« Pourquoi les intellectuels se trompent », de Samuel Fitoussi, et « Aron critique de Sartre » : d’une tendance à l’égarement chez les intellectuels
.
Le jeune essayiste jette une lumière inédite sur une vieille question : la propension des intellectuels à se tromper gravement. C’est l’occasion de relire ce qu’en disait Raymond Aron, dont paraît un recueil de textes sur son meilleur ennemi, Sartre.
.
.

Trop pris dans son idée.
« Aron critique de Sartre », présenté et édité par Perrine Simon-Nahum, Calmann-Lévy, « Bibliothèque Raymond Aron », 476 p., 26,50 €, numérique 18 €.
.
Qu’il faille se méfier des intellectuels, de leur conformisme coutumier, de leur intraitable lâcheté, voilà l’une des leçons que nous aurions pu retenir du XXe siècle. Après avoir fui l’Allemagne nazie, la philosophe Hannah Arendt était bien décidée à ne plus en fréquenter. Sous ses yeux, tant de beaux esprits s’étaient empressés de rallier le pouvoir hitlérien, tant de plumes prestigieuses avaient cessé de saluer les parias ! « Je vivais dans un milieu d’intellectuels, se souviendra-t-elle en 1964, mais je connaissais également d’autres personnes, et je pouvais constater que suivre le mouvement était pour ainsi dire la règle parmi les intellectuels, alors que ce n’était pas le cas dans les autres milieux (…). Je parle au passé… mais aujourd’hui je suis bien plus édifiée. »
Le sommes-nous aussi, soixante ans plus tard ? Rien n’est moins sûr, tant demeure répandu le préjugé selon lequel les intellectuels seraient immunisés contre les préjugés. Oublieux du passé, nous résistons à ce constat désagréable : non seulement les intellectuels ont peu résisté à l’oppression, mais ils ont souvent été à l’avant-garde du pire.
Dans son nouveau livre, Pourquoi les intellectuels se trompent, l’essayiste Samuel Fitoussi ne se contente pas de revenir sur une faillite morale déjà largement documentée. Son ambition est de décrire ses ressorts toujours actuels en posant le problème suivant : comment se fait-il que les hommes et les femmes qui ont vocation à brasser des textes et des concepts soient sujets, plus que d’autres, à des délires dont les conséquences collectives se révèlent parfois désastreuses ?
.
Pathologies du raisonnement
Pour tenter de répondre à cette question, le chroniqueur au Figaro propose une synthèse vivace qui s’appuie non seulement sur des références bien connues (George Orwell, Raymond Aron, Jean-François Revel), mais aussi sur toute une littérature anglo-saxonne moins familière aux lecteurs francophones, spécialisée dans l’étude des biais cognitifs. A partir de ces sources multiples (théories économiques, études de cas psychosociologiques…), il éclaire certaines pathologies du raisonnement propres aux intellectuels : plus vous êtes instruit, plus vous aurez tendance à adopter des positions extrêmes ; plus vous êtes informé, plus vos opinions risquent d’être polarisées ; plus vous êtes diplômé, plus vous vous persuadez facilement que les autres développent des arguments biaisés ; plus vous vous montrez agile d’esprit, plus votre mauvaise foi possède d’élasticité, vous permettant de toujours retomber sur vos pieds…
.
Ainsi, la capacité à neutraliser chaque information nouvelle en la passant au filtre d’un a priori idéologique explique l’un des arts où excellent beaucoup d’intellectuels : ne pas voir ce qu’ils ont sous les yeux. Reprenant ici un questionnement cher à Charles Péguy (qu’il ne cite pas), Samuel Fitoussi souligne que cet aveuglement a sans doute moins à voir avec l’ignorance qu’avec l’intelligence. « J’avais des yeux pour voir et un esprit entraîné à déformer ce qu’ils voyaient », résumait en 1954 l’écrivain Arthur Koestler, qui avait visité l’Union soviétique vingt ans plus tôt et n’y avait rien remarqué d’alarmant. Face à l’horreur des crimes staliniens, maoïstes ou nazis, combien d’intellectuels sophistiqués, universitaires ou journalistes, se sont laissés aller aux délices du déni ?
