« C’est très beau le parvis de l’Hôtel-de-Ville, mais c’est du kit végétal » : les défis du développement des « forêts urbaines »
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La forêt urbaine de la place de l’Hôtel-de-Ville, à Paris, le 18 juillet 2025
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La maire de Paris (Parti socialiste), Anne Hidalgo, ne pouvait pas espérer meilleure date pour inaugurer la très emblématique « forêt urbaine » de la place de l’Hôtel-de-Ville. Ce samedi 21 juin était annoncé comme l’un des premiers pics de chaleur de l’été, le premier d’une période de canicule qui allait durer dix jours. La France commençait à suffoquer. Dans les rues de la capitale, on cherchait l’ombre. Comme décor pour accompagner un discours qui vante les mérites de la plantation d’arbres en ville, ces climatiseurs naturels qui doivent aider à supporter les surchauffes à répétition de demain, on ne peut rêver mieux.
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Cet ensemble de grands arbres et de sous-bois plantés dans l’hypercentre de Paris est l’un des quatre aménagements inédits promis par Anne Hidalgo au début de la dernière campagne pour sa réélection, en 2019. L’idée lui est venue du paysagiste Michel Desvigne et de l’écologue Marine Linglart, auteurs d’une charte sur le sujet pour ses services. Outre l’Hôtel de Ville, trois autres « grands sites emblématiques » sont alors pressentis : l’Opéra Garnier, le parvis nord de la gare de Lyon, les berges de la Seine rive droite. In fine, trois projets ont été rayés de la liste, remplacés par d’autres. Celui de l’Hôtel de Ville a été revu. Excaver le premier niveau de parking était bien trop coûteux. Les arbres et arbustes pousseraient sur les côtés du parvis et dans les fontaines ; l’espace central resterait un lieu de rassemblement.
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Les travaux ont débuté à l’automne 2024, une fois les écrans géants des Jeux olympiques démontés. Quatre fosses de 1,50 mètre de profondeur ont été creusées de part et d’autre de la place pour accueillir des féviers d’Amérique, dont certains de 12 mètres de haut et 20 ans d’âge, une cépée de charmes, un chêne de Bourgogne, des érables. Aux plans initiaux, la paysagiste Sophie Mourthé a ajouté quatre parcelles. A défaut de pleine terre, des talus de 80 centimètres, pour que s’élèvent chênes, charmes, féviers, mais aussi un tapis de fougères et de véroniques arbustives en guise de sous-bois.
Des camions se sont relayés de nuit – plus de 300 sur la totalité du chantier –, durant l’hiver, pour déverser 3 500 mètres cubes de substrat. Les arbres, venus d’Allemagne, ont été déchargés à la grue. Au petit matin, les équipes des espaces verts arrimaient les mottes. Ce sont les mêmes qui, depuis, auscultent troncs et feuillages, constatent leur résistance – ou pas – aux canicules. « On expérimente un peu, cela nécessite un suivi conséquent, détaille Amélie Astruc, ingénieure au service paysage et aménagement de la Ville. Les premières années, les racines explorent le sous-sol. La reprise de la croissance se fera après. ».
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La municipalité a pris le parti d’éluder le coût financier – 6 millions d’euros pour l’Hôtel de Ville – et le bilan carbone de ces opérations. L’enjeu est ailleurs. Prouver qu’il est possible de planter massivement sur une des places les plus minérales de Paris donne le ton. La majorité a engagé un vaste plan de végétalisation de la capitale. Trois des quatre « forêts » ont déjà vu le jour. Celle de la place de Catalogne, derrière la gare Montparnasse, figure désormais sur les guides touristiques. En septembre 2024, les 3,5 hectares du bois de Charonne, le long de la Petite Ceinture, dans le 20e arrondissement, étaient accessibles. Les travaux place du Colonel-Fabien, dans le 19e, doivent être achevés avant les municipales de 2026. L’objectif affiché : 170 000 nouveaux arbres en six ans, le temps d’une mandature.
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« Kit végétal »
Planter autant que possible, sur les parvis, les trottoirs, les places de stationnement, le long des rocades, à Paris comme ailleurs… Face au réchauffement climatique et à la multiplication des canicules, particulièrement intenses dans les villes, nombreuses sont les collectivités qui déploient leur « plan arbre », leur « plan canopée ». Au XIXe siècle, on louait les vertus hygiénistes et de purification des arbres. En 2025, leurs fonctions climatiques sont mises en avant. L’engouement autour de ces microforêts en hérisse toutefois certains, plus adeptes du « planter moins mais mieux ».
Tout est peut-être d’abord question de vocabulaire. Doit-on réellement parler de forêt, telle que la définit Le Robert – « vaste étendue de terrain couverte d’arbres » – si celle-ci s’étend sur 2 650 mètres carrés ? Il n’y a encore pas si longtemps, la forêt urbaine désignait un ensemble de tours de plus de cinquante mètres dans un quartier d’affaires ou une mégalopole asiatique. Les Lyonnais préfèrent parler du « bois de Bouchut » pour désigner l’ensemble végétal promis avec le réaménagement du quartier de la Part-Dieu.
