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« Risquer la prudence », de Catherine Van Offelen

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Un bel et vif essai de la philosophe redonne son éclat à la notion grecque de « phronèsis ».

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 02 mai 2025

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La philosophe Catherine Van Offelen. 

« Risquer la prudence. Une pratique de la sagesse antique », de Catherine Van Offelen, Gallimard, « Connaissances », 182 p., 20 €, numérique 15 €.

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CETTE VERTU ESSENTIELLE QUI NOUS MANQUE

Traduire, c’est trahir. Tout le monde sait cela. Mais il arrive que la trahison assassine. Quand une idée est désignée par un terme qui évoque tout autre chose, elle finit par n’être plus comprise, s’étiole et meurt. C’est ce qui est arrivé à la phronèsis des Grecs. Notion capitale, centrale, vitale, elle désigne dans l’Antiquité l’action intelligente, qui combine réflexion et hardiesse, prise de risque et contrôle, lucidité et audace. Ulysse chez Homère, Périclès à Athènes l’incarnent exemplairement. Et les philosophes – Aristote en tête, dans l’Ethique à Nicomaque – précisent les traits de cette vertu décisive qui entrelace raisonnement et sensibilité, logique et intuition, connaissance et action.

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Par quel terme l’a-t-on rendu, qui a fini par la tuer ? « Prudence ». Sans doute fut-il un temps où l’on entendait encore, dans l’action appelée « prudente », une part importante de responsabilité et d’esprit de finesse. Mais ce que dit ce mot, pour nous, à présent, sent affreusement la retenue, la réserve, la pusillanimité. A la place de l’audace, la précaution. Au lieu de l’élan, la bride. A l’inverse du risque, la sécurité. Bref, la traduction par « prudence » a rendu la phronèsis définitivement terne et inaudible. Puissante et subtile, la vieille idée grecque était un aiguillon. Triste et réductrice, sa traduction moderne est un étouffoir.

Risquer la prudence, le bel et vif essai de Catherine Van Offelen, dont c’est le premier livre, essaie de redresser la situation. Contre la poussiéreuse prudence, elle veut restaurer l’éclat de cette vertu pratique – à la fois politique et morale, individuelle et collective – produite par la culture grecque. Sa conviction centrale : cette antique sagesse de l’action nous serait infiniment utile, au moment où le monde perd ses repères et où les tensions s’intensifient. Face aux menaces de guerre, d’apocalypse, de déshumanisation, la phronèsis serait ce qui nous manque le plus cruellement. La redécouvrir, la réinventer, serait donc une urgence absolue.

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Un « art de la décision »

Le plaidoyer idéalise volontiers les Anciens, les enjolive même parfois. Mais il se lit avec plaisir, car la plume est alerte et les savoirs maîtrisés. Surtout, on ressent de bout en bout combien l’autrice, universitaire devenue experte en gestion de risques et collaboratrice de La Revue des deux mondes, est convaincue de la grandeur de cette conception. Elle s’enthousiasme des bienfaits possibles de sa restauration contemporaine. Quand elle parle de « rationalité souple » et d’« intuition raisonnée », elle esquisse avec ardeur un « art de la décision » qui semble faire cruellement défaut aux contemporains, et que les générations futures seraient avisées de réhabiliter. Dans le « semi-chaos » où nous vivons, elle exhorte à apprendre à agir malgré le doute et à décider dans l’incertitude, à combiner sentiments et calculs, au lieu de les opposer. Voilà qui pourrait bien, effectivement, se révéler indispensable.

Mais pourquoi persister à parler de prudence ? Pourquoi ne pas rompre avec cette tradition bien ancrée mais devenue funeste ? Phronèsis pourrait se traduire adéquatement, aujourd’hui, par « sagacité ». Ce terme correspond mieux aux aspects évoqués, il inclut notamment la réflexion tactique, sans exclure l’activité audacieuse. Un décideur « sagace » est le frère d’un sage, en plus turbulent, en moins serein. Il n’a rien de « prudent » au sens moderne. Il est temps de traduire – et d’agir – autrement.

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Lire un extrait sur le site des éditions Gallimard.

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