Chez les intellectuels, ce plaisir coupable peut se révéler irrémédiable. Une fois qu’ils ont décidé de regarder ailleurs, il leur est difficile d’admettre leur erreur. « Au-delà des intellectuels, tous ceux qui vivent de leurs idées (écrivains, politiciens, journalistes…) ont beaucoup à perdre en changeant d’avis », note Fitoussi dans l’un des passages les plus tonifiants de son essai.
.
Pour un individu dont la réputation sociale se confond largement avec ses idées, le prix à payer peut être exorbitant : remettre en cause le conformisme politique auquel il adhérait, c’est menacer son confort personnel et s’exposer au rejet de ses pairs – ô très chers collègues ! ô compagnons de certitude ! Symétriquement, et c’est une raison de plus pour ne pas s’embarrasser de scrupules, le coût social de l’erreur se révèle très faible, dans ces milieux plus qu’ailleurs, comme l’ont démontré les nombreux intellectuels dont l’aura demeure intacte alors qu’ils ont raconté, sur les sujets les plus divers, n’importe quoi.
Ici, du reste, Samuel Fitoussi pourrait mieux faire. Emporté par son élan, il a lui-même tendance à aller un peu vite en besogne, notamment lorsqu’il vilipende en bloc les penseurs de la « déconstruction » ou quand il moque des figures comme Roland Barthes et Michel Foucault. Celles-ci ne doivent pas échapper à la critique, bien sûr, mais la manière dont l’auteur les évoque laisse penser qu’il ne les a pas lus d’assez près.
.
Et puis les intellectuels et les journaux dont il dénonce les errements sont presque tous de gauche. Or, en se creusant la tête, on devrait pouvoir trouver quelques auteurs et quelques publications de droite qui ont connu quelques égarements. Pendant la guerre civile espagnole (1936-1939), par exemple, une grande partie de la presse conservatrice n’a rien voulu savoir des crimes de Franco. Et ce fut l’honneur d’un écrivain de droite comme Georges Bernanos de dénoncer cet aveuglement, quitte à se mettre à dos ses anciens compagnons royalistes.
Ainsi, quand Samuel Fitoussi accable Jean-Paul Sartre (1905-1980) et lui préfère Raymond Aron (1905-1983), qui fut lui-même une signature du Figaro, il semble oublier deux aspects importants : d’une part, Aron n’a jamais hésité à exprimer ses désaccords vis-à-vis de sa propre famille politique ; d’autre part, s’il fut un critique aussi puissant de Sartre, c’est parce qu’il partageait avec lui tout un monde de textes et d’émotions. Dans tous les sens du terme, il le comprenait.
.
Ethique du dialogue
Pour le vérifier, on lira le recueil de textes intitulé Aron critique de Sartre, qui prend place dans la précieuse « Bibliothèque Raymond Aron » des éditions Calmann-Lévy. Conçu et présenté par la philosophe Perrine Simon-Nahum, ce volume fait cohabiter des interviews et des conférences avec l’épais essai Histoire et dialectique de la violence, où le sociologue propose une réponse à la Critique de la raison dialectique du philosophe (Gallimard, 1960). La longueur et la profondeur de cette réponse suffiraient à montrer combien Aron estimait le « petit camarade », avec lequel il n’a jamais cessé de débattre. Parfaitement conscient que Sartre couvre d’injures quiconque émet un avis différent du sien, Aron tient néanmoins à discuter ses thèses avec loyauté. Plus que les enjeux théoriques en question (l’existentialisme sartrien entre philosophie de la liberté et justification de la terreur), c’est cette éthique du dialogue qui nous importe ici.
