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Henri Peña-Ruiz : « Lutter contre le racisme antimusulman, oui ; le nommer islamophobie, non »

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  Henri Peña-Ruiz
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Alors que des députés LFI proposent une commission d’enquête sur l’ « islamophobie », le débat s’enflamme autour du sens même du mot qui, sous prétexte de prévenir les discriminations envers les musulmans tend à empêcher toute critique du dogme. Confusion entre rejet de la religion et haine des croyants, risques pour la liberté d’expression : l’enjeu est ici de clarifier le combat contre le racisme pour mieux le rendre efficace, estime le philosophe Henri Peña-Ruiz, auteur du « Dictionnaire amoureux de la laïcité » (Plon).

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Le mercredi 9 avril, des députés de la France insoumise ont déposé un projet de résolution tendant à la création d’une commission d’enquête portant sur l’islamophobie. Il s’agirait « d’évaluer l’inaction de la France dans les réponses apportées pour lutter contre l’islamophobie et les phénomènes antimusulmans », et « le rôle des médias dans la construction de stéréotypes négatifs à l’égard de l’Islam ».

Si une telle démarche vise à développer la lutte contre le racisme dont sont victimes les personnes musulmanes comme telles, elle a du sens. Mais le terme islamophobie est très mal choisi, car il désigne le seul rejet de la religion musulmane, et non celui de ses fidèles. L’invention de ce terme fut d’ailleurs destinée à proscrire toute critique de l’Islam. En 2006 c’est ce que rappelait Jean Ferrat en exprimant son désaccord total avec Mouloud Aounit, secrétaire du MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples), qui voulait faire de la critique de l’islam un racisme et poursuivre en justice les caricatures reprises par Charlie.

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Voici à ce sujet la mise au point lumineuse du rédacteur en chef de Charlie Hebdo, le regretté Stéphane Charbonnier. Le 5 janvier 2015, deux jours avant l’attaque terroriste contre Charlie, il donnait à son éditeur une Lettre ouverte où il remettait en question la notion d’islamophobie en ces termes : « Non, vraiment, le terme « islamophobie » est mal choisi s’il doit nommer la haine que certains tarés ont des musulmans. Et il n’est pas seulement mal choisi, il est dangereux. Si on l’aborde d’un point de vue purement étymologique, l’islamophobie devrait désigner « la peur de l’islam ». Or les inventeurs, promoteurs et utilisateurs de ce terme l’emploient pour dénoncer la haine à l’égard des musulmans. Il est curieux que ce ne soit pas « musulmanophobie » et, plus largement, « racisme » qui l’aient emporté sur « islamophobie», non ? ». La mise au point de Charb est remarquable de simplicité et de clarté, et elle est une référence essentielle pour la lutte contre le racisme.

Insistons. La lutte contre le racisme a besoin de clarté et c’est lui rendre un bien mauvais service que de qualifier de raciste ce qui ne l’est pas. Est raciste le rejet des personnes comme telles, du fait de leur origine ou de leur religion, entre autres. Mais la critique voire la satire d’une religion ou de toute autre conviction spirituelle comme l’humanisme athée ou agnostique, n’a rien de raciste. La catholicophobie n’est pas un racisme, pas plus que la judaismophobie, car elles visent des croyances religieuses. L’athéophobie n’est pas non plus un délit. En revanche la judéophobie et la musulmanophobie, qui visent des personnes ou des peuples, sont des racismes effectifs et par conséquent des délits. Pour toute personne de bonne foi, il est clair que la distinction soulignée entre le rejet d’une conviction spirituelle et le rejet d’une personne ou d’un peuple (musulmanophobie ou arabophobie) est essentielle. C’est pourquoi on ne peut mettre sur le même plan l’islamophobie et l’antisémitisme.

