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Misogynie

Le «bodycount», l’obsession de ces masculinistes  décérébrés…

 

Cette pratique sexiste consistant à évaluer et juger le nombre de partenaires sexuels des femmes met au jour les éternelles dérives des réseaux sociaux, devenus terrain de jeu privilégié des masculinistes.

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 Katia Dansoko Touré
15 juin 2025 

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C’est une première. Mardi 10 juin, toute une bande d’influenceurs a été auditionnée par une commission d’enquête parlementaire sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Parmi eux, l’influenceur et acteur porno AD Laurent – qui a vu son compte TikTok suspendu, le 15 mai, sous l’impulsion d’Aurore Bergé, ministre déléguée à l’Egalité entre les femmes et les hommes – mais aussi Isac Mayembo. Celui qui se fait appeler Alex Hitchens, du nom du personnage principal du film Hitch, expert en séduction, a coupé court au bout d’une quinzaine de minutes à l’audition qui portait notamment sur ses propos misogynes qui pullulent sur TikTok et YouTube. De fait, suivi par plus de 654 000 personnes sur la première plateforme et 372 000 sur la deuxième, Alex Hitchens fait partie des masculinistes stars qui, sur les réseaux sociaux, contribuent à populariser des discours et tendances sexistes, parmi lesquels le «bodycount». Malgré la suspension de son compte jeudi 12 juin, il était déjà de retour sur TikTok vendredi.

Quid ? En 2025, ce terme désigne le nombre de partenaires sexuels à son actif. Et sur les réseaux sociaux, force est de constater que l’on s’intéresse principalement au bodycount des femmes. Pour Alex Hitchens, une femme qui a plus de 30 ans ou affiche un «bodycount élevé» (soit cinq à sept partenaires sexuels) est disqualifiée d’office sur le marché de la séduction. Alors même qu’en moyenne, les femmes françaises ont connu 7,9 partenaires dans leur vie, contre 16,4 pour les hommes en 2023, selon la dernière grande enquête de l’Inserm, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale. «Il existe une vidéo dans laquelle Alex Hitchens n’arrête pas de demander le bodycount d’une femme à plusieurs reprises. Il lance “bodycount, bodycount, bodycount” pour l’empêcher de parler. Cette vidéo est devenue un mème. Et désormais, quand on cherche à interrompre une personne que l’on ne souhaite pas écouter sur n’importe quel propos, on lui répète le mot “bodycount” à l’envie», raconte Antoine, 22 ans, étudiant en finance à Paris et utilisateur assidu des réseaux sociaux.

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«Objectification des femmes»

Alex Hitchens est loin d’être le seul masculiniste à déblatérer sur le bodycount des femmes. «Tout le monde le sait mais une personne qui a conduit plusieurs voitures, c’est un pilote, mais une voiture qui a été conduite par beaucoup d’hommes, c’est une poubelle. Les femmes regardent le futur d’un homme et les hommes regardent le passé d’une femme», lance le détenteur masculiniste d’un compte TikTok dénommé «Prototype Alpha» (plus de 20 000 abonnés), devant les sourires de femmes surmaquillées. «Le bodycount est un trope sexiste et misogyne», pose, pour Libé, Laure Salmona, cofondatrice de l’association Féministes contre le cyberharcèlement et autrice de l’ouvrage Quinze Idées reçues sur les cyberviolences et le cyberharcèlement (le Cavalier Bleu, 2025). «Dans une vision patriarcale, une femme qui a eu beaucoup de partenaires sexuels va être dévalorisée quand un homme dans le même cas va être vu comme un tombeur, quelqu’un qui a de l’expérience. Aussi, le terme “bodycount” participe à l’objectification des femmes.»

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Parler de bodycount à l’endroit des femmes sur les réseaux sociaux n’est pas seulement l’apanage des hommes. En témoignent les saillies de Thaïs d’Escufon, militante d’extrême droite aux plus de 185 000 abonnés sur TikTok. Dans une vidéo publiée en décembre 2023 et baptisée «Le bodycount c’est important» (plus de 300 000 vues), elle explique qu’une femme de moins de 20 ans ayant eu au moins 14 partenaires sexuels est une fille facile avec qui il n’est pas possible de construire une relation stable.

«Si, auparavant, la question était bel et bien posée, ce n’était pas aussi obsessionnel qu’aujourd’hui. Ce qui est générationnel, c’est qu’il y a une véritable hystérie autour du bodycount et un réel discours autour de cette question, livre Aurore Malet-Karas, sexologue, docteure en neurosciences et autrice de l’ouvrage Cerveau, sexe et amour (Humensciences, 2024). On assiste à un retour vers des valeurs traditionalistes, comme avec le concept de la “tradwife”. On retourne vers la dissociation entre la femme respectable et les autres.» Pierre (1), 21 ans, étudiant en école de commerce, raconte : «Je me souviens d’un pote qui disait que si une fille a “six de bodycount”, elle est trop kilométrée, que c’est un garage, et je trouve ça complètement débile.»

