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Sécheresse, effondrement des sols… Pourquoi face au changement climatique le retour du castor est une très bonne nouvelle

Disparu de presque tout le territoire au début du XXe siècle, le castor a recolonisé de nombreuses régions françaises. Installée à Montlahuc, dans la Drôme, une famille de rongeurs inspire désormais des agriculteurs, qui reproduisent ses ouvrages.

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Lionel Astruc , Cyril Bousquet
 15 août 2025
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Entourés de falaises, de pierriers et de forêts de résineux, le hameau de Montlahuc et sa ferme se nichent aux confins du Vercors et des Baronnies, près du village de Bellegarde-en-Diois, entre 800 et 1400 mètres d’altitude. Ses 40 habitants sont aux premières loges du réchauffement climatique : les sécheresses répétées fragilisent même les arbres que des vents violents finissent par renverser. En contrebas, le dégradé de vert des parcelles des 50 hectares cultivés de la ferme (le reste de la propriété de 1 100 hectares est composé de forêts) contraste avec l’aridité alentour. « Quelques années en arrière, la qualité des foins récoltés ici pour nourrir nos brebis, chèvres, vaches et chevaux ne cessait de se dégrader », explique Marc-Antoine Forconi, l’un des associés de l’exploitation. Tout a changé à la suite de l’installation, début 2020, d’une seule famille de castors d’Europe (Castor fiber), réduite à un mâle, une femelle et leur petit.Issus d’une colonie présente en nombre à quelques kilomètres de là, en contrebas, sur le ruisseau de l’Aubergerie, ces individus se sont déplacés plus en amont de ce cours d’eau, jusqu’aux abords du village. Le rongeur a alors réalisé une démonstration de ses étonnantes capacités, ce qui tombait à point nommé. « Nous étions justement en quête de méthodes naturelles permettant de retenir l’eau, afin qu’elle ait le temps de s’infiltrer sur ces zones pentues », explique Marc-Antoine Forconi.

Si, avec sa fourrure brune très dense, le castor se fond dans le décor, malgré son 1,35 mètre de long (queue écaillée comprise), pour un poids oscillant entre 15 et 35 kilos, ses ouvrages, eux, attirent l’attention. « Sur cette parcelle très sèche dans laquelle on ne pouvait emmener les bêtes paître qu’une seule fois par an, tant l’herbe était rare, la famille de castors a d’abord creusé un fossé au milieu de la prairie, se souvient Marc-Antoine, avant de ramener des branches et de dresser des barrages sur le ruisseau de l’Aubergerie qui borde la parcelle et la sépare de la forêt. Sur les 5 000 m2 de cette prairie, 2 000 ont été immergés ! En trois ans, c’est devenu une zone humide attirant papillons, oiseaux et libellules. Et sur les 3 000 m2 restants, l’herbe pousse bien mieux. »

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Une migration discrète mais stratégique

Depuis le bord de la route qui surplombe le terrain où le rongeur a élu domicile, on peut admirer les bénéfices de son œuvre. Désormais, en lieu et place d’une prairie sèche, l’eau s’étale et sous la surface dansent des algues aux reflets émeraude. Pour s’en approcher, on patauge sur un sol gorgé d’eau avant d’enjamber des enchevêtrements de bois morts, soulevant une odeur fraîche de terre humide et de feuilles en décomposition.

