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De nouveaux tribuns. Le « moment machiavélien » de l’Europe

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Face aux périls géopolitiques, il est nécessaire d’abandonner une vision abstraite de l’Europe où seules seraient partagées des valeurs, et de la concevoir comme la manifestation politique d’intérêts communs.

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Céline Spector
avril 2024
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La guerre en Ukraine et, plus récemment, celle au Moyen-Orient ont réveillé l’Europe de son sommeil géopolitique. L’espoir d’un monde pacifié par le commerce et la culture semble s’exténuer sous nos yeux. Depuis plusieurs années, le philosophe et conseiller politique Luuk van Middelaar sonne l’alerte : l’Europe doit sortir de la pensée universaliste où elle a trouvé refuge après 1945, réapprendre le langage du pouvoir, entamer la métamorphose qui la transformera en acteur géopolitique. Il lui revient de devenir une « puissance », vouée à entrer dans le champ des rivalités avec la Russie, la Turquie, l’Iran, la Chine voire les États-Unis, et de tenir compte des coordonnées de sa finitude. Dans ses conférences données au Collège de France du printemps 2021, Luuk van Middelaar distingue ainsi choros et topos, « espace abstrait » et « lieu concret », ou encore chronos et kairos, « temps support de la chronologie des événements » et « moment opportun » : dans les deux cas, l’Union est appelée à effectuer un « tournant ». Consciente du kairos et lucide sur le topos, l’Europe doit mieux définir ses intérêts, cerner ses frontières et esquisser les contours de son projet, qui ne doit plus être de libéralisation mais de protection1. Ne plus se concevoir comme un pur espace de valeurs universelles est un préalable : amarrer l’Union revient à lui assigner son territoire, son récit et sa stratégie, d’autant que la pax americana semble derrière nous et que l’Europe est confrontée, depuis l’annexion de la Crimée en 2014, à des choix tragiques.

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Mais comment l’Europe peut-elle se réinventer dans ce nouveau « moment machiavélien2 », où elle éprouve sa vulnérabilité, sa contingence et sa finitude ? À qui peut-elle confier le rôle de stratège en ce moment existentiel où elle fait l’expérience de sa mortalité3 ? Et peut-elle conquérir l’efficacité dans l’action, au moment où un nouvel élargissement se profile, sans aggraver son déficit démocratique4 ? Cette contribution déplace la focale de Machiavel à Montesquieu : ce qui est requis de manière prioritaire n’est pas tant de figer les frontières que de proposer un nouvel équilibre des pouvoirs, en faveur du Parlement européen et au détriment du Conseil, en faveur de la logique fédérale et au détriment de la logique intergouvernementale. Favoriser la liberté politique en temps de péril ne peut signifier donner blanc-seing à cette partie du pouvoir exécutif qu’est le Conseil européen : il importe de rééquilibrer les institutions en faveur des citoyens européens et de l’Union plutôt que des États. À l’heure où la politique étrangère européenne risque de passer « sous les radars » du peuple, la nécessité d’un contrôle démocratique s’impose.

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Renforcer le pouvoir exécutif du Conseil

Le premier risque pour l’Union européenne est de rester un nain géopolitique, sous la protection – aujourd’hui plus fragile – de l’Otan. Face aux multiples crises qui l’ont assaillie (monétaire, migratoire, sanitaire et militaire), l’Europe a de fait semblé transie. Mais elle a aussi consenti une métamorphose inouïe. Jadis fervente partisane de la « politique de la règle », elle a dû adopter, selon Luuk van Middelaar, une « politique de l’événement ». À l’insouciance stratégique, elle a dû substituer l’improvisation géopolitique. Si la fortune survient, ne faut-il pas exhiber des exemples extraordinaires de virtù ? L’agression russe et l’ouverture des négociations d’adhésion à l’Ukraine et à la Moldavie rendent ce réquisit plus tangible encore.