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Qu’est-ce donc qui est respectable ? C’est la personne en sa liberté de croire, et pas sa croyance. Sauf à rétablir le délit de blasphème. Distinguons avoir et être. On a une religion, mais on n’est pas sa religion, même si par ferveur on s’identifie à elle. Les athées peuvent-ils exiger le respect de l’athéisme, les catholiques le respect de leur religion et traîner en justice quiconque s’y refuse ? Alors pourquoi faire une exception pour une religion particulière ? Prétendre, par compassion mal placée, qu’un être humain ne peut avoir aucune distance à l’égard de sa conviction, c’est une forme de condescendance. Il faut admettre que tout être humain est capable de distance à soi, sauf si l’on fatalise le fanatisme. « Ne confondons pas la peau et la chemise » (Montaigne).

Bref, rejeter et combattre le racisme est essentiel, mais la liberté d’expression doit rester entière, pourvu qu’elle évite l’injure ou l’insulte adressées à la personne comme telle. À rebours du différentialisme raciste de l’extrême droite, je considère que la laïcité n’a pas à hiérarchiser les convictions, qu’elles soient religieuses ou non. Si le Rassemblement National se prétend laïque il doit dénoncer la Loi Debré qui instaure le financement sur fonds publics des écoles privées religieuses, catholiques pour la plupart, et le Concordat qui sévit en Alsace-Moselle aux frais de toute la République. Mais sa démarche identitaire l’en empêche. Sa laïcité à géométrie variable est donc un leurre.

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Reste que le racisme en acte peut prendre des formes abjectes, qu’il convient de débusquer et de combattre par la loi, et fermement. Outre l’injure raciste, que la loi réprime, la discrimination raciale à l’embauche ou au logement fait partie de ces formes abjectes. Bref la clarté et l’efficacité de la lutte contre le racisme doivent éviter toute notion ambiguë..

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  Henri Peña-Ruiz
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Publications

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  • L’Année bac 1977 : philosophie, le programme de philosophie à travers 77 dissertations, Paris, Bordas, 1977, coll. « Guides pratiques ».
  • La Laïcité, Paris, Flammarion, 1998, coll. « Dominos ».
  • L’École, Paris, Flammarion, 1999.
  • Dieu et Marianne : philosophie de la laïcité, PUF, coll. « Fondements de la politique », 1999 ; 2e édition revue et augmentée, 2005 ; prix de l’instruction publique en 2000
  • La Laïcité pour l’égalité, Fayard, Mille et une nuits, 2001
  • Le Roman du monde, légendes philosophiques, Flammarion, Champs, 2001
  • La Laïcité, GF, collection Corpus, 2003
  • Qu’est-ce que la laïcité ?, Gallimard, coll. « Folio actuel », 2003
  • Leçons sur le bonheur, Flammarion, 2004
  • Histoire de la laïcité : genèse d’un idéal, Gallimard, coll. « Découvertes Gallimard / Culture et société » (no 470), 2005
  • Qu’est-ce que l’école ?, Gallimard, coll. « Folio-Essais », 2005
  • Grandes Légendes de la pensée, Flammarion, 2005
  • Histoires de toujours : dix récits philosophiques, Paris, Flammarion, 2008.
  • La Solidarité, une urgence de toujours, Agora Éducation, 2010
  • Qu’est-ce que la solidarité – le cœur qui pense, Éditions Abeille et Castor, 2011
  • Entretien avec Karl Marx, Paris, Plon, 2012
  • Marx quand même, Paris, Plon, 2012.
  • Dictionnaire amoureux de la laïcité, Paris, Plon, 2014.
  • Karl Marx, penseur de l’écologie, Paris, Le Seuil, 2018.
Coauteur
  • Les Préaux de la République (ouvrage collectif), Minerve, 1990
  • avec Jean-Paul Scot. Un poète en politique. Les combats de Victor Hugo. Flammarion, 2002
  • Mémento du républicain, écrit à quatre mains avec André Bellon, Jérémy Mercier et Inès Fauconnier, 2006
  • Antología laica : 66 textos comentados para comprender el laicismo, écrit avec César Tejedor de la Iglesia, Ediciones Universidad de Salamanca, 2009

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