« Le castor construit des barrages sur des rivières larges de six à sept mètres au maximum et s’écoulant en pente douce afin de maintenir l’entrée de son abri immergée, condition essentielle à sa sécurité », détaille Paul Hurel, ingénieur écologue et coordinateur national du Réseau castor de l’Office français de la biodiversité. Selon la configuration des berges, l’animal vit dans un terrier, un terrier-hutte ou une hutte de branchages. Mais les fluctuations de débit, particulièrement marquées sur les petits ruisseaux qu’il fréquente, et accentuées par le changement climatique, l’obligent à réguler le niveau de l’eau. « C’est tout l’objet des barrages. Ceux-ci lui permettent aussi d’atteindre à la nage des arbres dont il se nourrit, auparavant éloignés des rives. »

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En quelques nuits, ils peuvent abattre un chêne de plus d’un mètre de diamètre

Pour construire ses barrages, le castor privilégie les essences tendres qu’il consomme, comme le saule ou le peuplier, mais il peut aussi utiliser divers matériaux, y compris du bois déjà coupé par des bûcherons ou même des cannes de maïs. « Aidé par des congénères, et armé de ses incisives aiguisées comme des ciseaux à bois, il est capable d’abattre, en quelques nuits, un chêne de plus d’un mètre de diamètre, raconte le spécialiste. Il transporte ensuite les branches dans sa gueule, grâce au diastème, l’espace sans dents entre ses incisives et ses molaires. Son cou et ses mâchoires musclés font le reste, lui permettant de déplacer des charges égalant son propre poids. » Taillés en biseau, plantés dans le lit du cours d’eau et dans les berges, les branchages sont stabilisés à l’aide de pierres et de boue que la bête transporte entre ses pattes antérieures dont elle use comme des mains. Une fois achevé, l’ensemble forme un matelas végétal solidement ancré.

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Une inspiration pour l’agriculture paysanne

Émerveillés par l’ouvrage de ce bâtisseur discret, les agriculteurs de la ferme de Montlahuc ont décidé de s’en inspirer. Ils ont élevé, en travers des ruisseaux, des microretenues composées, comme celles du rongeur semi-aquatique, d’un entrelacs de troncs, de branchages, de pierres et de terre. De cette manière, l’eau ralentit et hydrate le sol. Depuis les maisons du hameau, chacun couve du regard la coulée d’arbres dont les ramures abritent le ruisseau et ces barrages mimétiques, quelques centaines de mètres en contrebas. Les bienfaits de la dizaine de microretenues, construites en escalier, se font déjà sentir : sous le pied, l’herbe est plus grasse et plus abondante que dans les vallons voisins. Cet animal, désigné comme un « hydrologue avec huit millions d’années d’expérience » par le philosophe Baptiste Morizot et la paysagiste Suzanne Husky, dans leur livre Rendre l’eau à la terre, alliances dans les rivières face au chaos climatique (éditions Actes Sud), est probablement le meilleur ambassadeur d’un ensemble de pratiques qui suscitent un regain d’intérêt : l’hydrologie régénérative. L’une des techniques qui s’en inspirent est le keyline design, utilisé aussi à Montlahuc. Depuis la crête d’une colline surplombant la ferme, on distingue un maillage de fossés peu profonds, appelés baissières, creusés à intervalles réguliers sur les pentes. « Ils suivent les courbes de niveau pour ralentir l’écoulement de l’eau. Des arbres sont plantés à leur bord pour former des haies brise-vent et des corridors écologiques », explique Marc-Antoine Forconi.

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Le Bès fait partie des affluents de la Drôme qui présentent des débits irréguliers liés aux précipitations. Les barrages érigés par les castors sur son cours jouent un rôle de régulation hydraulique.
Le Bès fait partie des affluents de la Drôme qui présentent des débits irréguliers liés aux précipitations. Les barrages érigés par les castors sur son cours jouent un rôle de régulation hydraulique.
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Quand la goutte d’eau devient stratégie

Le principe de ces constructions consiste à donner à chaque goutte d’eau le chemin le plus long possible sur le sol, pour favoriser son infiltration et limiter le ruissellement. Mais cette logique est coûteuse : « Pour créer ces trois kilomètres de haies, il a fallu planter 3 000 arbres, les acheminer avec des tracteurs et les protéger par des clôtures », précise l’agriculteur. Une mobilisation de moyens bien plus lourde que celle de leur voisin à fourrure : « Depuis leur arrivée sur nos terres, les castors ont été bien plus efficaces que nous. »

Le « petit miracle » de Montlahuc n’est qu’un exemple du retour de l’espèce en France. Jusqu’au XVe siècle, le rongeur bâtisseur prospérait sur nos territoires. « Des noms de lieux évoquant cet animal sont répertoriés partout : autrefois, certaines rivières étaient tout simplement nommées « Castor » tant l’importance du rongeur était reconnue », souligne Suzanne Husky.