Pourtant, le danger qui accompagne la transformation de l’Union en acteur géopolitique n’est pas mince : le gain de puissance et d’efficacité pourrait s’opérer au détriment de la légitimité démocratique. Face aux assauts des dictateurs, la tentation est au renforcement du pouvoir exécutif, déjà favorisé par la création, en 1974, du Conseil européen, pérennisée par le traité de Lisbonne5. Observateur direct des sommets et des conseils de crise, Luuk van Middelaar salue l’œuvre accomplie en leur temps par les dirigeants français ou allemand, mais aussi par certains présidents du Conseil ou de la Commission, voire de la Banque centrale : apôtres machiavéliens d’une nouvelle raison d’État, chefs d’orchestre d’une politique sous tension dans la fièvre de longues nuits de négociation, Angela Merkel, Nicolas Sarkozy, François Hollande ou Mario Draghi ont su créer des solutions inédites en instrumentalisant parfois le droit à leurs fins.

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Il reste que la raison d’État ne peut à terme servir l’Union et qu’il faut concevoir, de manière structurelle, la réforme de ses institutions. Car celles-ci demeurent illisibles, selon l’auteur, contribuant à l’euroscepticisme. Les mécanismes du gouvernement européen échappent aux citoyens – la Commission et le Conseil rivalisant pour la première place. Luuk van Middelaar choisit sans équivoque son camp : défenseur d’une forme de confédération entre États-nations, il juge que le Parlement européen doit se considérer comme simple législateur dans un système de séparation des pouvoirs analogue au système américain ou suisse. Il revient alors au Conseil européen de se charger du pouvoir exécutif, de pair avec la Commission, mais en assumant un rôle dominant6. Quoique les vingt-sept chefs d’État et de gouvernement doivent s’accorder, ils manifestent une efficacité et une visibilité supérieures à celle des autres instances – surtout lorsque le tandem franco-allemand est à la manœuvre. L’auteur minore ainsi le rôle de la Commission qui a, selon lui, contribué à la dépolitisation de l’Europe au profit d’une gouvernance juridique et technique. Dans cette vision exécutive des choses, l’Union renoncera également à son rêve illusoire d’une parlementarisation fédérale, jugée « indésirable7 ».

Or la conjoncture présente appelle-t-elle à maintenir le Parlement dans un rôle subordonné ? Faut-il renvoyer dos à dos le « simplisme » des nationalistes et « l’illusion » des fédéralistes qui aspirent à ce que le Conseil européen devienne un sénat ? Doit-on se contenter, pour le Parlement européen, d’un rôle de contrepoids civique aux exécutifs ? Le retour du refoulé politique doit-il prendre la forme d’une montée en puissance du Conseil européen, considéré comme seul centre d’impulsion politique ?

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Le risque de ce nouveau réalisme politique serait sans doute, comme le souligne le juriste Julien Barroche, de réduire la politique à l’improvisation et à la décision en situation d’exception – vision schmittienne, plus que machiavélienne, de la vie politique8. Miné par des rapports de force, entre États créanciers et débiteurs notamment, le directoire exécutif devrait au moins assumer une responsabilité politique devant le Parlement européen. Aussi faut-il proposer une relecture moins unilatérale de Machiavel et s’inspirer non seulement de l’auteur du Prince, mais aussi de celui des Discours sur la première décade de Tite-Live, plus attentif à la production durable d’institutions libres.

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Un autre Machiavel ?

