Agriculture : « Faire autrement »
Aujourd’hui engagés dans des pratiques d’agriculture alternatives et durables, des agriculteurs témoignent de leur parcours et des raisons qui les ont poussés à transformer leur approche du métier, leurs savoir-faire et leur relation à leur environnement..
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Après un parcours les ayant menés de conseillers avicoles auprès d’élevages de volailles intensifs en France à maîtres d’œuvre de fermes avicoles en Afrique, Olivier Josset et son épouse gèrent aujourd’hui le groupement agricole d’exploitation en commun (Gaec) du Faouët (Côtes-d’Armor), une exploitation laitière en agriculture bio, avec 80 % de prairies, 10 % de maïs, 10 % de céréales, entièrement destinées à l’alimentation des animaux. La ferme compte 70 vaches laitières sur 85 hectares, produit 400 000 litres de lait par an, dont 25 000 autoconsommés pour l’élevage des veaux. La ferme propose aussi des poulets fermiers en vente directe.
Philippe Verneau Pouchin a été pendant vingt-deux ans directeur du domaine de Château Bas (Vernègues, Bouches-du-Rhône), 80 hectares de vignes en appellation Coteaux d’Aix-en-Provence. Ayant d’abord travaillé comme saisonnier dans tous types d’exploitations, puis comme salarié dans une propriété viticole dans le Var, il s’est formé à la viticulture conventionnelle, avant de rejoindre le domaine de Château Bas et de repenser entièrement sa pratique. Dix années d’exploration lui ont permis d’élaborer une autre approche. Le domaine est certifié bio depuis 2010.
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Producteur de lait depuis 1996 au Gaec de Trévarn (Finistère), Jean-François Glinec exploite avec son frère 84 hectares de surface agricole utile (SAU) ainsi que 15 hectares de surfaces annexes (jardins, prairies humides…). Après plusieurs années de production plutôt intensive, ils ont arrêté la culture du maïs pour passer toute la surface de la ferme en prairie en 2010. La ferme compte 70 vaches laitières et une vingtaine de génisses de renouvellement. Un hectare est consacré à la culture pour une maraîchère qui s’est installée en 2013 en agriculture biologique. Depuis 2015, une micro-brasserie s’est installée dans l’exploitation, ainsi qu’un fromager en 2020. En 2024, l’équipe s’est agrandie avec l’arrivée d’un deuxième brasseur, d’une boulangère et de la femme du fromager venue aider son époux. La ferme est en agriculture biologique depuis novembre 2019. La production laitière est aujourd’hui de 4 000 litres par vache et par an. Jean-François Glinec fait également partie du réseau des observateurs bénévoles du Conservatoire botanique national de Brest (CBNB).
Vos parcours et démarches ont en commun d’avoir été nourris de recherches, voire de tâtonnements, d’essais-erreurs. Vos choix paraissent avoir été guidés moins par des convictions idéologiques que par un certain pragmatisme, fondé sur l’observation de ce qui marche ou pas. Quels ont été les facteurs déclencheurs de cette envie de « faire autrement » ?
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Philippe Verneau Pouchin – C’est d’abord un principe de survie qui m’a guidé quand j’ai été recruté par les propriétaires de ce domaine viticole. J’étais un pur technicien, spécialiste de l’agriculture conventionnelle. Cette propriété était entièrement enherbée, et mon premier réflexe a été de vouloir remettre le vignoble dans la norme qui dominait en Provence à la fin des années 1990, à savoir retravailler le sol. Mais le labour aurait coûté trop cher. J’ai donc fait en petit ce que je n’aurais pas pu faire en grand : j’ai labouré de petites surfaces dispersées aux quatre coins de la propriété. Mon objectif était de prouver que l’herbe dans les vignes n’était pas la bienvenue. Dans le même temps, sur l’autre partie du vignoble, j’ai démonté les processus de culture de la vigne comme on démonterait une horloge : taille, fumure, traitements phytosanitaires, palissages, entretien du sol au pied de la vigne. Je me suis donc retrouvé au bout d’un certain temps avec deux systèmes distincts. Et pourtant, l’objectif de départ n’était pas atteint. En effet, les parcelles remises en culture produisaient plus, certes, mais au détriment de la qualité et au prix de beaucoup plus d’interventions. Les parcelles enherbées, au contraire, produisaient un peu moins, mais un raisin plus qualitatif, et elles étaient moins soumises aux pressions phytosanitaires du millésime. À ce stade, je ne pouvais qu’observer le déroulement des événements et tenter de porter mon attention aux bons endroits. Nous, vignerons, sommes attentifs à chaque geste que nous pratiquons à la vigne, mais nous sommes moins attentifs aux relations entre chacun de ces gestes et à la manière dont ces relations fonctionnent sur le mode de la dépendance, de l’impact, de l’échange ou de la coévolution. Pour bien envisager ces systèmes relationnels, il est nécessaire pour l’agriculteur de faire un pas en arrière, de se faire oublier, car ils agissent au-delà de nous, voire sans nous. Ici, il a fallu environ quatre à cinq ans pour que les vignes reviennent à l’équilibre. Tous les problèmes n’étaient pas réglés, mais la vigueur du capital végétal était revenue, sans investissement coûteux, avec le même matériel, les mêmes femmes et hommes. Qu’est-ce qui avait changé ? Le regard sans doute. Mais aussi la redéfinition de la place que devrait occuper le vigneron.
