Une Amérique de guerre : La puissance et la nuisance
.
Par-delà les évènements conjoncturels qui l’ont rendue possible, l’élection de Trump s’inscrit dans la grave crise que traverse la démocratie comme mode d’organisation de la cité. Elle témoigne des contradictions propres aux sociétés démocratiques, déjà identifiées par Tocqueville, et plus récemment par Pierre Hassner.
.
De 2016 à nos jours, le triomphe de Trump et du trumpisme fut facilité par ce que l’historien Bernard Lepetit définissait comme la « causalité accidentelle1 ». Un autre choix de candidat, en 2016, que Hillary Clinton, qui incarnait assurément la « Clinton-fatigue », un impeachment ex post facto en 2021 de Trump, après les émeutes de ses partisans devant et dans le Congrès, une décision de la Cour suprême confirmant la légalité de la décision de certains États qui voulaient lui interdire de se présenter aux élections de 2024, un retrait précoce de Joe Biden de la course électorale… auraient pu changer le cours des choses. De même, il est également nécessaire de prendre en compte la personnalité de Trump, si bien décrite par Ali Abbasi dans son film The Apprentice (2024), pour comprendre comment, en menant une politique que l’on pourrait qualifier du bulldozer, il put laminer avec autant d’aisance le Grand Old Party, avant de prendre en otage la première puissance mondiale elle-même.
Il serait cependant singulièrement simpliste d’expliquer l’élection d’un candidat que d’aucuns déclaraient politiquement mort en 2022-2023 uniquement par des accidents de parcours ou par son profil de démagogue. S’il faut bien prendre la mesure de ces données, il faut aussi convenir que la victoire de Trump relève de la grave crise que traverse la démocratie américaine et, au-delà, la démocratie comme mode d’organisation de la cité dans le monde des années 2020.
.
Liberté et égalité : le paradoxe de Tocqueville
Remarquable observateur des États-Unis de la présidence d’Andrew Jackson (1829-1837), que nombre d’historiens considèrent comme le précurseur lointain de Donald Trump, Alexis de Tocqueville estimait que ce jeune pays encore en construction ne représentait pas l’enfance mais la vieillesse des sociétés démocratiques, ses lignes de fracture et ses paradoxes étant ceux de la démocratie elle-même2. Les questions de la liberté et de l’égalité ne s’y posaient pas dans les mêmes termes qu’en Europe, notamment dans la France de la monarchie de Juillet (1830-1848), qui restait encore révolutionnaire malgré elle. Mais aux yeux de Tocqueville, il s’agissait là de deux passions qui allaient de pair et qu’il fallait satisfaire simultanément, faute de quoi les sociétés démocratiques pouvaient parfaitement sacrifier la première pour mieux exprimer leur aspiration à la seconde. Selon lui, « le goût que les hommes ont pour la liberté et celui qu’ils ressentent pour l’égalité sont en effet, deux choses distinctes, et [il] ne crain[t] pas d’ajouter que chez les peuples démocratiques, ce sont deux choses inégales » : « Les hommes ne sauraient jouir de la liberté politique sans l’acheter par quelques sacrifices, et ils ne s’en emparent jamais qu’avec beaucoup d’efforts. Mais les plaisirs que l’égalité procure s’offrent d’eux-mêmes. Chacun des petits incidents de la vie privée semble les faire naître, et, pour les goûter, il ne faut que vivre […]. Les peuples démocratiques aiment l’égalité dans tous les temps, mais il est de certaines époques où ils poussent jusqu’au délire la passion qu’ils ressentent pour elle3. »
Tocqueville apportait ainsi le coup de grâce à toute une pensée mécanique de son temps, qui avait du mal à imaginer la possibilité d’une dissociation entre la liberté et l’égalité : « Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté ; livrés à eux-mêmes, ils la cherchent, ils l’aiment, et ils ne voient qu’avec douleur qu’on les en écarte. Mais ils ont pour l’égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible : ils veulent l’égalité dans la liberté, et s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage. Ils souffriront la pauvreté, l’asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront pas l’aristocratie4. »
.
