Ekaterina Barabach : « La plupart des Russes ne savent rien de la guerre et ne veulent pas savoir »
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Journaliste et critique de cinéma, considérée comme « agente de l’étranger » par le Kremlin, Ekaterina Barabach a été exfiltrée de Russie par Reporters sans frontières. À 64 ans, elle risquait dix ans de prison. Réfugiée en France, elle s’apprête à demander l’asile politique.
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Margaux Houcine
8 mai 2025
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À 64 ans, elle a tout laissé derrière elle, même sa mère âgée de 96 ans. Bien consciente qu’elle ne retournera probablement jamais en Russie, du moins « tant que Poutine sera vivant ». Ekaterina Barabach risquait dix ans de prison dans son pays pour avoir publié sur Facebook des messages contre la guerre en Ukraine.
Journaliste pour l’antenne russe de RFI puis pour le média Republic, elle était, comme beaucoup de journalistes et opposant·es politiques, considérée comme « agente de l’étranger ». Le 25 février, au retour du festival international de cinéma de Berlin (Allemagne), elle a été arrêtée à l’aéroport de Moscou. Accusée de « diffusion de fausses informations » sur l’armée russe et jugée dans la foulée, elle a échappé à la prison, mais était assignée à résidence jusqu’à nouvel ordre.
En 2022, Reporters sans frontières avait déjà organisé l’exfiltration de Marina Ovsiannikova, une journaliste russe qui encourait elle aussi dix ans de prison après avoir brandi une pancarte anti-guerre à la télévision d’État. La Russie est aujourd’hui 171e sur 180 pays du classement mondial de la liberté de la presse réalisé par l’ONG. Depuis le début de la guerre, tous les médias sont soumis à la censure militaire, et la quasi-totalité des journaux indépendants sont interdits ou déclarés agents de l’étranger.
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Ekaterina Barabach : C’est l’enquête sur moi et le fait que je risquais une peine de prison de plusieurs années, qui m’ont poussée à partir. J’écrivais des textes contre la guerre sur ma page Facebook et dans le média où je travaillais. J’y ai accusé le pouvoir et l’armée russes d’avoir agressé d’autres pays, d’avoir détruit des villes, tué des gens…
Assez vite, ils ont commencé à arrêter les gens, pas seulement pour leurs textes, mais aussi pour des likes sur les réseaux sociaux.
Mon fils et sa famille vivent en Ukraine. Quand j’imaginais les missiles tomber sur mes enfants, j’ai compris que c’était impossible de me taire. J’ai décidé de rester une vraie journaliste, et j’ai continué d’écrire mes textes, jusqu’au moment de mon arrestation.
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À partir de quand avez-vous été surveillée ?
Ils ont commencé dès le premier texte publié. Mi-février 2022, ils ont ouvert une investigation pénale criminelle. Et le 25 février 2025, six personnes sont arrivées dans l’appartement de ma mère, où je vivais à ce moment-là. Cinq portaient des masques.
Ils m’ont dit qu’on me soupçonnait de crime, ils ont fait une perquisition, mais je ne comprenais pas ce qu’ils cherchaient. Ensuite, ils m’ont emmenée avec eux. J’ai passé une nuit en prison, j’ai été jugée le lendemain, et le verdict était l’assignation à résidence surveillée. C’est mon avocat qui a réussi à obtenir cette peine, avec l’argument que ma mère avait 96 ans.
Quelques jours après, j’ai commencé à penser à fuir. J’avais bien sûr peur de laisser ma mère toute seule, mais nous comprenions très bien que le risque de prison ferme était très important. Je savais que de toute façon je serais séparée de ma mère pour toujours, c’était inévitable. Mais c’était mieux de se séparer en Europe et en sécurité plutôt qu’en prison.
J’ai beaucoup pleuré, mais elle, elle m’a rassurée. Elle m’a dit que j’avais choisi le bon chemin. Et que nous devions aller jusqu’au bout, en restant dignes. Après un mois et demi, j’ai réussi à le faire.
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Comment avez-vous quitté le pays et rejoint la France ?
Quelqu’un m’a aidée à tout organiser, et une personne en Europe m’a guidée tout le long, en discutant des moindres détails, comme le fait de mettre des lunettes du soleil et un chapeau. Je ne peux pas tout raconter, mais on m’a apporté une voiture que la police russe ne pouvait ni surveiller ni suivre.
J’ai ensuite dû me cacher pendant deux semaines, dans les rues, les forêts, les champs, les villages. Et le jour de mon anniversaire, le 26 avril, j’ai traversé la frontière et je suis arrivée en Europe, dans un pays où j’étais en sécurité. Il y a eu quelques problèmes de logistique, mais en six jours, je me suis retrouvée à Paris.
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Vous portiez un bracelet électronique, comment avez-vous pu vous enfuir avec ?