Dans Le Prince, Machiavel décrit la condition du politique voué à improviser en situation de « nécessité »9. Le secrétaire florentin invoque les circonstances exceptionnelles : il mentionne la « nécessité si urgente10 » qui oblige à réagir sans différer. Cette nécessité se manifeste sous la forme d’un péril soudain auquel la politique est contrainte de faire face pour sauver la cité (mantenere lo stato). Toutefois, la nécessité ne se réduit pas à des situations d’urgence et de crise, telles que la menace sur l’intégrité du territoire ou l’atteinte à la sûreté publique. Elle tient à la nature humaine : l’universalité de l’état de guerre renvoie à celle des passions humaines, à la guerre permanente des désirs. Les « humeurs » de l’élite et du peuple sont contradictoires : chez le peuple, un désir de ne pas être commandé ni opprimé par les grands ; chez les grands, un désir de commander et d’opprimer le peuple11. La conséquence est décisive : pour Machiavel, il n’est pas de différence entre circonstances ordinaires et état d’exception ; la politique est le lieu du régime d’exception. La guerre demeure la condition et l’horizon du politique, et la politique se conçoit comme un art de la guerre12. Le modèle de la stratégie militaire gouverne l’appréhension du pouvoir. Face à la fortune mobile et hostile, la virtù du prince s’impose. Les vicissitudes de la grandeur et de la décadence des empires sont là pour le prouver : la paix n’offre qu’une illusion de tranquillité, une tentation de stabilité à laquelle le prince doit résister et non céder. Ainsi le prince doit-il composer une figure mi-homme mi-bête, dont le Centaure fournit l’emblème : bête elle-même hybride, mi-lion mi-renard, dotée de force et de ruse, vertus cardinales en temps de guerre13.

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Il reste que la division de la République entre patriciens et plébéiens peut trouver une issue institutionnelle. Sous certaines conditions, les institutions sont en mesure de canaliser les agitations, aspirations et ambitions qui fermentent afin de produire le vivere civile. Dans Le Prince, Machiavel offre d’abord l’exemple de la France, où le prince légifère avec le consentement des Parlements, « tiers-juges » capables de contenir l’ambition des grands et de protéger les petits contre leur insolence. Le Parlement de Paris masque les intentions du prince : il agit comme un rempart, un corps intermédiaire interposé entre le monarque et ses sujets de manière à mettre le premier à l’abri de la haine des seconds. Mais, devenue institution, la ruse assure réellement la cohésion de l’État : elle transforme le conflit des ordres et délivre la société de la violence en canalisant les intérêts conflictuels14. Dans un passage célèbre des Discours, Machiavel évoque le rôle des « tribuns de la plèbe » dans la constitution de Rome. Grâce aux tribuns, la désunion du Sénat et du peuple a rendu la République romaine puissante et libre : permettant au peuple d’avoir sa part dans l’administration publique, ils jouèrent le rôle de gardiens de la liberté romaine15.

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Quel rôle assigner au Parlement européen ?

À tant de siècles de distance, cette théorie peut paraître obsolète. Mais elle conserve sa puissance critique dans l’analyse du « moment machiavélien » qui est le nôtre : afin de renforcer la représentation du peuple, il importe de revaloriser le rôle du Parlement comme force politique appuyée sur des forces sociales concurrentes. Cela suppose de congédier la leçon du machiavélisme ordinaire. Montesquieu se félicitait déjà que ses contemporains s’en prémunissent : « On a commencé à se guérir du machiavélisme, et on s’en guérira tous les jours16. » La critique vise une conception cynique de l’art de gouverner comme manipulation du peuple ; elle dénonce une vision du politique en termes de décisions plutôt que d’institutions. Aussi faut-il poursuivre la leçon de Machiavel en évitant les effets pervers de ses maximes. Sans idéalisme, Montesquieu entérine la nécessité d’un équilibre des pouvoirs entre intérêts concurrents afin de produire des lois « favorables à la liberté ». Mais, dans la République moderne, seul un Parlement contrebalançant le prince peut faire en sorte que le pouvoir arrête le pouvoir17.