Nul doute que les sociétés démocratiques ont considérablement élargi leurs libertés civiques et politiques, que l’on pourrait qualifier de « sociétales », notamment depuis la fin de la guerre froide. Nul doute non plus cependant qu’elles ont largement délaissé la question sociale, qui ne présentait pas les mêmes caractéristiques que celle des années 1960-19705 et elles ont toutes fini par conclure à leur impuissance face à elle. Comme le suggère Dominique Schnapper, si elles arrivent à garantir des « droits-libertés » à leurs sujets, elles sont loin d’honorer leur promesse de leur accorder également les « droits-créances »6. Bien entendu, comme le précisait déjà il y a plus d’une décennie Pierre Rosanvallon, la démocratie « assurantielle » s’affaiblit comme conséquence de l’appauvrissement de l’État-providence qui, en perdant ses ressources fiscales après les Trente Glorieuses, n’est plus en mesure d’assurer la fonction redistributrice par répartition qu’on attend de lui. L’impossibilité de reproduire l’État redistributeur et un tant soit peu égalisateur provoque à son tour la « tentation de la victimisation sociale » au sein de nombreuses catégories de la société, qui s’estiment délaissées par le « système » ou les « élites »7.
Mais, à ces données objectives qu’il ne convient nullement de minorer, il faut aussi ajouter les conséquences subjectives de l’adhésion du Parti démocrate de Bill Clinton et de la gauche sociale-démocrate européenne depuis Tony Blair en Grande-Bretagne et Gerhard Schröder en Allemagne au tournant des années 2000 au modèle néolibéral. Considéré par certains comme une trahison à leur raison d’être, ce choix – ou plutôt cette résignation – eut pour résultat de conférer une dimension suprapolitique, pour ne pas dire fataliste, au champ économique et contribua largement à l’effacement des lignes de partage entre la droite et la gauche dans les sociétés démocratiques. Dans un contexte de délocalisations massives – qui, en réalité, ne faisaient qu’exporter le prolétariat comme classe vers des contrées où il ne disposait d’aucun moyen de résistance, comme la Chine, puis le Bangladesh, le Laos et le Vietnam – et de crises financières et économiques dont le prix était et demeure lourd en matière de précarisation et de paupérisation8, le politique comme capacité de construire une cité à la fois consensuelle et « dissensuelle » perdait tout son sens, ouvrant dès lors la voie à la montée en puissance des courants dits populistes ou souverainistes de droite.
.
Comme conséquence de ce paradoxe tocquevillien, dans l’Amérique de 2024, les classes inférieures ont porté au pouvoir un gouvernement de milliardaires prédateurs, qui fétichisent la société de consommation, mais n’ont cure de l’État-providence, pour mieux combattre les « élites mondialisées, cosmopolites et aliénées ». Elles n’ont pas hésité à sacrifier leur liberté dans l’espoir de participer pleinement à la société de consommation et d’être protégées tout aussi pleinement par l’État-providence qu’Elon Musk, futur ministre de l’« efficacité gouvernementale » de Trump, est pourtant chargé de démanteler. Ce faisant, elles ont aussi montré qu’elles pouvaient être imperméables à l’héritage pathétique de la première présidence de Trump, à ses récits conspirationnistes, à sa gestion désastreuse de la crise de Covid-19, à son mépris total des valeurs puritaines autant que du « patriotisme » américain, à l’accusation de crime retenue par un jury populaire contre lui. L’Amérique qui triomphe à travers la figure de Trump et de ses choix (picks) pour son gouvernement est une Amérique de guerre9, mais d’une guerre d’abord interne contre les supposés nantis que sont non pas les milliardaires mais les intellectuels, ainsi que les militants en faveur de l’égalité de genre, des droits civiques, de la protection des migrants dits clandestins et de la démocratie sociale. Prônant un repli radical sur un cadre strictement national, cette Amérique ne partage rien avec le conservatisme universaliste d’un Francis Fukuyama, qui estimait que son pays avait accompli sa mission consistant à faire triompher la démocratie libérale et bourgeoise dans le monde10, ni avec l’impérialisme musclé des décennies de la guerre froide, qui faisait des États-Unis le gendarme du « monde libre » dans le défunt Tiers-Monde.
.
