Le mensonge : Psychologie, applications et outils de détection …
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Cette 2ème édition actualisée aborde les éléments psychologiques (croyances, émotions, biais du jugement), les indices concrets (non-verbaux et verbaux) ainsi que les outils qui permettent de le détecter (polygraphe, oculométrie, analyse du discours, méthodes d’entretien).
LE MENSONGE
Voici le texte de la dissertation qui a valu à Mlle Hélène Vairel le premier prix de français au concours général de 1954. Âgée de dix-sept ans, Mlle Vairel est élève de première A au lycée de jeunes filles d’Annecy. Les concurrents étaient invités à commenter deux textes de Montaigne sur le mensonge.
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Mlle HÉLÈNE VAIREL premier prix de français au Concours général
28 juin 1954
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Dans ses Essais, où il a pendant plus de vingt ans noté ses réflexions, ses observations, Montaigne a flétri à plusieurs reprises le mensonge. Il écrit en 1580 : » C’est un vilain vice que le mentir « , et en 1595 : » En vérité le mentir est un maudit vice. » La seconde condamnation est plus violente que la première.
Dans le texte de 1580 Montaigne justifie son blâme en montrant le rôle de la parole : » Notre intelligence se conduisant par la seule vote de la parole, celui qui la fausse trahit la société publique. » Il considère la parole comme un moyen de correspondance entre les esprits, les intelligences ; aussi le mensonge est-il une trahison à l’égard de la société entière : Montaigne en effet accorde une grande place à la vie sociale, aux relations entre hommes ; pour lui, l’humanité organisée forme un tout dont les éléments doivent s’accorder et s’interpénétrer sans heurt. Montaigne généralise, dans le domaine intellectuel ; mais dans la, vie courante trahit-on vraiment la » société publique » en mentant, et Certains mensonges ne peuvent-ils pas être utiles, sinon à la société, du moins à une ou quelques personnes ? Si Montaigne se place au point de vue purement intellectuel : conversations, discussions, (changes d’opinions…, dans ce cas évidemment le mensonge est injustifiable et injustifié, Montaigne considère la parole comme l’interprète de l’esprit : » C’est le seul outil par le moyen duquel se communiquent nos volontés et nos pensées, c’est le truchement de notre âme. » Il souligne l’importance de cet » outil « , le seul qui permette aux hommes de correspondre : Montaigne en effet est un esprit curieux, avide de fréquenter ses semblables, de les étudier. La conversation est pour lui un plaisir toujours renouvelé : » Le plus fructueux et naturel de notre esprit, c’est à mon gré la conférence. » Mais, si la parole est » le truchement de notre âme « , faut-il nécessairement se livrer tout entier dans ses paroles ?
Montaigne considérerait-t-il comme un mensonge par omission le fait de ne pas livrer aux autres sa véritable personnalité, et de dissimuler par exemple une âme ardente sous une apparente froideur ? De toute façon ce n’était pas son cas, puisqu’il déclare dans son » Avis au lecteur « , en tête des Essais, qu’il se montrerait volontiers » tout nu « , et qu’il ne dissimulera rien de ses imperfections et de ses défauts. D’ailleurs est-il toujours vrai que la parole est le » truchement de l’âme » ? Il arrive parfois que, même en s’examinant attentivement et en réfléchissant avec soi-même, on ne peut pas voir avec netteté le fond de son âme. Comment l’exprimer par des paroles, alors ? De plus, très souvent, sans avoir l’intention de mentir, on déforme en les exprimant ses sentiments et ses pensées : quelquefois j’ai essayé d’écrire ce que je ressentais après avoir vu un film ou lu un livre ; et je me suis toujours rendu compte que je n’écrivais pas ce que je ressentais. Il y aurait donc un mensonge inconscient, au delà du contrôle humain ?
Pour prouver l’importance de la parole, Montaigne montre la situation de l’homme S’il en est privé : » Nous ne nous tenons plus, nous ne nous entreconnaissons plus. » Quelle situation terrible pour Montaigne, qui tout au long des Essais montre le plaisir et la richesse qu’il trouve au commerce des hommes ! Il affine son esprit par les conversations actives ; dans les voyages il cherche à connaître les mœurs, les coutumes, la cuisine… du pays où il se trouve : » Je me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d’étrangers… Je ne vais point cherchant des Gascons en Sicile. » Il fait preuve d’un esprit cosmopolite, s’intéressant au monde entier et, surtout, aux hommes de tous les pays : son admiration pour Socrate, qui » embrassait l’univers comme sa ville, jetait ses affections, ses connaissances au monde entier… « , le prouve bien. Que ferait Montaigne sans la parole, lui qui estime que le plus grand bien est de » frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui » ? Mais, puisqu’il a voulu dans ses Essais, étudier l’humanité entière, en s’étudiant lui-même par introspection, on pourrait objecter à Montaigne que chaque homme est capable de connaître l’humanité sans avoir besoin de la parole ; c’est l’idée de Pascal, qui considère les relations entre hommes comme de l’hypocrisie : » On ne fait que s’entre-flatter et s’entre-tromper « , et pense que tout malheur des humains vient du fait qu’ils ne savent pas rester tranquilles, seuls dans une chambre, à réfléchir et à méditer.