Si Luuk van Middelaar cite en ce sens Montesquieu, il semble nonobstant négliger les risques qu’emporterait donc un renforcement du pouvoir du Conseil européen afin de mener la politique de l’événement, c’est-à-dire de décider et d’agir dans les situations d’urgence. Définissant les orientations stratégiques de l’Union, la réunion des chefs d’État et de gouvernement et le Conseil des ministres jouent un rôle à la fois exécutif et législatif : ils donnent l’impulsion de la politique européenne, réservant à la Commission le rôle d’un secrétariat général et au Parlement celui d’un organe subordonné. En matière de politique étrangère notamment, l’asymétrie est réelle entre Parlement et Conseil18. Parce que le Conseil européen joue le rôle d’un monarque électif, le rapport entre les trois instances du triangle institutionnel (Commission, Parlement et Conseil) demeure déséquilibré au profit de l’organisation intergouvernementale. Quant à la Commission, de plus en plus politique si l’on tient compte du profil des commissaires, elle ne dispose pas de poids suffisant pour contrebalancer celui du Conseil. Surgit alors un piège de la décision collective, là où la règle d’unanimité prévaut : les partenaires aux intérêts divergents, redevables à leurs électeurs nationaux, prennent des décisions sous-optimales du point de vue de l’intérêt général européen19. Corrélativement, la politique étrangère, qui a vocation à être assumée par l’exécutif, souvent dans l’urgence, n’est pas suffisamment contrôlée par le Parlement européen ou par les Parlements nationaux, qui délibèrent rarement des décisions prises par les chefs d’État et de gouvernement au niveau européen.

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La distribution des pouvoirs en Europe suppose de corriger cette dérive exécutive. Peut-être n’est-il pas nécessaire de transformer le Conseil européen en sénat, en adoptant une vision strictement fédérale du fonctionnement de l’Union. Il importe surtout que le Conseil européen soit compétent pour réviser les traités plutôt que pour déterminer les orientations générales de la politique européenne, et que le Conseil des ministres cesse d’être l’organe législatif central pour être « déclassé en une seconde chambre du Parlement européen20 ». Afin d’éviter que le régime politique de l’Union ne s’apparente à une forme d’état de nature où les plus puissants font la loi et les réfractaires du chantage, il importe de produire une volonté collective à l’issue d’un système de checks and balances. Cela suppose de rééquilibrer les pouvoirs en faveur du niveau supranational et fédéral, au détriment du « club » qui fixe le cap, le plus souvent à huis clos. Aussi faudrait-il accroître les compétences du Parlement en lui conférant l’initiative législative, en lui octroyant un budget accru et en régulant mieux le rôle des lobbys qui jouent le rôle d’une représentation sectorielle et fonctionnelle, rivale de la représentation politique. Le 22 novembre 2023, le Parlement européen a lui-même énoncé ses propositions de réforme à l’heure où un nouvel élargissement se profile : nomination de la présidente ou du président de la Commission, droit d’initiative législative, élargissement des compétences de l’Union en matière d’environnement, d’énergie, de sécurité et d’affaires étrangères, mise en place de referendums européens. Car il s’agit tout autant pour le Parlement d’animer un espace public européen : il n’est pas de démocratie sans lieux de formation des opinions politiques, sans arène médiatisée d’échanges rationnels, sans expression libre et pluraliste des passions affiliatives et combattives21.

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L’Union européenne manque sans doute de tribuns.

À ce titre, l’Union européenne manque sans doute de tribuns : lapidaires, les prises de parole au Parlement européen sont organisées de telle sorte que les commissaires ou les ambassadeurs n’aient pas à répondre directement, comme le font les ministres, aux réquisitions et aux questions qui leur sont adressées. Comment combattre l’impression tenace d’un Parlement sans reddition des comptes suffisante, très éloigné de sa « base » citoyenne, ce qui entretient l’abstention aux élections ? Comment renforcer son rôle démocratique alors même que l’accroissement continu de ses prérogatives, depuis sa première élection au suffrage universel en 1979, n’a pas suffi à le mettre au centre du jeu ? Peut-on clarifier l’identité de ce que le député européen représente : sa circonscription, son parti, son pays, le demos européen tout entier22 ? Et comment accroître le pouvoir des tribuns sans réserver à l’extrême droite ce noble privilège ?