La société bourgeoise et primitive : le premier paradoxe de Hassner
L’élection de Trump permet de comprendre un autre paradoxe des États-Unis, qui est en réalité celui des démocraties en général et que nul n’a mieux analysé que Pierre Hassner. Par ses modes de vie, ses mœurs démocratiques, ses libertés, les espaces de réalisation de soi qu’elle offre à la majorité de ses citoyens, la société américaine est indéniablement l’archétype de la société bourgeoise. Mais, dans son refus de se penser en partant de la complexité du social et du monde, qui est pourtant la condition de l’existence même du politique, dans sa quête de parvenir à une lecture aussi dichotomique que lisse du monde, elle reproduit aussi constamment des manières de faire et d’agir prépolitiques, qui n’ont rien à avoir avec les normes de la rationalité ou de la civilité d’une société bourgeoise11.
Il est évident que les conséquences de ce paradoxe sont aggravées par les réseaux sociaux mais, loin d’être inédit, le paradoxe est constitutif de la société démocratique, qui ne cesse de produire de l’antidémocratique en son sein. Les dernières décennies du xixe siècle, par exemple, ne sont pas uniquement celles de la croyance dans la science et dans le progrès, d’une certaine rationalisation et institutionnalisation des procédures démocratiques ou encore de l’intégration graduelle et toujours imparfaite des courants socialistes dans le jeu politique, mais aussi celles du mysticisme à la façon d’Emanuel Swedenborg, du vitalisme qui se légitime par les avancées des sciences biologiques et médicales, du magnétisme qui se fait prévaloir de la physique, du somnambulisme qui se lie aux études sur la psyché et d’une esthétique néogothique12. Cette défiance par rapport à la raison, qui avait pour ainsi dire pétrifié les observateurs des années 1920-1930, avait également joué un rôle central dans la mise à mort de la démocratie dans plusieurs pays européens. Aux yeux d’Ettore Martinoli – anthroposophe racial et antisémite, fondateur en 1942 à Trieste du Centre pour l’étude du problème juif – par exemple, Rudolf Steiner, occultiste prétendant être en contact avec l’esprit du général Helmuth von Moltke après son décès en 1916, ne représentait rien moins qu’« un vrai précurseur de la nouvelle Europe de Mussolini et d’Hitler13 ».
Les récits conspirationnistes – dont ceux de QAnon, bien connus des cercles trumpistes – répondent parfaitement à cette demande de simplicité dichotomique, qui peut aisément affilier tout problème de la société démocratique, qu’il relève du champ économique, de la santé ou de l’éducation, à une supposée intrigue diabolique. Face à eux, la parole publique, a fortiori la parole politique, la parole d’experts et la parole scientifique se trouvent impuissantes : pour avoir un sens, elles doivent consentir à exposer leurs failles et leurs contradictions, voire leurs déchirures internes, se remettre en cause et se placer elles-mêmes dans une zone d’incertitude. La complexité finit ainsi par perdre la pensée politique et la pensée scientifique, dont elle est pourtant la condition sine qua non.
.
Le piège de la puissance : le deuxième paradoxe de Hassner
Un autre paradoxe de la démocratie américaine, qui est en réalité aussi celui de la démocratie en général, concerne la puissance. Bertrand Badie avait déjà montré combien la surpuissance américaine, que ne peuvent égaler la Chine et la Russie réunies, était condamnée à l’impuissance sur des terrains militaires14. Le sort des guerres américaines des années 2000 l’atteste parfaitement : en contraste avec la débâcle subie en Indochine en 1975, les forces américaines n’ont pas perdu ces conflits d’un point de vue militaire, mais elles se sont trouvées dans l’impossibilité de les charger de sens. Les interventions américaines des années 1960-1970, qui s’inscrivaient dans le cadre de la guerre froide, avaient une indéniable dimension impérialiste et – comme le prouve le renversement de Salvador Allende au Chili le 11 septembre 1973 – visaient à enrayer toute démocratisation du « tiers-monde » afin d’empêcher son passage au « communisme ». Celles des années 1990-2000, en revanche, avaient un but nettement messianique : chargées de préparer le terrain pour la seconde venue du Messie par les uns, dont le président Bush Jr. lui-même, elles devaient déboucher sur la démocratisation du monde musulman pour les autres, dont l’ancien trotskiste Paul Wolfowitz, secrétaire adjoint à la Défense entre 2001 et 2005. L’échec de cette mission a cependant été patent. Pour utiliser une allégorie nietzschéenne, la présence américaine sur le triple terrain économique, militaire et politique n’a fait qu’accélérer la croissance du désert.