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Olivier Josset – Notre parcours a aussi été un peu particulier. J’ai d’abord travaillé en tant que technicien pour un groupe industriel, qui participait à l’intensification de la production agricole dans les Pays de la Loire, selon une approche qui ne correspondait pas à ma vision de l’élevage. Quelques années plus tard, et tout en restant techniciens, mon épouse et moi avions monté notre propre élevage de poules. La question du bien-être animal, mais également celle de notre autonomie dans le travail, à laquelle j’ai toujours été très attaché, se sont posées. C’est alors que nous avons décidé de partir en Afrique. Nous faisions toujours de l’agroalimentaire, mais dans un contexte totalement différent. Quelques années plus tard, nous sommes revenus en Bretagne pour reprendre une exploitation laitière en Côtes-d’Armor : nous étions motivés par la perspective de travailler en autonomie presque totale. Une fois les rênes de l’exploitation en mains, nous avons pu véritablement décider de ce que nous faisions, en appliquant les modèles que nous connaissions et qui marchaient. Nous sommes guidés par trois impératifs aujourd’hui : le bien-être animal et le respect de la biodiversité ; le respect des conditions de travail de nos employés ; et l’attention à l’aspect économique qui nous fait vivre.
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Jean-François Glinec – C’est aussi une volonté de sortir de la production intensive qui est au cœur de mon parcours. Mon frère et moi avions repris une exploitation laitière avec des animaux qui avaient une capacité de production élevée, et qui en souffraient. Nous avons arrêté en 2010 la culture du maïs pour passer toute la surface de la ferme en prairie, aidés par le découplage des aides de la politique agricole commune (PAC). La baisse de la quantité d’intrants nous a permis de réduire nos coûts et de dégager des revenus corrects. Aujourd’hui, la longévité de nos vaches a doublé, et la situation économique de l’exploitation est bien meilleure également.
Vos parcours posent également la question du rapport au savoir technique. Il vous a fallu vous extraire d’un cadre, d’une norme technoscientifique de référence (celle de l’Inra, des Chambres d’agriculture…) pour trouver ailleurs les informations, les exemples, la documentation dont vous aviez besoin. Comment s’est opérée la remise en question de cette norme, et comment vous êtes-vous constitué un nouveau bagage ? Avez-vous le sentiment de participer vous-mêmes à un renouvellement des connaissances, et comment ?
Olivier Josset – Nous avons besoin de techniciens, bien évidemment, mais dans le cadre d’une approche différente de celle de l’exploitation classique, où le technicien dicte à l’éleveur ce que celui-ci doit faire. Personne ne peut prétendre à une telle légitimité directive, car c’est l’échange entre les acteurs sur le terrain, les éleveurs eux-mêmes, qui fait avancer les différents systèmes d’exploitation. Cette idée de collaboration entre les éleveurs nous a motivés dans notre engagement, aux côtés de cinq autres éleveurs, un artisan et deux industriels, au sein du Centre d’étude pour un développement agricole plus autonome (CEDAPA). Tous les collaborateurs du CEDAPA exercent dans le cadre du système herbager, mais on met également autour de la table des acteurs régionaux qui pratiquent le système intensif : leur participation permet, dans un nombre de cas non négligeable, de motiver certains exploitants à entamer leur reconversion vers le système herbager et biologique.