En s’inspirant de méthodes empruntées aux économistes, certains politistes suggèrent d’augmenter les bénéfices associés au vote : accroître l’intensité des campagnes, envoyer à domicile le matériel électoral, proposer l’inscription automatique sur les listes électorales, etc. Mais ce niveau d’analyse demeure superficiel tant que l’on n’examine pas les raisons du sentiment de dépossession démocratique, si fort au niveau européen. Ainsi Paul Magnette propose-t-il de stimuler la participation en misant sur la polarisation parlementaire autour d’enjeux définis23. Évoquant, lui aussi, l’idée d’un « moment machiavélien » que l’Union doit connaître en accentuant la conflictualité de sa vie politique, il souligne la nécessité de canaliser la contestation populaire, en lui trouvant une issue institutionnelle lors de moments opportuns qui permettent une cristallisation de la conscience politique.

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À condition de ne pas voir dégénérer la vie parlementaire en arène tragicomique, comme c’est le cas actuellement aux États-Unis et en France, cette proposition semble salutaire. En complément d’autres transformations des procédures de décision au Conseil (passage de l’unanimité à la majorité qualifiée dans de nouveaux domaines, dont la politique étrangère et de sécurité commune), il serait opportun d’introduire une série de réformes susceptibles de transformer le Parlement européen en corps plus représentatif, apte à abriter et à canaliser les conflits civils qui structurent le demos européen : donner plus de corps aux « partis-parapluies » européens qui fédèrent les partis nationaux et dont les programmes doivent être rédigés à cette échelle ; réformer le statut de l’élu afin de lui ménager des périodes de campagne et de permanence mobile auprès des électeurs et électrices de sa « circonscription » ; réintroduire la procédure des « têtes de liste » conduisant à donner la présidence de la Commission au parti majoritaire au Parlement, procédure introduite en 2014, mais écartée en 2019 lorsque la France a poussé la candidature d’Ursula von der Leyen24 – en un mot, « personnaliser » le Parlement européen pour en faire le véritable gardien des intérêts du peuple.

Mais autant qu’une personnalisation, le Parlement gagnerait à une socialisation des enjeux qu’il aborde. Dénué de véritable compétence fiscale et sociale, il ne peut mener la délibération requise sur la meilleure manière de remédier aux injustices structurelles du marché intérieur ou aux inégalités de patrimoine et de revenu. Il n’intervient que de manière ponctuelle sur les conditions de travail, comme dans la directive récente sur les travailleurs de plateforme, qui constitue une avancée sociale significative. Aussi faut-il accroître le budget du Parlement, conférer à l’Union des ressources propres et lui donner le droit de lever un impôt progressif. À Jürgen Habermas qui rappelle le mot d’ordre de la révolution américaine (no taxation without representation), Étienne Balibar – qui reprend, lui aussi, l’antienne de Machiavel – répond par la réciproque (no representation without taxation)25. D’un point de vue institutionnel, il faut ainsi contrer le démantèlement de l’État social et amorcer une « révolution fiscale » à l’échelle européenne, destinée à financer la transition écologique. Cette réforme du Parlement européen permettrait du moins de pallier le défaut le plus saillant de l’actuelle démocratie européenne, soit son incapacité à conjurer l’impression d’hétéro-détermination liée à l’éloignement, à la faiblesse des circuits de communication entre l’électeur et l’élu, et à l’absence de véritables campagnes européennes suivies d’une présence physique à l’écoute des électeurs, en dehors des réseaux sociaux26. À l’heure où le Pacte vert risque d’être vidé de sa substance, il importe au plus haut point que de nouveaux tribuns puissent mobiliser les citoyens dans la lutte sociale et environnementale qui vient.