.
Pierre Hassner avait également saisi un autre trait décisif de ce paradoxe de la puissance : les attentats du 11 septembre 2001 n’avaient pas seulement placé l’Amérique « sous le coup de la peur, de la colère, du sentiment d’avoir été trahi15 », mais avaient mis en branle trois dynamiques qui étaient déjà présentes à l’état latent : si « le 11 septembre a été un tel choc », écrit-il, c’est « précisément parce qu’il a confronté trois mondes à la fois liés et totalement étrangers les uns aux autres : celui de la société moderne, bourgeoise et technique ; celui des réactions de ses adversaires ; celui des traditions propres américaines, en partie pré-modernes, manichéennes, violentes et fondamentalistes à leur manière, réveillées et renforcées par l’attaque16 ». Le philosophe voyait clairement que les États-Unis étaient pris dans le piège de la puissance ou, plus précisément, dans une impossible « dialectique du bourgeois et du barbare ». Le bourgeois ne parvenait pas nécessairement à rendre le « barbare » semblable à lui, mais finissait par s’initier à ses manières d’être, à adopter ses catégories dichotomiques, sa syntaxe, son agressivité, à se brutaliser lui-même dans son propre espace. Faisons un pas de plus que Hassner : associant colère et hubris à la « mission d’embourgeoisement » du monde qui avait jadis effaré le philosophe Leo Strauss17, le « bourgeois » risquait dès lors non pas de devenir lui-même « barbare », mais d’entrer dans un processus de dé-civilisation, si bien décrit par Norbert Elias18.
Hassner définissait par ailleurs la puissance américaine par les conséquences planétaires qu’elle produisait : « “Les idées dominantes d’une société, disait Marx, sont les idées de sa classe dominante. Elles sont les idées de sa domination.” Remplaçons “classe” par “puissance” et “société” par “monde” ou “système international”, et nous obtenons une image fidèle du rôle et de la place des États-Unis dans les représentations collectives liées soit à la géopolitique classique, soit au phénomène de mondialisation19. »
Les décisions américaines ont en effet déterminé les politiques internationales au cours des dernières décennies, avec des conséquences souvent dramatiques : après les années de Clinton (1993-2001), qui appréhendait le monde comme une vaste terre de cocagne où les États-Unis n’auraient pour mission, en interne comme en externe, que d’assurer la fonction d’un shérif, le pays se lançait sous Bush (2001-2009) dans une double guerre, afghane et irakienne, pour enrayer le djihadisme, qu’il ne faisait en réalité que consolider. Ce faisant, il ne renforçait pas seulement l’anti-américanisme qui s’était essoufflé en même temps que les tensions liées à la guerre froide dans le monde, mais perdait aussi la confiance que la nation américaine avait en elle-même. À cette politique hyper-interventionniste allait succéder le non-interventionnisme de la présidence Obama (2009-2017), qui allait produire des conséquences tout aussi désastreuses. La décision de ce « roi-philosophe » de ne pas intervenir en Syrie, alors que la ligne rouge de l’usage des armes chimiques (qu’il avait lui-même fixée) avait été brutalement franchie en 2013, allait ouvrir la voie à l’annexion de la Crimée et à la guerre du Donbass un an après. Poutine était en effet désormais convaincu qu’ayant perdu sa « virilité », l’« Occident » entrait dans la phase finale de son déclin : « Alors que le système occidental poursuit sa dégradation morale, politique et économique, les puissances non occidentales (avec la Russie comme acteur majeur) verront inévitablement leurs positions renforcées20. »
.
Le monde risque de se transformer en une vaste arène social-darwiniste livrée aux puissances antidémocratiques.
La parenthèse du non-interventionnisme ouverte par Obama et qui s’est prolongée durant le premier mandat de Trump (2017-2021) allait prendre fin sous Biden, mais seulement en partie. Sans la décision de cet homme formé durant la guerre froide, l’Ukraine aurait sans doute été sacrifiée par les puissances « médianes » européennes, mais le même président refusait de prendre une mesure significative pour arrêter la destruction de Gaza, et la compassion qu’il exprimait pour les victimes palestiniennes de ce territoire littéralement anéanti restait purement verbale. Avec son départ de la Maison-Blanche, le monde risque cependant de se transformer en une vaste arène social-darwiniste livrée aux puissances antidémocratiques, dont la Russie, et de voir le scénario d’une résolution politique de la question palestinienne s’éloigner plus que jamais.