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Philippe Verneau Pouchin – Au moment où l’on m’a confié la direction technique de ce domaine, ni l’Inra ni les Chambres d’agriculture n’avaient de réponses à mes questions. Ce n’est qu’à la fin des années 2000 que le sol est vraiment devenu une préoccupation pour les techniciens viticoles. J’ai donc très vite compris que l’institution ne m’apporterait pas de réponse opérationnelle. Il a fallu faire du bricolage transversal, en attrapant au vol des idées et en essayant de comprendre comment ces informations pourraient venir combler mon puzzle quotidien. Internet est arrivé entre-temps et, avec lui, la possibilité de faire de la veille. Aujourd’hui, les revues techniques parlent couramment de la vie des sols et d’agroécologie, mais dans les années 2000, on en était loin. J’aurais gagné beaucoup de temps si j’avais eu à ma disposition les études de Marc-André Selosse1. Parmi les exemples d’information attrapée au vol, cette image dans un long rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) sur l’agriculture de conservation du carbone, montrant un tracteur barré de rouge suivi de la mention : « Le labour est la principale cause de baisse de fertilité des sols dans le monde ». C’était la première fois que je voyais un argument émanant d’une autorité indiscutable, en faveur du système que j’essayais de gérer au quotidien. Mais une fois récoltées les pièces d’un puzzle, tout reste à faire : aujourd’hui, dans le domaine de l’agroécologie, la science a fourni les briques – vous savez qu’il faut couvrir les sols, y faire circuler du carbone, soigner les infrastructures agroécologiques pour favoriser la biodiversité au sens le plus large. Mais la science ne vous dit pas comment ces briques sont reliées. Il manquait aux opérateurs dont j’étais, un mode d’emploi pour gouverner leurs vergers avec le moins de pétrole possible, dans des conditions agroécologiques acceptables et qui plus est rentables. Certains agriculteurs construisent les modes d’emploi que la science et ses leviers ne leur fournissent pas. Ils ou elles le font pour eux-mêmes, par l’expérimentation, l’échange de pratiques dans des réunions, sur des forums. Ces paysans se trouvent souvent dans une position d’entre : entre des modèles différents, entre les instituts officiels de production du savoir et le terrain, entre deux statuts, entre les conseils privés et publics. Ce genre de position est inconfortable, mais les agriculteurs ont de tout temps expérimenté des trucs, dans leur coin.
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Jean-François Glinec – Au sein du Conservatoire botanique de Brest, je suis l’un des deux bénévoles issus de la paysannerie parmi les six cents bénévoles au total. Aujourd’hui, les agriculteurs ne connaissent plus leur environnement. L’intensification de l’agriculture a profondément bouleversé les écosystèmes, et on s’approche aujourd’hui, quand on pratique l’agroécologie, de l’état des sols d’il y a un demi-siècle. Le résultat de ce retour en arrière pour un éleveur bovin est visible dans la plus grande longévité des vaches, qui retrouvent leur vraie vie de vache en dehors des hangars des élevages intensifs. Je n’ai pas d’animosité vis-à-vis des scientifiques, qui mènent un travail de recherche aussi approfondi que possible, mais il est vrai qu’il est difficile aujourd’hui de trouver une personne capable d’expliquer aux agriculteurs les résultats de ces recherches, en les appliquant à leur activité quotidienne. Par exemple, la question des couverts végétaux, lorsqu’on s’intéresse à autre chose que la prairie semée, est absolument indispensable à la compréhension des interactions entre les animaux et ces couverts, qui n’est pas du tout un processus calculable à partir des tables d’alimentation de l’Institut national de recherche pour l’alimentation et l’environnement (Inrae). Ce besoin d’une vision globale, d’un assemblage de connaissances qui viennent de tous les champs, est le point commun de tous les agriculteurs qui sortent des sentiers battus. Du côté des scientifiques, ce besoin est entendu, mais c’est la structure disciplinaire de l’élaboration du savoir qui empêche ce type d’assemblage de voir le jour.