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Le risque n’est pas anodin : dans les pays les plus anciennement démocratisés, l’Union européenne risque toujours d’amplifier le désenchantement démocratique : le sentiment d’aliénation ou d’usurpation inséparable du processus de représentation se renforce. D’où le désir de reprendre le contrôle qui nourrit l’europhobie et la montée en puissance de l’extrême droite. Pourtant, l’agôn politique peut fonctionner au Parlement européen – et fonctionne déjà dans une large mesure – grâce aux clivages partisans qui influent de manière décisive sur les votes, concernant le Pacte vert notamment27. La montée en puissance de l’extrême droite doit donc aiguillonner la réflexion sur la démocratisation de l’Union et la teneur de ses combats en faveur de la justice sociale et environnementale. L’élection de juin 2024 ne doit pas offrir sur un plateau d’argent la victoire aux partis favorables à une Europe des nations ; sans céder aux partisans des pouvoirs autoritaires le triomphe d’une vaste abstention ou d’un vote massif en faveur des eurosceptiques, elle doit plutôt ranimer la flamme d’un parlementarisme arrimé à l’État de droit, porté par l’espoir que le « moment machiavélien » qui est le nôtre ne conduise pas à réarmer les princes.

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Céline Spectorà suivre sur la revue Esprit
avril 2024
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notes
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  • 1. Luuk van Middelaar, Le Réveil géopolitique de l’Europe, trad. Daniel Cunin, Paris, Éditions du Collège de France, coll. « Conférences », 2022.
  • 2. L’auteur s’inspire librement de John Greville Agard Pocock, sans retenir la nécessité d’une structure républicaine des institutions : voir J. G. A. Pocock, The Machiavellian Moment: Florentine Political Thought and the Atlantic Republican Tradition, Princeton, Princeton University Press, 1975.
  • 3. L. van Middelaar, Quand l’Europe improvise. Dix ans de crises politiques, trad. D. Cunin, Paris, Gallimard, coll. « Le débat », 2018, p. 190. Voir le compte rendu de Nicolas Arens, dans la Revue française de sciences politiques, vol. 69, no 5-6, octobre 2019, p. 925-926.
  • 4. Nous discutons de la pertinence de cette formule classique dans Céline Spector, No demos ? Souveraineté et démocratie à l’épreuve de l’Europe, Paris, Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 2021.
  • 5. Voir Thierry Chopin et Lukáš Macek, « Élargissement de l’UE : une clarification (géo)politique nécessaire » [en ligne], Telos, 28 septembre 2023. Voir également l’article de Thierry Chopin, Sébastien Gaillard et Lukáš Macek, ici, p. 69.
  • 6. Voir T. Chopin, La Fracture politique de l’Europe. Crise de légitimité et déficit politique, préface de Philippe Poirier, Bruxelles, Promoculture/Larcier, coll. « Études parlementaires », 2015. Nous le remercions de sa relecture de cet article.
  • 7. L. van Middelaar, Quand l’Europe improvise, op. cit., p. 372.
  • 8. Lire l’excellent article de Julien Barroche, « Le long chemin vers l’Europe politique » [en ligne], La Vie des idées, 9 janvier 2019. Voir aussi T. Chopin et C. Spector, « Le nouveau moment tocquevillien de l’Union européenne » [en ligne], Le Grand Continent, 17 septembre 2023.
  • 9. Nicolas Machiavel, Le Prince [1532], trad. Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zacharini, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Fondements de la politique », 2000.
  • 10. N. Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live [1531], trad. Alessandro Fontana et Xavier Tabet, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 2004, III, 6.
  • 11. Voir Marie Gaille, Machiavel et la tradition philosophique, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Philosophie », 2007.