.
L’Europe peut-elle devenir l’avenir de l’Amérique ?
La question de la puissance qu’analysait Hassner est inséparable de celle de la cohérence. Les États-Unis des années 1960-1970, mais aussi de Ronald Reagan lors de la dernière décennie de la guerre froide, pouvaient mener des politiques étrangères dévastatrices sur des plans aussi bien éthique que politique, mais elles avaient leurs codes et leurs clés de lecture et, partant, permettaient une certaine prévisibilité. Nous n’avons bien sûr aucune possibilité de faire des pronostics sur la ligne conductrice de la politique étrangère de Trump II. Nous savons en revanche que celle de son premier mandat, qui avait pris l’allure d’un « pouvoir gothique21 », avait anéanti la notion même de cohérence.
Le président égocrate avait en effet transformé l’art de gouverner en celui de s’improviser en girouette, et n’avait eu de cesse de prendre des décisions contradictoires et de très courte portée dans le temps, qui faisaient fi de toute rationalité institutionnelle et de tout engagement éthique. Ainsi, à la fin de 2018, il avait annoncé le retrait des États-Unis de la Syrie, ce qui a provoqué la démission de son secrétaire à la Défense James Mattis, avant de revenir sur sa décision. Il a aussi de facto autorisé Ankara et ses forces paramilitaires djihadistes à s’emparer d’une partie du Rojava kurde en 2019, avant d’enjoindre le président Erdoğan de ne « pas agir d’une manière imbécile » et de le menacer de « ruiner son économie » – ajoutant : « Je le ferai. » Il avait nommé John Bolton, le « faucon parmi les faucons », à la tête de son Conseil national de sécurité en avril 2018, pour faire monter la pression sur l’Iran, avant de le limoger sous prétexte qu’il voulait provoquer une guerre avec ce pays.
.
Malgré la désignation de Marco Rubio, Tulsi Gabbard et Michael Waltz (tous trois pro-kurdes et pro-Rojava) pour les postes décisifs dans sa future administration, rien n’indique qu’il adoptera au cours de son deuxième mandat une politique étrangère protectrice vis-à-vis des Kurdes syriens. De même, bien qu’il souligne la nécessité de mettre un terme aux tensions qu’oppose son pays à l’Iran, rien ne met le Moyen-Orient à l’abri d’une nouvelle guerre ou, plus exactement, de la guerre de trop. La nouvelle administration peut en effet devenir une force de nuisance à l’échelle internationale autant par ses choix de capituler devant les antidémocraties, à commencer par le régime poutinien, que par ses décisions intempestives.
Sans Ancien Régime et sans passé aristocratique, l’Amérique qu’étudiait Tocqueville ne pouvait naturellement pas être tentée par l’aventure d’une tabula rasa révolutionnaire à la française et encore moins par des passions qui allaient conduire l’Europe au double effondrement du xxe siècle. Le projet de MAGA (Make America Great Again) qui dépasse les cercles trumpistes, en revanche, est clairement celui d’une table rase et des passions morbides qu’analysait l’intellectuel marxiste Antonio Gramsci dans les années 1930.
Les sociétés démocratiques européennes ne peuvent se contenter de se mettre à l’abri de ces passions, qui visent à anéantir leur propre « Constitution », mais se trouvent, une fois de plus, dans l’obligation de les combattre et de les surmonter. Une fois de plus car, dans des termes qui nous sont parfaitement familiers, Tocqueville écrivait déjà : « Quant à moi, lorsque je considère l’état où sont déjà arrivées plusieurs nations européennes et celui où toutes les autres tendent, je me sens porté à croire que bientôt parmi elles il ne se trouvera plus de place que pour la liberté démocratique ou pour la tyrannie des Césars22. » Presque deux siècles après la rédaction de ces lignes, le choix que ces sociétés feront entre la « tyrannie » et la « liberté » ne conditionnera pas uniquement la survie du Vieux Continent en tant qu’espace démocratique à la fois unifié et fragmenté, mais aussi celle de la démocratie dans le monde à l’horizon des années 2030-2040.
.