La conception que se fait Montaigne de la vie sociale n’admet pas le mensonge : car comment connaître les hommes s’ils ne révèlent pas leurs pensées avec sincérité ? Comment les croire et discuter avec eux s’ils ne disent pas la vérité ? Montaigne envisage le mensonge sur un plan général pour en montrer les conséquences graves ; mais je trouve que dans le domaine intime, le mensonge est encore plus douloureux : il importe peu que quelqu’un qui m’est indifférent me mente ; mais, si ma meilleure amie me montait, je suis persuadée que notre amitié ne subsisterait pas longtemps. Même la tendance, qu’on a généralement, à exagérer la réalité ou à inventer, pour éblouir les autres, peu considérable en fait, est un exemple de la gêne qui résulte du mensonge : lorsqu’on s’est rendu compte qu’une personne embellit sensiblement la réalité, il est désormais impossible de la croire, et on a toujours l’arrière-pensée que ce qu’elle dit est faux; c’est une sorte de méfiance involontaire qui arrête tout élan vers elle. Mais, d’autre part, je pense que la vie en société exige parfois des mensonges, ne serait-ce que pour ne pas blesser les gens. Comme dit Philinte à Alceste :
Quelquefois, n’en déplaise à votre austère honneur,
Il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur.
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Il est d’ailleurs fort possible que Montaigne ait trouvé cela tellement évident qu’il ne l’ai pas noté. Et sa largeur d’esprit, d’autre part, admettait la plus grande franchise ; il acceptait les opinions d’autrui, même si elles étaient contraires aux siennes. » Suites propositions m’étonnent, nulles créances me blessent « , dit-il.
En 1595 le blâme de Montaigne est plus âpre, plus cinglant : » Sous ne sommes hommes… que par la parole. » Montaigne accorde à la parole une place plus importante encore puisqu’il déclare que c’est elle seule qui fait de l’être humain un homme. Il vient de traverser une crise de scepticisme au cours de laquelle il a rabaissé, critiqué, l’homme. Dans l’Apologie de Raymond de Sebonde il montre la faiblesse physique de l’homme par rapport aux animaux, il compare ses capacités au talent de l’araignée, de l’hirondelle, des » mouches à miel » ; il met en évidence les tromperies dont il est victime de la part de ses sens… En quoi l’homme est-il donc supérieur au reste de la création ? Par la parole, qui lui permet de former des sociétés policées, d’échanger des idées, de mener une vie intelligente et civilisée. Mais est-ce la parole seule qui lui permet cela ? Je trouve que l’intelligence, la puissance créatrice, et surtout la faculté de perfectionnement, sinon moral, du moins matériel, plus encore que la parole, donnent à l’homme une supériorité nette sur les animaux.
La parole, selon Montaigne, c’est en quelque sorte le ciment de la société humaine : » Sous… ne nous tenons les uns aux autres que par la parole. » Mentir, c’est supprimer ce ciment, isoler les hommes les uns des autres comme des bêtes sauvages ; la méfiance s’insinue partout ; chacun se renferme en soi et n’a plus confiance qu’en sol. Montaigne, ici encore, envisage non pas l’homme isolé, mais la société dans son ensemble. Et il se place au point de vue intellectuel, considérant la civilisation ; car si les hommes n’étaient plus liés par la parole ils se tiendraient les uns aux autres par l’intérêt commun, le danger commun, comme les bêtes ; mais ils ne seraient plus hommes. Pour Montaigne le mensonge provoque la ruine de la société ; et celui qui ment porte la responsabilité de cette destruction. Aussi considère-t-il le mensonge comme plus grave qu’un crime : » Si nous en connaissions l’horreur et le poids nous le poursuivrions à feu plus justement que d’autres crimes. »
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Montaigne juge et condamne le mensonge en humaniste du XVIe siècle : il n’en parle pas au point de vue moral ; il examine la question de façon purement intellectuelle et envisage les conséquences sociales. Il n’est pas moraliste ; il est philosophe sceptique et homme du monde : il raisonne comme tel.
Les raisons de Montaigne contre le mensonge sont toujours valables ; mais elles semblent très intellectuelles parce que Montaigne écrit pour lui, comme il pense. Il ne se soucie pas de faire un traité de morale ou d’éducation. Jean-Jacques Rousseau, au contraire, emploie contre le mensonge un argument plus positif et plus frappant : l’intérêt, parce que l’Emile est un manuel d’éducation.
Quant à Corneille, dans le Menteur, il fait appel à la noblesse, à la dignité humaine, à l’honneur. Ses arguments, moins intellectuels que ceux de Montaigne, ont un élan passionné, et s’expliquent par son admiration pour la vaillance et l’honneur.
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Montaigne s’appuie peu sur la psychologie ; son raisonnement est fondé sur ses idées philosophiques essentiellement : sa démonstration est plus mathématique que les accents indignés de Corneille, l’argument intéressé de Rousseau. C’est parce qu’il n’a pas le même tempérament que Corneille qu’il ne vise pas au même but que Rousseau.
Pour moi, voici les deux arguments que je préfère : d’abord le sentiment de ma dignité, puis la pensée qu’on ne me croira plus si je mens. Mais les raisons données par Montaigne me plaisent parce qu’elles sont en accord avec son esprit et son caractère ; elles sont complétées et expliquées par la personnalité de l’auteur et ses idées dans les autres domaines. D’autre part elles m’ont révélé un aspect nouveau et original sous lequel envisager le problème du mensonge, en le transposant dans le domaine intellectuel et en l’élargissant à l’humanité tout entière ; elles m’ont permis de voir quelles pourraient être les conséquences du mensonge poussé à l’extrême, et – sans que j’aille jusqu’à considérer le mensonge comme un instrument de ruine pour la société elles m’ont montré en lui plus qu’une faute ordinaire et banale.
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Mlle HÉLÈNE VAIREL premier prix de français au Concours général
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