  • 12. J.-L. Fournel et J.-Cl. Zancarini, Machiavel. Une vie en guerres, Paris, Passés/Composés, 2020 ; Miguel E. Vatter, « Chap. XXV du Prince : l’histoire comme effet de l’action libre », trad. Charles T. Wolfe, dans Thierry Ménissier et Yves Charles Zarka (sous la dir. de) Machiavel. Le Prince ou le nouvel art politique, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Débats philosophiques », 2001, p. 209-244.
  • 13. Quentin Skinner, Machiavel [1981], trad. Michel Plon, Paris, Seuil, 1989. Voir aussi Gisela Bock, Q. Skinner et Maurizio Viroli (sous la dir. de), Machiavelli and Republicanism, Cambridge, Cambridge University Press, coll. « Ideas in Context », 1990.
  • 14. Claude Lefort, Le Travail de l’œuvre Machiavel, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 1972.
  • 15. N. Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, op. cit., I, 4. Voir Serge Audier, Machiavel. Conflit et liberté, Paris, Vrin/Éditions de l’EHESS, coll. « Contextes », 2005.
  • 16. Montesquieu, L’Esprit des lois [1748], t. II, éd. Robert Derathé, bibliographie mise à jour par Denis de Casabianca, Paris, Classiques Garnier, coll. « Bibliothèque du xviiie siècle », 2011, XXI, 20. Nous nous permettons de renvoyer à C. Spector, Montesquieu. Pouvoirs, richesses et sociétés, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Fondements de la politique », 2001.
  • 17. Montesquieu, L’Esprit des lois, t. I, op. cit., XI, 4-6 ; voir aussi ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence [1734], éd. Catherine Volpilhac-Auger, avec Catherine Larrère, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 2008, ch. IX. Montesquieu lit les Discours politiques sur les décades de Tite-Live soit en latin, soit dans la traduction de N. Amelot de La Houssaye ([1683] Amsterdam, Henri Desbordes, 1692 – Catalogue, no 2400).
  • 18. Nous remercions Nicolas Arens de cette suggestion.
  • 19. Fritz Scharpf, “The joint-decision trap: Lessons from German federalism and European integration”, Public Administration, vol. 66, no 3, septembre 1988, p. 239-278.
  • 20. Dieter Grimm, « L’Europe : Oui – mais laquelle ? », trad. Annie Bottiau, Droit & littérature, no 4, 2020, p. 263-275. D. Grimm s’oppose cependant à cette stratégie de parlementarisation, jugée inefficace.
  • 21. Justine Lacroix, « Une citoyenneté européenne est-elle possible ? » [en ligne], La Vie des idées, 3 juin 2009.
  • 22. Philippe Crignon, « La représentation politique à l’épreuve de l’Europe » [en ligne], communication au 12e congrès de l’Association française de science politique, Paris, 10 juillet 2013.
  • 23. Paul Magnette, Le Régime politique de l’Union européenne [2003], Paris, Les Presses de Sciences Po, 2009, p. 261 ; entretien avec P. Magnette, « Citoyenneté et résistances à l’Europe », Esprit, avril 2019. Voir aussi son article ici, p. 49.
  • 24. Ces propositions, depuis longtemps discutées, sont synthétisées dans Kalypso Nicolaïdis, Nicolai von Ondarza et Sophia Russack (sous la dir. de), The Radicality of Sunlight: Five Pathways to a More Democratic Europe [en ligne], Center for European Policy Studies/Stiftung Wissenschaft und Politik, octobre 2023.
  • 25. Voir Étienne Balibar, Europe, crise et fin ?, Lormont, Le Bord de l’eau, coll. « Diagnostics », 2016, chap. 9. ; et Nicolas Leron, Souveraineté, l’obsession des nations, Paris, Bouquins, coll. « Essai », 2022.
  • 26. C. Colliot-Thélène, « L’Europe est-elle démocratisable ? », dans Isabelle Aubert et Jean-François Kervégan (sous la dir. de), Dialogues avec Jürgen Habermas, Paris, CNRS Éditions, 2018, p. 45-56.
  • 27. Simon Hix, Abdul G. Noury et Gérard Roland, Democratic Politics in the European Parliament, Cambridge, Cambridge University Press, 2007.

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