[Rires] C’était très simple ! Le bracelet ressemble à ça [en pointant sa montre noire]. Des émetteurs produisent un signal qui arrive jusqu’au FSB [Service fédéral de sécurité russe – ndlr], pour qu’ils voient en permanence si tu te trouves toujours dans le périmètre de ton appartement.
Une fois en voiture, je l’ai scié. J’avais aussi une perruque brune en forme de chignon. Alors quand j’ai eu fini de scier le bracelet, je l’ai jeté par la fenêtre avec la perruque. Aujourd’hui, c’est quelque part dans une forêt de Russie. Depuis, le FSB exige le remboursement du bracelet pour 10 000 roubles [l’équivalent de 100 euros – ndlr].
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Avant de partir, quel constat faisiez-vous de votre propre travail en Russie, et dans quelle ambiance travailliez-vous ?
Je continuais d’écrire sans regarder la censure. Quelle ambiance peut exister sous la dictature ? Pour moi et pour tous les gens normaux, c’était très difficile de rester en Russie. Il y a une énorme propagande de la part du pouvoir, à laquelle la plupart des gens sont vraiment exposés. Le journalisme n’existe plus. C’est fini, et c’est comme ça.
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Au-delà des journalistes et des opposants, ce sont désormais également des avocats qui sont poursuivis en Russie…
Les autorités arrêtent aussi des gens juste pour les likes sur les réseaux sociaux, ou pour une simple phrase. Le pouvoir interdit la publicité dans tous les médias de masse. Si le média est annoncé comme agent étranger, les journalistes qui y travaillent ne peuvent plus gagner leur vie grâce à la publicité. Tout devient plus dur.
Un exemple très connu est celui d’une pédiatre d’un certain âge qui travaillait comme médecin. Un jour, une patiente est venue pour un rendez-vous médical avec son fils. Elle lui a dit que son mari était mort à la guerre, en Ukraine. La médecin lui a demandé pourquoi il était allé en Ukraine et a dit qu’il était une cible légitime pour l’armée ukrainienne. La mère du garçon a écrit une lettre de dénonciation contre la médecin, qui a été condamnée à cinq ans et demi de prison ferme.
Il y a aussi le cas d’une jeune artiste, Alexandra Skochilenko. Au début de la guerre, dans un supermarché, elle a remplacé les étiquettes des prix des produits par des petits dessins contre la guerre. Elle a pris de la prison ferme et a été échangée contre un vrai criminel.
Il y a beaucoup de cas comme ça. Moi, j’ai eu de la chance. Je suis journaliste, et il y a eu beaucoup de bruit autour de mon affaire. Le plus important, c’est qu’ils ne m’ont pas donné de la prison ferme tout de suite, mais seulement une assignation à résidence, ce qui était une première. Beaucoup de prisonniers politiques n’ont pas cette chance.
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Le contrôle des médias est extrêmement important sur le territoire russe, avec la plupart des journaux qui se font porte-parole du Kremlin. En Russie, que sait-on de la guerre en Ukraine ?
La plupart des gens ne savent rien et surtout, ils ne veulent pas savoir. La propagande à la télévision et sur Internet donne toujours la version du gouvernement : l’Ukraine grouille de nazis et se prépare pour attaquer la Russie. C’est la même rhétorique évoquée par Hitler le 22 juin 1941 : il a prononcé absolument les mêmes paroles quand l’armée allemande a commencé la guerre contre l’Union soviétique.
Les gens écoutent cette propagande et disent que les coupables sont l’Europe et les États-Unis et que tout le monde veut détruire la Russie car c’est le meilleur pays du monde et le dernier qui ait des valeurs traditionnelles. Parce qu’en Europe, il n’y a que des homosexuels et des fascistes [Rires] !
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Les journalistes en exil, comme ceux de Meduza ou Novaya Gazeta Europe, par exemple, sont-ils lus par des Russes ou bien uniquement par des Occidentaux ?
Ils sont lus par un cercle très restreint de personnes qui sont contre le Kremlin, la guerre et la propagande. Les autres disent qu’ils n’iront jamais lire ces médias car ils sont mensongers. Même quand ces journalistes étaient encore en Russie avant leur exil, ils étaient peu lus.
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Quel futur voyez-vous pour le paysage médiatique en Russie ?
Il n’y a pas de futur pour le journalisme en Russie. J’aimerais travailler depuis la France comme journaliste, bien sûr, si j’y arrive, car le nombre de médias russophones en France est déjà très limité.
J’espère aussi que je vais travailler pour les médias en Ukraine. Toute ma famille vient d’Ukraine, j’y suis moi-même née. Avant la guerre, je travaillais pour des journaux ukrainiens. J’ai beaucoup écrit sur la Russie pour que les Ukrainiens comprennent tout ce qui se passe là-bas. Mais aussi pour que je puisse enfin revoir mon fils qui est en Ukraine, car je ne l’ai pas vu depuis le début de la guerre.
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Margaux Houcine à suivre sur Médiapart