que le roman conserve. Leïla Slimani affirme ainsi avoir coupé « quelque chose comme la moitié » de ce tome, sans frustration. « Comme les acteurs ont besoin d’imaginer le passé de leur personnage, j’ai besoin d’écrire des scènes périphériques. Je les considère comme des pages de travail. »

Elle a, assure-t-elle, des « tiroirs entiers » de pages supprimées de ses différents livres, et même « deux ou trois » romans qui n’en sortiront pas. Il lui semble évident que certains textes n’ont pas vocation à être publiés : « Le secret, le dialogue avec soi-même, c’est une des plus belles parts de l’écriture. Il faut qu’il y ait un envers du publié pour que ce que l’on écrit reste sincère. »

Elle compte dans cet envers les carnets qu’elle tient depuis qu’à l’adolescence son père lui a dit qu’il fallait garder des traces, noter ce que lui avaient inspiré tel livre, tel film ou telle rencontre. Y écrire quelques mots est la première et la dernière chose qu’elle fait chaque jour. Elle raconte drôlement son rapport « névrotique » avec ses cahiers, qui tiennent du carnet d’écriture comme du journal : « J’ai la terreur de les perdre. Il m’arrive de me réveiller la nuit pour vérifier qu’ils sont bien tous dans leur malle. » Pour son séjour de deux semaines à Paris, faute de pouvoir tous les prendre, elle en a emporté deux anciens avec elle, comme des talismans. « J’ai l’impression que sans mes carnets je vais me décomposer, mourir. Que je n’aurai plus de mémoire, de souvenirs, de passé ou même d’avenir. »

En relisant d’anciens carnets, elle voit insister certaines idées, revenir des thèmes, des mots, où se dessinent des pistes à creuser, des livres futurs, peut-être. Dans l’immédiat, elle a des projets du côté du théâtre, du cinéma, du documentaire, pourquoi pas des nouvelles en anglais ; la presse anglo-saxonne lui en demande régulièrement, elle est curieuse de ce que cela donnerait. Après avoir bouclé avec cette saga un défi qui lui semblait d’abord « impossible », elle compte faire « une pause » en matière romanesque, désormais convaincue qu’il faut « accepter de se laisser du temps ».

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Parcours

1981 Leïla Slimani naît à Rabat, au Maroc.

1999 Elle arrive à Paris pour ses études.

2004 Son père meurt.

2013 Elle s’inscrit à un atelier d’écriture chez Gallimard et rencontre l’éditeur Jean-Marie Laclavetine. Dans le jardin de l’ogre, son premier roman, paraît l’année suivante.

2016 Chanson douce (Gallimard, prix Goncourt).

2020 Le Pays des autres (Gallimard), premier tome de sa trilogie familiale.

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Ascension et chute

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« J’emporterai le feu. Le Pays des autres 3 », de Leïla Slimani, Gallimard, 432 p., 22,90 €.

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Mathilde, la grand-mère alsacienne, arrivée au Maroc par amour pour le bel Amine, rêvait d’écrire ; Mehdi, le père, avait commencé un manuscrit : « Mehdi Daoud, mon destin marocain ». Mais c’est à Mia, à la troisième génération, qu’il revient de rapporter l’histoire des siens. Avec ce personnage qui lui ressemble sans qu’on puisse les confondre, Leïla Slimani sème un trouble dans la narration qui sied remarquablement à ce dernier tome de la saga Le Pays des autres, plus audacieux dans son écriture et sa construction que les deux précédents. Ceux-ci étaient situés respectivement dans les années 1950 et 1970. La période couverte par J’emporterai le feu court de 1980 au début des années 2000, avec des échappées en 2021, alors qu’un Covid long dérobe à Mia sa mémoire.

Au centre, il y a l’ascension et la chute de Mehdi, qui connaîtra la prison. Mais le récit n’en délaisse pas pour autant les autres personnages : sa femme, Aïcha, la médecin, qui se démène pour empêcher la famille de s’effondrer, leurs filles, Mia et Inès, l’impétueuse tante Selma, Mathilde et Amine, qui vieillissent…

Les corps, malades ou glorieux, enfermés ou libres, ont une place essentielle dans J’emporterai le feu. Celui-ci porte une attention aussi précise à leurs mouvements qu’il en accorde à ceux du monde, dans cette période qui va voir la fin de la guerre froide et l’effondrement du World Trade Center. Leïla Slimani clôt avec éclat sa trilogie à cheval entre le Maroc et la France, qui offre à ses protagonistes l’asile d’un autre pays : celui du roman.

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Extrait

« Bientôt, tout le monde fut au courant. Mathilde poussa des hurlements hystériques au téléphone. Elle cria : “Je viens tout de suite !” mais Aïcha la supplia de rester à la ferme. Selma, au contraire, réagit avec calme et pragmatisme. La prison de Salé ? Elle y allait parfois, rendre visite à une amie qui avait assassiné son mari avec un fer à repasser. Elle lui proposa de l’accompagner pour son premier parloir, mais Aïcha refusa. “Je préfère être seule. Ensuite, on verra.” Toute la nuit, Aïcha cuisina. (…) Quand elle avait revu l’avocat la veille, il s’était montré moins optimiste. Il ne voulait pas entrer dans les détails de l’affaire, et Aïcha, qu’une vie entière avait habituée à ne pas poser de questions, accepta ses explications sommaires. »

J’emporterai le feu, page 361

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