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Chez les ados niaiseux, un terme «complètement normalisé»

A l’origine, le terme «bodycount», que l’on pourrait traduire par «décompte du nombre de corps» est utilisé pour établir le bilan de victimes après un drame du type accident ou catastrophe naturelle. «Sur Internet, beaucoup de termes apparaissent et on a du mal à en tracer la provenance. Il aurait été utilisé sur les champs de bataille au cours de la Seconde Guerre mondiale pour compter le nombre de morts», détaille Pauline Ferrari, journaliste spécialiste des cultures web. Nina, 20 ans, étudiante en région parisienne, affirme, elle, avoir surtout entendu parler de bodycount quand elle était au lycée : «On m’a déjà pas mal posé la question. Je n’ai pas de problème avec ça mais si je ne connais pas la personne qui me questionne, je lui dis que ça ne se fait pas. La question de la vie sexuelle des femmes est quelque chose d’intime et le terme de bodycount en a fait quelque chose de générique.» Pauline Ferrari, qui dispense des séances d’éducation aux médias dans les collèges et lycées, affirme que le mot bodycount est, en effet, très employé par les ados : «Il est complètement normalisé, notamment chez les jeunes garçons qui ne voient pas le problème de ce mot.»

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Selon elle, certains termes masculinistes, tels «bodycount» ou «misère sexuelle», naissent sur des forums spécialisés de la manosphère ou des plateformes moins modérées, comme Reddit ou 4Chan, pour ensuite s’exporter vers des réseaux grand public et mainstream. «Je trouve intéressant ce terme de décompte des corps. Un terme aussi tragique, qui désigne des cadavres, renforce l’idée que, dans la perception hétéropatriarcale et masculiniste, la sexualité hétéro est une forme de violence. On compte le nombre de corps qu’on a laissés derrière nous en quelque sorte, reprend Pauline Ferrari, également autrice de l’essai percutant Formés à la haine des femmes – Comment les masculinistes infiltrent les réseaux sociaux (JC Lattès, 2023). Ce mot démontre aussi comment les masculinistes arrivent à se réapproprier des termes militants pour les tourner à leur avantage.» Et attirer le jeune public…

D’aucuns jugent que la pandémie de Covid y est pour beaucoup. «Les jeunes sont tout autant préoccupés par l’écologie, Trump et Poutine au pouvoir, la situation au Proche-Orient, etc. Dès lors que l’on vit des désordres politiques et géopolitiques, il y a un retour vers la pensée traditionaliste», ajoute Aurore Malet-Karas. Pauline Ferrari juge, elle, que le bodycount est devenu une injonction chez des ados qui découvrent les codes de la séduction, du romantisme et de la sexualité à travers les yeux des autres. Laure Salmona pointe, elle, «la portée et la vitesse avec lesquelles ce type de discours se répandent, sans parler des algorithmes à l’œuvre».

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Adhésion de plus en plus manifeste à des stéréotypes infantilisants…

Pauline Ferrari en a analysé les mécanismes : «TikTok fonctionne avec des algorithmes très binaires et très genrés qui essaient de deviner ce que les utilisateurs veulent voir avant même qu’ils ne le formulent. C’est aussi surprenant que terrifiant. Ces algorithmes calculent le nombre de temps que l’on passe sur un contenu et évaluent nos interactions – likes, commentaires, partages.» Ainsi, on peut en arriver à populariser des contenus masculinistes même s’ils nous déplaisent. Il suffit de lâcher un com, même rageur. «Rien d’étonnant donc à ce que des influenceurs, qui ne sont pas masculinistes, reprennent le terme de bodycount. Ils se rendent compte que ça crée de l’engagement. D’où la multiplication de ces vidéos de microtrottoir, dans la rue ou dans les salles de sport. Sans compter que tout le monde a quelque chose à dire sur le corps des femmes», analyse encore Pauline Ferrari.

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De fait, les vidéos TikTok de microtrottoir dans lesquelles de jeunes hommes questionnent de parfaits inconnus sur le bodycount des femmes sont légion. Légende de l’une d’entre elles, publiée en mars dernier et aux 131 000 vues : «Bodycount élevé (chez une femme), ça dégage.» Age des interlocuteurs ? La vingtaine, approximativement, voire moins. Dans son rapport sur l’état des lieux du sexisme en France 2025, le Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes (HCE), notait une division genrée de plus en plus radicale sur Internet. De plus, selon le «baromètre sexisme» évoqué dans ce même rapport, «les hommes (mais également les femmes, dans une moindre mesure) considèrent davantage que les femmes doivent avoir peu de partenaires sexuels (42 %, soit 6 points de plus qu’en 2024)».

On assiste donc, selon le HCE, à une adhésion de plus en plus manifeste à des stéréotypes au sujet des femmes. Le faible nombre de partenaires, mais aussi : «Etre fidèle en amour, être sérieuse, douce, sensible, discrète, faire ­passer sa famille avant sa carrière, avoir des enfants ou être mince.» Tout ce que prônent masculinistes et autres influenceurs misogynes.

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(1) Le prénom a été modifié.

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 Katia Dansoko Touré et MCD
15 juin 2025 

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