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Philippe Verneau Pouchin – La plupart de celles et ceux qui deviennent paysans ont, depuis l’enfance, une connaissance fine et sensible des formes du vivant qui les entourent. Ils savent reconnaître au toucher, à l’oreille, au bruit ou à l’odeur les contours de leur monde. De ce fait, la réduction du geste agricole à un processus industriel, à des tables d’alimentation ou à des tableurs ne peut que tordre cette partie du vivant qui existe toujours en eux, et bien plus encore si ce geste agricole vient abîmer ce qui les relie à leur lieu de vie, c’est-à-dire aussi à leur histoire. Le rejet de ces évolutions produit l’agroécologie et les nouveaux êtres avec lesquels nous devons apprendre à vivre. Il est inévitable que l’agroécologie soit difficilement compatible avec les évolutions techno-solutionnistes qui proposent de régler dans un même mouvement les problèmes alimentaires et climatiques.
Vous avez en commun d’être en contact avec des mondes professionnels divers, insérés dans des réseaux qui ne sont pas exclusivement ceux du monde agricole. Aviez-vous le sentiment d’un enfermement du milieu agricole conventionnel sur lui-même ? Comment vous définissez-vous aujourd’hui par rapport à lui ? Et en miroir, comment vous situez-vous par rapport à ce que vous percevez des attentes de la société vis-à-vis du monde agricole ?
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Olivier Josset – La sociologie du monde agricole est complexe. Les propriétaires conventionnels sont très peu autonomes dans leurs prises de décisions, entre les exigences de la banque et celles des techniciens qui les accompagnent. Ils ne dialoguent que très peu avec leurs collègues agriculteurs. Les grandes propriétés ont leur propre matériel, et leur participation à l’entraide qui existe entre les petits producteurs est nulle, tandis que les propriétaires plus modestes s’organisent, communiquent et cherchent des solutions à travers la mise en commun des ressources de chacun. Les animateurs des structures telles que le CEDAPA, en s’adressant aux producteurs plus petits, indépendants et autonomes, n’ont rien à gagner lorsqu’ils leur donnent des conseils, et ce désintéressement est crucial. Ces différences entre les deux systèmes révèlent une sorte d’antagonisme structurel : tandis que les systèmes conventionnels sont verticaux, leurs collègues alternatifs se situent dans une horizontalité collaborative.
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Jean-François Glinec – Je pense tout de même que nous sommes minoritaires, et même quasiment exclus du monde agricole en tant que communauté des producteurs qui emploient majoritairement le modèle conventionnel. Ma propriété est entourée d’exploitations gigantesques, où les enjeux ne sont pas du tout les mêmes, puisqu’il s’agit pour eux sinon du profit, du moins de la rentabilité avant tout, tandis que nos préoccupations se situent plutôt au niveau éthique.
Toutefois, vis-à-vis du reste de la société, vous n’êtes pas totalement en non-conformité, car vos convictions personnelles, qu’elles soient liées au bien-être animal ou à l’urgence écologique, correspondent à des préoccupations de plus en plus partagées par le grand public. Ne serait-ce donc pas plutôt le monde agricole conventionnel qui resterait sourd face à cette demande ?
Philippe Verneau Pouchin – Travailler avec le vivant comme on travaillerait l’argile est une immense joie. Sur trois cents hectares, j’avais la responsabilité de faire ce que je pensais être juste, j’ai donc suivi ce chemin à la hauteur de mes moyens et de mes capacités, ce qui m’a permis de semer des graines que d’autres pourront décider de récupérer ou non.
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Olivier Josset – La société des consommateurs est dans l’attente de manger mieux, plus sainement, elle est plus attentive – et exigeante – au bien-être des animaux. En même temps, c’est une société d’immédiateté, où l’on veut tout et tout de suite. Je pense qu’il est impossible de garder une neutralité du côté du consommateur : il faut s’opposer au modèle conventionnel, ce qui entraîne un changement radical de mode de consommation qu’il faut pouvoir assumer, notamment en matière de pouvoir d’achat. Aujourd’hui, les systèmes alternatifs ne parviennent pas à s’imposer en raison de la domination absolue du modèle conventionnel, ce qui relève d’une question financière avant tout. Tant qu’on n’aura pas décidé que cette hégémonie doit cesser, à la fois politiquement et financièrement, la situation restera la même.
