L’historien Jean Garrigues décortique la défense du Rassemblement national de Jordan Bardella après la condamnation de Marine Le Pen.
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La séquence politique qui vient de s’écouler est une étape supplémentaire dans la fragilisation du pacte de confiance entre les Français et notre modèle démocratique. Le paradoxe, c’est que les causes de cette fragilisation sont exactement l’inverse du soi-disant « déni de démocratie » dont Marine Le Pen et son entourage ont fait leur mantra depuis le jugement du tribunal correctionnel du 31 mars.

Le déni de démocratie, c’est le détournement de fonds publics, c’est la contestation de l’état de droit, c’est enfin la menace sur notre modèle démocratique. Au-delà des péripéties politico-médiatiques, il y a danger pour la démocratie.

D’abord une évidence : la première cause de fragilisation du pacte de confiance démocratique, c’est d’abord le délit de détournement de fonds publics qui a été commis pendant plus de dix ans par les dirigeants du Front national puis par le Rassemblement national, en toute connaissance de cause. Le système mis en place par Jean-Marie Le Pen en 2004 et poursuivi par sa fille restera comme l’un des exemples les plus marquants des dérives du financement occulte des partis sous la Ve République, au même titre que le système Urba du parti socialiste, celui des emplois fictifs de la mairie de Paris sous Jacques Chirac ou celui de l’Office HLM des Hauts-de-Seine sous Charles Pasqua.

Un mauvais coup à la confiance

Et s’il est vrai que les électeurs du Rassemblement national semblent disposés à passer l’éponge sur les turpitudes de leurs dirigeants, comme c’était déjà le cas à l’époque sur les dérapages racistes et antisémites de Jean-Marie Le Pen, il n’en est pas moins vrai que la majorité des Français approuve leur condamnation. La preuve : 64 % d’entre eux ne souhaitent pas la suppression de la mesure d’exécution provisoire, qui est au pourtant au centre du « déni de démocratie » invoqué par le Rassemblement national. En somme, on veut bien pardonner à Marine, mais on reconnaît qu’elle a fauté. Et cela ne peut que nourrir le sentiment de défiance envers les élus, plus de six Français sur dix se disant aujourd’hui persuadés que leurs députés, leurs sénateurs et leurs ministres sont corrompus. « Mains propres et tête haute », disait le slogan du Front national, inventé en 1993 et décliné par Jean-Marie Le Pen lors des élections présidentielles de 2002 et 2007.

Cette soi-disant virginité face à l’argent sale disparaît aujourd’hui corps et biens, et c’est un pan supplémentaire de la confiance envers nos élus qui s’écroule, dans la continuité des scandales Cahuzac, Fillon et Sarkozy.

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La remise en cause de l’état de droit

Et comme si cela ne suffisait pas, la défense de Marine Le Pen s’est réfugiée dans une stratégie de dénégation absolue de la faute, en portant le fer sur la république des juges, la violation de l’état de droit et le déni de démocratie. Le premier parti de France, grand vainqueur des élections européennes et du premier tour des législatives, met ainsi en accusation les fondements de notre édifice démocratique, à savoir la séparation des pouvoirs et l’indépendance des juges.

On peut contester en droit la décision du tribunal correctionnel, ce qui donnera lieu à un nouveau jugement en appel. Mais accuser cette décision d’être une entrave à la liberté du vote est non seulement une contre-vérité mais aussi et surtout un mauvais coup porté à la confiance envers notre modèle démocratique.

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C’est une contre-vérité car, au cas où le jugement d’exécution provisoire serait maintenu, rien n’empêcherait le Rassemblement national de présenter un autre candidat à l’élection présidentielle. Les sondages nous montrent d’ailleurs qu’a priori Jordan Bardella ferait aussi bien que Marine Le Pen. Par ailleurs, et c’est encore plus important, on insinue que les trois juges du tribunal correctionnel ont pris une décision politique alors qu’ils n’ont fait qu’appliquer les règles du droit, au terme d’un procès contradictoire et d’une délibération de plusieurs mois. Or, ces règles du droit ont été fixées par le législateur depuis 2016, sans que le Rassemblement national ne s’y oppose. Ce qui veut dire en clair que Marine Le Pen et les siens remettent aujourd’hui en question à la fois le fonctionnement du pouvoir judiciaire et les décisions du pouvoir législatif.

Crier au complot politique, invoquer le parti pris politique des juges, c’est le réflexe récurrent des élus pris la main dans le port de confiture. Lorsqu’Henri Emmanuelli, trésorier du parti socialiste, fut inculpé en 1992 de trafic d’influence dans le cadre de l’affaire Urba, le Premier ministre Pierre Bérégovoy dénonça « la politisation du dossier » par des magistrats de droite. François Fillon en 2017 dénonça le « cabinet noir » de l’Élysée. Mais dans le contexte actuel de brutalisation du débat public et de contestation systématique de notre édifice institutionnel, quand plus de six Français sur dix se disent favorables à une VIe République, l’écho des critiques portées contre notre modèle démocratique est dévastateur.

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La démocratie en danger

On pourrait se contenter de déplorer le retour de la vieille stratégie « anti-système » qui avait permis l’émergence de Jean-Marie Le Pen et que sa fille a abandonnée avec succès pour mener à bien la normalisation du Rassemblement national. Mais derrière ce recours sans doute provisoire à la technique de victimisation se profile la contestation de la démocratie représentative et du contre-pouvoir judiciaire, qui sont pourtant des piliers de notre démocratie.

Et lorsque l’on constate que les plus ferventes manifestations de soutien à Marine Le Pen sont venues de Donald Trump, appelant à la « libérer », de Jair Bolsonaro, poursuivi au Brésil pour tentative de coup d’État, de Viktor Orban ou du Kremlin, on comprend que l’enjeu de cette stratégie « anti-système » dépasse largement le jugement du 31 mars. Ce qui se joue aujourd’hui dans cette affaire, comme sur les champs de bataille du Donbass, c’est la préservation du modèle de démocratie libérale et parlementaire qui s’est construit depuis le XIXe siècle, et qui est aujourd’hui menacé par le modèle autoritaire et illibéral.

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Marine Le Pen n’est ni Vladimir Poutine ni Donald Trump, et les mages du Kremlin ne sont pas encore à la porte de l’Élysée. Mais notre modèle démocratique, en dépit de toutes ses lacunes, est un trésor qu’il faut défendre avec acharnement et lucidité.

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