A l’origine, ces fonctions de surveillance étaient assurées par les Parlements : ce sont eux qui ont inventé des moyens d’encadrement du pouvoir exécutif. Au Royaume-Uni, la procédure parlementaire fondatrice a ainsi été, au XIVe siècle, l’impeachment (la destitution), qui permettait de mettre en accusation les agents du roi. Au XIXe siècle, les grandes enquêtes économiques et sociales du Parlement britannique, qui faisaient l’admiration de [l’Allemand] Karl Marx [1818-1883], ont ensuite indirectement associé le pays à la délibération publique. Les procédures de reddition de comptes et l’obligation, pour le pouvoir, de justifier ses décisions ont aussi joué un rôle essentiel. Au fil du temps, ces fonctions ont cependant eu tendance à s’anémier : il est donc urgent de les réinventer afin que la société civile se les approprie.

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Estimez-vous que les démocraties ont, dans certains pays, atteint un point de bascule ? Ces basculements antidémocratiques sont-ils, à vos yeux, réversibles ?

Ils peuvent être réversibles, comme le montre le retour de la Pologne dans le camp démocratique. Il faut cependant, au-delà de la mise sous tutelle de l’Etat de droit, être très attentif à deux mécanismes-clés qui peuvent engendrer des formes d’irréversibilité.

Le premier, c’est la réorganisation des temporalités politiques. Tous les dirigeants populistes tentent de modifier, par la voie constitutionnelle, le calendrier des scrutins présidentiels. C’est ce qui s’est passé au Venezuela : Hugo Chavez est resté quatorze ans au pouvoir en faisant voter un allongement du mandat présidentiel, puis une possibilité de réélection indéfinie. C’est aussi ce qui s’est passé en Russie en 2020 : Poutine a fait adopter le principe de la non-limitation des mandats présidentiels, ce qui lui permettra de se maintenir au pouvoir jusqu’en 2036.

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C’est pour cette raison qu’il faut être en alerte quand Donald Trump parle d’effectuer un troisième mandat alors que la Constitution américaine l’interdit. Quand le temps politique s’inscrit dans un horizon démesurément allongé, la sphère du droit se trouve mécaniquement réduite : le pouvoir du temps a changé de main.

Le second mécanisme producteur d’irréversibilité, c’est la transformation des adversaires en ennemis. Quand les divisions entre projets deviennent des combats entre amis et ennemis du peuple, la démocratie s’éloigne. Et, quand le pouvoir prétend gouverner les esprits, imposer le silence à ses opposants et les transformer en délinquants, le régime s’engage dans la voie d’un totalitarisme qui peut être sans retour.

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Anne Chemin à suivre sur Le monde

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Pierre Rosanvallon est intervenu aux Rencontres de Die et de la Biovallée  à Die sur la sobriété.