L’Amérique représente la vieillesse et non l’enfance de l’Europe, disait le même Tocqueville. Il est peut-être temps que cette dernière se saisisse du choc que provoque la nouvelle élection de Trump pour inverser les rôles et produire de nouvelles solutions démocratiques, pour elle autant que pour l’Amérique.
.
- 1. Jean-Yves Grenier et Bernard Lepetit, « L’expérience historique. À propos de C.-E. Labrousse » [1989], dans B. Lepetit, Carnet de croquis. Sur la connaissance historique, préface de Jean-Claude Perrot, Paris, Albin Michel, coll. « Histoire », 1999, p. 73.
- 2. Voir Serge Audier, Tocqueville retrouvé. Genèse et enjeux du renouveau tocquevillien français, Paris, Vrin/Éditions de l’EHESS, coll. « Contextes », 2004, p. 134.
- 3. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, t. II [1840], Œuvres II, éd. sous la dir. d’André Jardin avec la collaboration de Jean-Claude Lamberti et James T. Schleifer, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1992, deuxième partie, chap. premier, p. 607.
- 4. Ibid., p. 611.
- 5. Voir Robert Castel, La Montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l’individu [2009], Paris, Points, coll. « Points essais », 2013.
- 6. Dominique Schnapper, Les Désillusions de la démocratie, Paris, Gallimard, coll. « Connaissances », 2024, p. 73.
- 7. Pierre Rosanvallon, La Nouvelle Question sociale. Repenser l’État-providence [1995], Paris, Points, coll. « Points essais », 2015.
- 8. Wolfgang Streeck, Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique [2013], trad. Frédéric Joly, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2018.
- 9. Voir notamment David Brooks, “My unsettling interview with Steve Bannon”, The New York Times, 1er juillet 2024.
- 10. Francis Fukuyama, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, trad. Denis-Armand Canal, Paris, Flammarion, 1992, p. 369.
- 11. Voir Pierre Hassner, « La signification du 11 septembre. Divagations politico-philosophiques sur l’événement » [2002], dans La Terreur et l’Empire. La violence et la paix II, Paris, Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2003, p. 383-402.
- 12. Francis Démier, La France du xixe siècle. 1814-1914, Paris, Seuil, coll. « Points histoire », 2000, p. 138.
- 13. Ettore Martinoli, « Un preannunziatore della nueva Europa : Rudolf Steiner », La Vita Italiana, juin 1943, p. 566, cité dans Peter Staudenmaier, Between Occultism and Nazism: Anthroposophy and the Politics of Race in the Fascist Era, Leyde, Brill, coll. « Aries », 2014, p. 269.
- 14. Bertrand Badie, L’Impuissance de la puissance. Essai sur les nouvelles relations internationales, Paris, Fayard, coll. « L’espace du politique », 2004.
- 15. P. Hassner, « La revanche des passions » [2005], dans La Revanche des passions. Métamorphoses de la violence et crises du politique, Paris, Fayard, coll. « Les grandes études internationales », 2015, p. 48.
- 16. P. Hassner, « États-Unis : l’empire de la force ou la force de l’empire ? » [2002], dans La Terreur et l’Empire, op. cit., p. 165.
- 17. Leo Strauss, La Cité et l’Homme [1964], trad. Olivier Sedeyn, Paris, Presses Pocket, coll. « Agora », 1987, p. 11.
- 18. Norbert Elias, Les Allemands. Luttes de pouvoir et développement de l’habitus aux xixe et xxe siècles [1989], précédé de Barbarie et « dé-civilisation » de Roger Chartier, trad. Marc Joly et Marc de Launay, Paris, Seuil, coll. « La Librairie du xxie siècle », 2017.
- 19. P. Hassner, « L’Amérique et le monde » [1998], dans La Terreur et l’Empire, op. cit., p. 149.
- 20. Vladimir Poutine, cité dans Claudio Sergio Ingerflom, « Westfalia murió en Ucrania » [en ligne], Anfibia, 2 mars 2022. Nous traduisons.
- 21. Voir Dina Khapaeva, Crimes sans châtiment. Aux sources du poutinisme [2007], trad. Nina Kehayan, La Tour-d’Aigues, L’Aube, coll. « Monde en cours », 2023.
- 22. A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, op. cit., p. 365.