Turquie : La jeunesse anti-Erdogan défile dans tout le pays après l’arrestation du maire d’Istanbul
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Des dizaines de milliers de manifestants se rassemblent chaque jour pour protester contre le régime de Recep Tayyip Erdogan
«Ceux qui nous gouvernent violent nos droits », lance Ara Yildirim, un étudiant stambouliote qui espère que les jeunes Turcs ne « lâcheront rien », au quatrième jour d’une vague de contestation déclenchée par l’arrestation du maire d’Istanbul.
« Nous vivrons encore en Turquie dans 20, 30 ou 40 ans, nous devons tirer ce pays vers le haut », poursuit l’étudiant en médecine de 20 ans dans une des rues animées de Yeldegirmeni, un quartier alternatif du district de Kadikoy, un des bastions de l’opposition au président Recep Tayyip Erdogan sur la rive asiatique d’Istanbul.
343 arrestations
L’arrestation mercredi du maire de la métropole, Ekrem Imamoglu, principal opposant au chef de l’Etat, a déclenché une vague de contestation inédite en Turquie depuis le grand mouvement de Gezi de 2013, parti à l’époque de la place Taksim d’Istanbul. Des dizaines de milliers de manifestants, souvent jeunes, se sont retrouvés vendredi soir devant la municipalité d’Istanbul. Surtout, des rassemblements se sont tenus depuis mercredi dans au moins 55 des 81 provinces turques.
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En Turquie, la mobilisation contre l’incarcération du principal rival d’Erdoğan continue à prendre de l’ampleur
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Des centaines de milliers de Turcs sont sortis dans les rues dans la soirée de samedi 22 mars, alors que le maire d’Istanbul a été placé en détention pour corruption. L’opposition promet de poursuivre sa mobilisation jusqu’à la libération d’Ekrem İmamoğlu.
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Yann Pouzols
23 mars 2025
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Istanbul (Turquie).– La mobilisation de l’opposition turque s’amplifie au quatrième jour des protestations, après l’arrestation d’Ekrem İmamoğlu, maire d’Istanbul et principal rival du président islamo-nationaliste turc Recep Tayyip Erdoğan, et incarcéré dimanche 23 mars pour corruption.
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Dans la soirée du samedi 22 mars, alors que l’édile accusé de fraude, corruption et de terrorisme (en raison de son alliance locale avec le parti pro-kurde du DEM, accusé d’être lié à la guérilla kurde du PKK) comparaissait devant le procureur, une foule immense de ses partisans s’était rassemblée devant la mairie d’Istanbul.
Compacte, parfois au bord de l’étouffement, la foule y entonnait des slogans hostiles au pouvoir ou ridiculisant le président Erdoğan. Non loin de là, près de l’aqueduc romain de Valens, la police interdisait l’accès au boulevard Atatürk qui mène jusqu’à la place symbolique Taksim, que les plus déterminé·es des manifestant·es tentaient d’emprunter sous les gaz et un déluge de balles en plastique.
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Les heurts avec les forces de l’ordre y étaient néanmoins limités, alors que les organisateurs appelaient régulièrement les manifestant·es à ne pas les prendre à partie. « Il faut que l’on reste maître de nos émotions, cela ne sert à rien de s’en prendre aux policiers », estime Ahmet, 29 ans, venu avec son maillot de l’équipe de Fenerbahçe et une pancarte promettant de lutter contre le « coup d’État » du pouvoir. « Ils ont détruit l’économie du pays, ils ont pris nos libertés et maintenant ils piétinent notre droit de vote », se désole-t-il.
Il n’est pas membre du CHP, le principal parti d’opposition, laïc et nationaliste, auquel appartient İmamoğlu, mais il entend bien, dimanche 23 mars, se rendre dans un bureau du parti pour aller symboliquement voter, comme prévu depuis des semaines, pour désigner le maire d’Istanbul comme candidat du CHP à la présidentielle.
Mais la stratégie visant à nommer officiellement le maire d’Istanbul candidat à la présidentielle de 2028 pour le protéger de la multiplication des procédures judiciaires à son encontre a eu l’effet inverse.
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Les enfants de Gezi
La veille, 343 personnes ont été arrêtées dans le pays, certains pendant les manifestations, d’autres, de jeunes étudiant·es, l’ont été chez eux, au matin du 22 mars. Ces arrestations n’ont pas découragé les étudiant·es qui forment le gros des troupes rassemblées. Cette génération n’a presque aucune expérience des manifestations de masse, pourtant, nombre de ces étudiant·es sont venu·es préparé·es, muni·es de lunettes et de masques pour faire face aux gaz lacrymogènes.
Les dernières manifestations de masse dans les rues turques remontent en effet à 2013, lors des protestations dites du parc Gezi, à Istanbul, dirigées contre le même Recep Tayyip Erdoğan, et qui avaient duré trois mois et fait sept morts parmi les manifestants. « Les enfants de Gezi ont grandi », proclame une pancarte tenue par Ayten, étudiante infirmière de 19 ans.
