Kahina Bahloul : « La méditation soufie nous réunit, femmes et hommes, dans la même fraternité »
Islamologue et première femme imame en France, elle explique comment la pratique méditative du soufisme dans l’islam abolit les considérations de genre. La méditation, ce jour donne des espaces de liberté et une prise de conscience des enjeux planétaires sans déprimer… elle redonne une ré-oxygénation de vie au quotidien… MCD
La méditation est au cœur de nombreuses spiritualités et religions dans le monde. Les plus connues sont celles apparentées au bouddhisme, à l’hindouisme, ou au taoïsme. Mais les pratiques méditatives existent également dans les trois religions monothéistes.
Vécue et expérimentée par les mystiques depuis l’époque du prophète Mahomet et encore aujourd’hui, elle est une pratique centrale dans la tradition spirituelle de l’islam en général, et dans le soufisme en particulier. Elle est désignée par le mot arabe « dhikr » qui signifie « remémoration », souvenir, rappel, invocation, mention (« Remémore-toi ton Seigneur quand tu auras oublié », Coran 18 : 24).
Ce rappel permet à l’être humain, oublieux par nature, de se relier à sa source et de maintenir présent à sa mémoire son origine divine. Pour y parvenir, seul l’amour, but ultime de la création, peut pousser l’être humain à maintenir la permanence du souvenir et de l’invocation du bien-aimé.
La clé de la paix intérieure
Pour les soufis, la méditation est supérieure à tous les autres rituels et à toute autre forme d’adoration car elle peut se pratiquer à tout moment. Il suffit de revenir à son intériorité, quels que soient le lieu et le moment, de prendre conscience de son souffle et de son être. Cette pratique est la clé de la paix intérieure et de l’épanouissement dans la vie ici-bas : « Les cœurs ne s’apaisent-ils pas au souvenir de Dieu ? » (Coran 13, 28). Le prophète Mahomet incite les croyants à pratiquer le dhikr car « les cœurs rouillent comme rouille le fer », disait-il à ses compagnons.
La méditation par le dhikr est une pratique très répandue dans les milieux soufis. Encore aujourd’hui, en région parisienne par exemple, je participe à des groupes composés de femmes et d’hommes de tous âges, qui s’organisent pour pratiquer le dhikr ensemble, un soir dans la semaine. Il n’y a, bien entendu, aucune différence de prédisposition dans l’islam, à cette pratique par une femme ou un homme. Après une semaine d’efforts physiques et intellectuels, nous nous retrouvons dans un espace en retrait pour revenir à une sphère intime, loin du tumulte du monde extérieur.
« S’il est possible de prier côte à côte dans un espace privé, alors il est possible de reproduire cette harmonie partout ailleurs, et notamment dans les mosquées devenues des lieux de ségrégation contre les femmes »
Le groupe est souvent accueilli chez l’un d’entre nous à tour de rôle. Nous sommes entre amis de la voie spirituelle, membres d’une même famille réunis pour revivifier notre lien au divin et à nous-mêmes. Les femmes et les hommes se retrouvent dans la fraternité, pour partager ces moments de prière. Les soirées se terminent par des moments conviviaux d’échanges, de partage et de débats intellectuels, où chacun est d’abord accueilli en tant qu’être humain, où les considérations de genre, au lieu d’être un critère de discrimination sont, au contraire, célébrées car elles constituent la complémentarité sur laquelle la vie se fonde.
Ces espaces m’ont permis d’acquérir la conviction que l’harmonie et le respect entre les femmes et les hommes sont possibles et nécessaires. S’il est possible de prier côte à côte dans un espace privé ou une zawiya – lieu autour duquel la confrérie soufie se structure −, alors il est possible de reproduire cette harmonie partout ailleurs, et notamment dans les mosquées devenues depuis quelques décennies des lieux de ségrégation contre les femmes.
Etat d’ascèse et de retraite intérieure
La pratique peut être individuelle ou collective. L’aspirant doit se préparer intérieurement et adopter une attitude qui lui permette de tirer tous les bénéfices de cette expérience. Il est recommandé d’être en état de pureté rituelle, pour ainsi dire, d’avoir fait ses ablutions pour se préparer à rentrer progressivement dans un état de sacralité, d’avoir des habits propres, de préférence de couleur blanche pour sa symbolique de pureté. Nous sommes, en effet, dans un domaine où les symboles ont une grande importance, en raison de l’impact qu’ils exercent sur nous.
Le lieu doit être soigneusement choisi, calme, un peu sombre et isolé. La disposition du cercle dans le dhikr collectif est soigneusement étudiée par le maître spirituel qui le guide. Lorsqu’il pratique seul, le cheminant s’assoit en tailleur, face à La Mecque, les bras posés sur les cuisses, les paumes de mains tournées vers le ciel, les yeux fermés ou mi-clos.
« L’essence même de la méditation est d’apprendre à être dans l’instant, relié à soi, recentré, en paix »
Avant de commencer, il doit orienter son cœur vers Dieu et lui demander pardon pour son état de distraction. Il doit préparer son âme à être dans un état d’ascèse et de retraite intérieure. Les traités de soufisme détaillent de manière précise les formules à répéter et le protocole à respecter. Ils varient en fonction des traditions, des confréries et de l’étape spirituelle atteinte par le disciple.