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Quand ils partent, les jeunes castors s’installent près de leurs parents

Puis, des siècles de traque, pour sa peau, sa chair et la substance huileuse produite par ses glandes périanales, utilisée en cosmétique et en pharmacopée, ont failli causer sa perte. « À partir du XVe siècle, les populations ont commencé à décliner. Aux XVIIIe et XIXe siècles, ne subsistaient que des petites poches relictuelles de populations. Et au début du XXe siècle, on estime qu’il ne restait en France qu’une centaine d’individus », explique Paul Hurel. Réintroduit entre les années 1960 et la fin des années 1990 par des naturalistes depuis la basse vallée du Rhône et la Camargue où étaient regroupés les ultimes spécimens, déclaré espèce protégée en 1968, le castor a pu, au fil des années, regagner du terrain. « C’est une espèce qui recolonise de proche en proche. Au bout d’un an et demi ou deux ans, les jeunes quittent le territoire des parents qui s’étend sur deux ou trois kilomètres le long des cours d’eau et vont coloniser de nouvelles parcelles. C’est une progression lente », précise le scientifique.

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Une présence aujourd’hui nationale

Cette recolonisation progressive s’observe à l’échelle nationale : le castor, en cheminant le long du réseau hydrographique, est aujourd’hui présent sur une grande partie du territoire, avec des foyers plus ou moins dynamiques selon les régions. On le retrouve notamment sur les grands bassins où il a été réintroduit – le Rhône, la Loire, le Rhin, la Meuse, la Moselle et la Saône – mais aussi dans des zones où il est apparu plus récemment, comme le Tarn à proximité de Toulouse, ou encore les Hauts-de-France, au nord de Lille, en lien avec les populations de castors belges. « Même la Normandie, longtemps restée sans le mammifère, a vu récemment apparaître un petit foyer dans l’Eure, à la suite de réintroductions non officielles », souligne Paul Hurel. Au total, l’OFB estime qu’il y a aujourd’hui entre 20 000 et 25 000 castors en France.

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L’animal a été réintroduit entre les années 1960 et 1990

L’animal, protégé et ancré dans l’imaginaire grâce aux Histoires du Père Castor, cette collection d’albums jeunesse créée dans les années 1930 et qui a largement contribué à forger une image attendrissante du rongeur, ne fait pas toujours l’unanimité. « Entre 2021 et 2023, on a dénombré 200 points de conflits en France« , commente l’OFB. En cause ? Les barrages construits par l’animal qui provoquent parfois des inondations en bloquant des systèmes de drainage. Ou bien ces arbres fruitiers, ces haies précieuses qu’il vient ronger. Conséquence : certains le considèrent encore comme un nuisible et réclament des interventions qui ne sont pas autorisées. Face à ces tensions, le Réseau castor privilégie la médiation et propose des solutions techniques : buses pour contrôler l’eau, troncs protégés par du grillage… Un « guide de cohabitation » compile des méthodes qui permettent de minimiser les dégâts. À Montlahuc, loin de redouter sa présence, on l’espère… Depuis quelques mois, les trois castors installés en 2020 n’ont plus été observés près de leur hutte. Explorent-ils un autre bras de rivière ? Troncs coupés, amas de branches, les habitants guettent les signes dans l’espoir de voir bientôt revenir leurs ingénieux voisins.

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Lionel Astruc , Cyril Bousquet à suivre sur Géo : https://www.geo.fr/
le 15 août 2025

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