La crise des agriculteurs de janvier 2024 laisse penser que beaucoup d’agriculteurs traditionnels partagent le regret d’un temps où ils avaient le sentiment d’exister, d’avoir un véritable poids dans la société. Ils déplorent une perte d’autonomie, qu’ils imputent à la multiplication des normes écologiques, sans remettre en cause le modèle de l’agrobusiness qui – vous en témoignez tous – est étouffant. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
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Olivier Josset – Les décisions politiques concernant la biodiversité, le bien-être animal et l’agroécologie, prises au cours de cette dernière année, nous ont fait reculer d’une dizaine d’années. Nos collègues et voisins souhaiteraient, en effet, revenir à la normativité agricole d’il y a plus de trente ans : quand les limitations étaient minimales, quand il ne fallait rendre aucun compte lorsqu’on arrachait une haie. Il existe, effectivement, une grande lourdeur administrative, qui, du reste, ne concerne pas uniquement l’agriculture – la demande d’allègement de l’administratif est une source de colère légitime en ce qu’il fait perdre du temps. Mais lorsqu’on s’oppose aux contrôles sur nos exploitations par une sorte de nostalgie d’une époque où on pouvait facilement tricher, il s’agit alors d’une malhonnêteté réactionnaire. Les grands industriels de l’agroalimentaire bénéficieraient largement d’assouplissements du contrôle, qui leur permettraient de faire encore plus de bénéfices. Mais le manque de contrôle est néfaste, et ses conséquences sont visibles même au niveau européen : chez nos voisins belges, slovènes ou hongrois, les élevages laitiers sont dans leur quasi-totalité intensifs et massifs. Sans une volonté politique forte, rien ne pourra changer, et ce sera alors l’argent qui servira de boussole.
Philippe Verneau Pouchin – L’agrobusiness a mis à la disposition des agriculteurs les instruments de l’autonomie à travers les béquilles chimiques, qui promettent de les affranchir des incertitudes supposées de la nature. Mais ces mêmes agriculteurs sous-estiment les impacts de leurs pratiques sur les écosystèmes, comme ils sous-estiment l’influence du vivant sur leurs résultats agronomiques. Sous-estimées également, les dépendances logistiques. Sous-estimée encore, leur dépendance au pétrole contenu dans les produits phytosanitaires, dans les engrais. L’agriculture biologique, dans un premier temps, semble déposséder les paysans de ces outils. Cette dépossession est déstabilisante tant qu’on n’a pas retrouvé de nouvelles capacités d’agir. Les circonstances m’ont poussé à développer mon propre cadre de référence. J’ai perçu avec le temps combien ce cadre proposait de nouvelles ressources et surtout de nouvelles libertés insoupçonnées dans le cadre classique. Mais surtout combien il était en accord avec les attentes de la société. Dans un contexte où les contraintes économiques et climatiques sont d’une gravité extrême, l’agriculture conventionnelle représente pour certains une garantie minimale de stabilité, et cela est tout à fait estimable. Mais cette stabilité a un prix : celui de la dépendance au pétrole, celui de la perte des savoir-faire locaux, de l’autonomie alimentaire et du sens. La société aurait beaucoup à gagner à prendre à sa charge une partie du risque que fait courir le dérèglement climatique aux agriculteurs, quel que soit leur mode de production. Mais l’urgence climatique devrait surtout inciter la puissance publique à porter son attention vers des systèmes de production plus modestes, qui s’affranchissent du pétrole, qui stockent du carbone, qui s’attachent à développer des modes d’autoprotection du territoire, respectueux des enjeux collectifs et des êtres avec lesquels nous devrons vivre dans le monde qui vient.
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Propos recueillis par Jacques-Yves Bellay, Anne Dujin et François Léger sur la Revue Esprit
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- 1. Marc-André Selosse est un biologiste et vulgarisateur spécialisé en botanique et mycologie. Il est l’auteur notamment de L’Origine du monde. Une histoire naturelle du sol à l’intention de ceux qui le piétinent, Arles, Actes Sud, 2021 et de Les Goûts et les couleurs du monde. Une histoire naturelle des tanins, de l’écologie à la santé, Arles, Actes Sud, 2019.