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L’esprit humoristique et l’autodérision qui avaient caractérisé le mouvement de Gezi sont bien présents, douze ans plus tard, dans les slogans comme sur les affiches. « Sois ce que tu veux bon sang, mais ne sois pas apolitique ! », proclame une autre affiche, qui est en fait une citation du poète et mystique soufi Mevlana, mort en Turquie en 1237 et connu pour sa sagesse.
« On a longtemps accusé ma génération d’être apolitique, amorphe, explique son autrice de 21 ans, mais c’est un mauvais procès, nous sommes politisés, la plupart de mes camarades de classe sont sortis dans la rue, ceux qui ont trop peur pour le faire nous soutiennent sur les réseaux sociaux », estime-t-elle.
Les parallèles avec le mouvement de Gezi sont partout, y compris, peut-être, dans les faiblesses du mouvement. La foule est en effet plus composée des enfants diplômés des classes moyennes et supérieures que des couches populaires et la jeunesse kurde, sans doute dubitative face à certains slogans nationalistes, n’est pas présente en nombre.
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Courage contagieux
Alors que tous les participants réclament l’anonymat, Ilker Köklük, 48 ans, insiste, lui, pour donner son identité : « Je refuse d’avoir peur, déclare le metteur en scène et auteur de pièces de théâtre. Nos revendications sont les mêmes qu’au moment de Gezi : la protection de nos libertés, des minorités, de la nature, de la culture, de tout ce qui est beau et auquel ils s’attaquent. »
« Ils n’ont pas réussi à créer leur propre culture, alors ils s’en prennent aux artistes », ajoute-t-il, alors que la répression qui s’abat depuis des mois contre les militant·es d’opposition, les avocats, les journalistes, touche aussi le monde de la culture, y compris des acteurs et actrices mainstream des séries turques.
La célèbre manager et productrice de films Ayse Barim a ainsi été placée en détention en janvier pour avoir participé aux manifestations de Gezi, il y a douze ans de cela, et certains de ses célèbres clients acteurs sont poursuivis pour faux témoignages pour avoir refusé de témoigner contre elle.
Pourtant, il veut garder espoir : « Cette fois, nous sommes plus nombreux qu’au début de Gezi et comme à l’époque, l’on constate que le courage est contagieux, même dans les bastions conservateurs de Turquie, sur la mer Noire ou en Anatolie centrale, des gens défilent contre le pouvoir », constate-t-il.
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À quelques rues de là, dans ce quartier conservateur de Fatih, des commerçants sont attablés devant un thé, veillant tard comme ils en ont l’habitude en cette nuit de ramadan. « Tous ces jeunes excités sont en manque d’adrénaline, ils font leur spectacle puis ils rentreront chez eux », balaient, méprisants, ces partisans du pouvoir.
« C’est illégal de contester comme ils le font une décision de justice, mais je ne suis pas pour que la police les disperse violemment, ils finiront par se lasser d’eux-mêmes », estime l’un d’entre eux. « S’il le faut, notre État saura couper les têtes qui dépassent », renchérit un autre, plus menaçant.
Devant la mairie, la plupart des manifestant·es disent avoir conscience de jouer une de leurs dernières cartes. « Si l’on n’a pas gain de cause cette fois, il n’y aura plus d’élections dans ce pays, ou alors juste pour la forme, comme en Russie », s’inquiète l’un d’entre eux. Sur une scène improvisée sur le toit d’un bus se succèdent les orateurs et les musiciens. Le chanteur et écrivain Zülfü Livaneli, presque octogénaire, y prend place.
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Ironie du sort qui échappe aux plus jeunes manifestant·es, l’artiste avait fait, dans les années 1990, une tentative d’entrée en politique, avant d’être battu lors des élections municipales d’Istanbul en 1994, par un certain Recep Tayyip Erdoğan, qui se forgera un destin national à partir de cette victoire.
Trois ans plus tard, le dirigeant islamiste devenu maire d’Istanbul a été emprisonné pendant quatre mois et interdit à vie de participation à la vie politique. Une sanction qui joua fortement sur sa popularité et l’aidera dans sa conquête finale du pouvoir en 2002. Le parallèle avec İmamoğlu saute aux yeux ; peut-être, un destin similaire attend-il son rival d’aujourd’hui ?
Sur scène, l’infortuné Zülfü Livaneli s’est lancé dans l’interprétation d’un de ses titres phares, repris en chœur par la foule : « Ey Özgürlük ». Une chanson qui n’est autre que la mise en musique d’un poème écrit en 1942, sous l’occupation, par le poète communiste français Paul Eluard :
« Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom
[…]
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté. »
Mais le fugitif espoir de la nuit a été de courte durée. Dimanche matin, Istanbul se réveillait au son des klaxons et des casseroles frappées aux fenêtres. À l’issue de sa garde à vue de quatre jours, le maire de la ville partait pour la prison de Silivri, en banlieue d’Istanbul, sinistre.
Yann Pouzols à suivre sur Mediapart
23 mars 2025