Les formules majeures sont la profession de foi musulmane « La ilaha illa Allah », « il n’y a de divinité que Dieu », et le nom de Dieu lui-même « Allah » et de ses 99 attributs divins. Elles permettent de sortir de l’état de dualité ou de fragmentation qui peut affecter l’individu : un attachement excessif aux biens matériels, une addiction… Tout le sens du dhikr est d’amener l’individu à retrouver l’unité, ne plus faire qu’un avec son créateur et la création tout entière.
Répétition de formules incantatoires
Les sources scripturaires de l’islam sont nombreuses sur les bienfaits de la répétition de petites formules incantatoires, de prières, de noms divins. D’après les soufis, elle produit des vibrations rythmiques qui se répandent dans différents niveaux de conscience de l’être et l’amènent à s’absorber dans le nommé Dieu ou l’un de ses noms divins.
La répétition d’oraisons ou de petites formules de prières est une pratique enseignée dans diverses traditions spirituelles car elle a une valeur universelle. Le dhikr peut être mis en parallèle avec la « prière de Jésus » chez les chrétiens orientaux, les méthodes de l’hésychasme chez les moines du Sinaï et du mont Athos, ou également le yapa yoga de l’Inde et le nembutsu japonais.
Plusieurs grands maîtres de la tradition mystique soufie, dont Al-Kalabadhi (m. 990), Al-Ghazali (m. 1111) et Ibn Aṭa Allah d’Alexandrie (m. 1309), ont décrit les étapes de cette expérience spirituelle : la première est « l’invocation de la langue » avec la prononciation et la répétition de la formule, qui produit énergie et chaleur. Puis vient « l’invocation du cœur » où le martellement de la formule suit le rythme des battements du cœur et la pulsation du sang dans le corps de l’aspirant. L’état de conscience cède à un état de passivité. Dans la troisième étape, « l’invocation de la conscience intime », toute trace de dualité disparaît et l’unification à Dieu se réalise. Certains mystiques reconnaissent en cette étape l’état d’« al isan », l’excellence et la beauté spirituelles.
La durée de l’expérience est rythmée, selon les cas, soit par le maître spirituel lorsqu’elle est effectuée en groupe, soit avec l’aide d’un chapelet. La répétition de l’oraison peut devenir perpétuelle sans se soucier du nombre.
Source de réforme religieuse
La littérature soufie nous apprend beaucoup sur les expériences méditatives des grands maîtres, mais elle n’a pas pour but de nous mener à atteindre des objectifs bien précis ou à essayer de reproduire à l’identique leurs états mystiques. L’essence même de la méditation est d’apprendre à être dans l’instant, relié à soi, recentré, en paix, sans chercher à atteindre des états extraordinaires.
Comme les autres formes de méditation spirituelle ou de pleine conscience, le dikhr a des effets bénéfiques indéniables sur la santé mentale et physique des personnes qui la pratiquent, car elle a pour caractéristique d’être une pratique holistique prenant en compte les différents niveaux de l’être.
« La méditation a toute sa place dans notre projet de création d’un nouveau lieu de culte, une mosquée libérale »
En plus d’être bénéfique sur le plan individuel, cette pratique a des effets positifs sur la communauté entière, car les individus épanouis dans leur spiritualité composent forcément un groupe social harmonieux et constructif. Le travail d’introspection mené individuellement par un retour sur soi, dans la perspective de mieux se connaître et de trouver son chemin et sa place dans le monde, aboutit à une prise de conscience de la nécessité de faire ce même travail d’introspection sur le plan collectif, et à prendre en compte avec amour et bienveillance le monde qui nous entoure et auquel nous sommes liés.
Source d’épanouissement spirituel de l’individu, la méditation est aussi une source de réforme religieuse collective. Elle a, pour moi, toute sa place dans notre projet de création d’un nouveau lieu de culte, une mosquée libérale. Etre présent à soi, accueillir la vie et le souffle en nous, telle est l’attitude fondamentale pour retrouver notre état d’unité, qui nous permet de prendre conscience de ce qui nous entoure, de vivre les expériences de la vie de tous les jours avec gratitude et amour. L’amour de l’autre commence dans la paix intérieure du cœur de chacun.
Kahina Bahloul, première femme imame en France, est islamologue et engagée dans le projet de création d’une mosquée libérale en France, « la mosquée Fatima », ainsi que dans le dialogue interreligieux. Née à Paris en 1979, de père algérien et de mère française (dont la propre mère était juive polonaise et le père français catholique), elle a grandi en Algérie, non loin de Bejaïa, élevée par la famille de son père, et a fait toute sa scolarité en Algérie. Après une maîtrise de droit, en arabe littéraire, elle a travaillé en tant que cadre dans les assurances à Paris, avant sa reconversion dans le domaine de l’islamologie. Diplômée en islamologie à l’Ecole pratique des hautes études avec une spécialisation en mystique, elle poursuit actuellement ses travaux de recherche dans le cadre d’une thèse sur la doctrine juridique du philosophe soufi Ibn Arabi. La théologienne s’intéresse également à l’universalité du message de l’islam et à la cosmologie akbarienne. Engagée sur le rôle de la femme dans les lieux de culte dans l’islam, elle défend l’idée que, dans la future mosquée Fatima, femmes et hommes prient dans le même espace, et que le prêche soit tenu alternativement par une femme imame et un homme imam. « Le Monde » organise, dans le cadre du Monde Festival, une séance d’initiation à la méditation collective guidée par le philosophe et écrivain Fabrice Midal et la violoniste Anna Gockël, suivie d’un débat. La conférence se tiendra dimanche 6 octobre 2019 de 11 h 30 à 13 heures, à l’Opéra Bastille (amphithéâtre) à Paris.