Sartre et Aron se sont connus très jeunes, à Normale Sup, où ils partageaient la même « turne ». Longtemps, ils ont eu ensemble des échanges passionnés. C’était « les quatre cents coups de la discussion intellectuelle ! ». Et puis un jour, la conversation s’est interrompue. Seul Aron a essayé de la poursuivre. Cette démarche s’appuyait sur une culture commune, notamment un rapport très fort au marxisme, à l’égard duquel Aron reconnaissait sa dette. Mais à partir du moment où Sartre avait radicalisé ses positions et ses méthodes, un tel effort exigeait aussi une décision : ne jamais s’abaisser à utiliser les armes de l’adversaire, celles de la polémique malhonnête.
.
Quand Sartre caricature les thèses d’Aron et lui prête des discours absurdes ou odieux, celui-ci ironise (« Je tiens à sa disposition un résumé de L’Etre et le Néant en dix lignes, dans le même style ») et continue d’exposer en détail la doctrine de son rival. De même, Aron peut citer (comme le fait aussi Fitoussi) les propos par lesquels Sartre légitima les atrocités du stalinisme ou du maoïsme. Mais ce n’est jamais pour le livrer au sarcasme : « Je n’ai pas la moindre intention de marquer des points en provoquant le sourire aux dépens d’un philosophe capable d’énormités », prévient celui qui a toujours célébré la virtuosité littéraire de Sartre, ainsi que son « extraordinaire fertilité » théorique.
Nous voilà donc revenus à notre point de départ. Certes, la puissance intellectuelle de Sartre a produit des œuvres admirables. Mais elle l’a également amené à se fourvoyer très souvent, jusqu’à devenir la figure emblématique de ces clercs qui niaient les crimes totalitaires et jetaient la suspicion sur chaque dissident. Aux yeux de ces arrogants, Raymond Aron passait au mieux pour un mou, au pire pour un traître qui « faisait le jeu » du capitalisme, de l’impérialisme et du fascisme.
En refermant le beau recueil Aron critique de Sartre, on saisit pourtant la radicalité dont était porteuse son humilité. Résistant de la première heure, il considérait le doute comme une force. Professeur austère, il avait assez d’humour pour ne pas se prendre trop au sérieux. Théoricien de haut vol, il était déterminé à examiner le réel sans préjugé, autrement dit à « ne pas avoir peur des faits ». A l’heure où les périls s’accumulent de nouveau, espérons que les intellectuels auront retenu la leçon d’Aron, et auront sa bravoure. Faute de quoi toutes leurs belles idées risquent de nourrir, une fois de plus, une dangereuse bouillie idéologique. Et alors « toute la sale cuisine recommencera » – comme disait Karl Marx.
.
Extrait
« Les croyances communes servent souvent à souder un groupe ; leur contenu est secondaire. Une idée (il faut augmenter les impôts) soude un groupe, l’idée opposée (il faut baisser les impôts) en soude un autre. C’est pourquoi, comme l’écrit Steven Pinker, celui qui professe sa foi dans la théorie de l’évolution n’exprime pas toujours une opinion scientifique ; souvent, il exprime “son allégeance à une sous-culture séculaire et libérale, par opposition à une sous-culture religieuse et conservatrice” (…). Mais alors, pourquoi l’adhésion à des idées fausses permet-elle de démontrer efficacement sa loyauté envers son groupe d’appartenance ? Parce qu’elle envoie un signal : je suis plus fidèle au groupe qu’à la réalité. Signal que n’envoie pas l’adhésion à des idées valides. (…) De ce point de vue, ce sont les croyances irrationnelles qui soudent le mieux les groupes : moins elles sont plausibles, plus chacun est tenté d’y renoncer, et plus ceux qui n’y renoncent pas prouvent qu’ils placent la fidélité au groupe avant toute chose. »
.
Pourquoi les intellectuels se trompent, pages 192-194
Lire un extrait d’« Aron critique de Sartre » sur le site des éditions Calmann-Lévy.
.