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A Nantes, les trois « forêts urbaines » en cours de création en dehors de la ville s’entendent comme de « vastes surfaces de plusieurs centaines d’hectares préservées de l’urbanisme où un enfant, en plein milieu, n’en voit pas les extrémités et se sent perdu », détaille Romaric Perrocheau, directeur nature et jardins de la ville et de la métropole. La Loire-Atlantique est l’un des départements les moins boisés de France. A l’automne, dans la forêt du Gâvre, à une heure de voiture de Nantes, on croise plus de cueilleurs qu’il y a de champignons à ramasser. « L’idée serait de pouvoir se rendre en forêt à moins d’une heure de vélo », explique le jardinier en chef.
La paysagiste Caroline Mollie, qui travaille sur le sujet depuis les années 1980, auteure de plusieurs ouvrages, aimerait surtout qu’on annonce la couleur, en racontant la suite de l’histoire. « C’est très beau le parvis de l’Hôtel-de-Ville, l’effet est formidable, mais c’est du kit végétal. Il y a une usurpation à faire croire qu’on peut avoir un jardin en un an de travail », insiste-t-elle. Et surtout, combien de ces pieds plantés si serrés resteront dans dix ans ? « A Londres, les arbres sont moins nombreux mais plus efficaces en termes de rafraîchissement car ils ont la place pour se développer. Là, les conditions ne sont pas réunies pour qu’ils deviennent aussi grands que ceux qu’on trouve encore dans quelques squares parisiens. Or, c’est sous leur feuillage qu’on est le mieux », poursuit la paysagiste. Depuis Monthodon (Indre-et-Loire), près de Tours, son confrère Jac Boutaud, propriétaire et gestionnaire de l’arboretum de La Petite Loiterie, note aussi le bilan écologique de ces opérations : « Ces gros arbres, très coûteux, il faut les produire, les transporter et les arroser abondamment pendant au moins trois ans. »
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D’autres pratiques pourraient être revues. Arrêter, par exemple, d’élaguer en rideau, cette technique qui consiste à tailler les arbres de manière uniforme pour créer un alignement vertical des branches. « Toutes les avenues ne mènent pas au château de Versailles, relève Romaric Perrocheau. Si on veut être efficace, laisser pousser est la première action à mener. A Nantes, depuis trois ans, si on taille, on doit le justifier. » La métropole raisonne aussi en indice de canopée plutôt qu’en nombre de pieds. Depuis 2024, tout projet d’aménagement doit respecter la règle des « 3-30-300 ». « Trois arbres visibles depuis chez soi, 30 % de canopée dans le quartier, un espace arboré accessible à moins de 300 mètres », complète Romaric Perrocheau.
Il faut des décennies pour qu’un tilleul offre tous ses bienfaits en termes d’ombre et de fraîcheur. Il suffit d’un trait de dessin sur les plans d’un programme immobilier pour qu’un sujet jugé trop encombrant disparaisse. Plante & Cité, le centre national d’ingénierie sur la nature en ville, a créé un barème de l’arbre qui attribue une valeur à chaque sujet en fonction de son essence, de sa taille, de son âge estimé. Les métropoles qui l’appliquent imposent à leurs aménageurs et aux promoteurs de rembourser le coût, en cas de perte ou dégât sur un arbre ancien. Car, non, un tilleul octogénaire ne se remplace pas par trois plus jeunes.
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« Présence d’arbres à toutes les échelles »
A Nantes, 500 permis de construire sont soumis chaque année à la direction nature et jardins. « Maintenant, les promoteurs demandent sur quel arbre on sera attentif. Dans le cadre d’un projet à 200 millions d’euros, ce n’est pas les 100 000 euros de pénalités pour avoir endommagé tels ou tels arbres qui font peur. Mais savoir qu’un permis peut être retoqué pour cette raison rend l’outil très puissant », détaille Romaric Perrocheau. Pour verdir davantage, Grenoble-Alpes Métropole a passé un accord avec ses concessionnaires, notamment la régie d’eau, pour ne laisser que 80 centimètres d’écart et non les deux mètres requis entre les fosses de terre et les canalisations. « En revanche, en cas de dommage sur les racines lors d’une intervention, on n’applique pas de pénalités », précise Martin Bé, le chargé de mission plan canopée de la métropole.
« On a tendance à ne parler que des microforêts. Mais la présence d’arbres doit s’envisager à toutes les échelles, insiste le paysagiste Michel Desvigne, l’inspirateur d’Anne Hidalgo. Il y a d’abord les grands ensembles comme ceux de l’Ouest parisien qui ont inspiré le fils du paysagiste américain Frederick Law Olmsted pour Washington. Ou celui du plateau de Saclay : on y aménage un parc boisé de 250 hectares – dix fois plus grand que le Jardin des plantes – sur 7 kilomètres de long. Les talus des grandes infrastructures constituent aussi des surfaces considérables qui, si elles sont plantées, peuvent être très vertueuses. Les autoroutes belges et allemandes sont bordées de cordons boisés gérés comme des forêts. »
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Quant aux microforêts, qui retiennent l’attention du moment, elles ne sont pas seulement symboliques, insiste Michel Desvigne, qui a livré sa première, en 1989, au cœur d’une résidence sociale du 19e arrondissement de Paris. « Elles ont un effet de “pas japonais”. Elles forment un archipel de petits refuges pour insectes, chauve-souris », explique-t-il. De la même manière, il insiste sur le potentiel de la ville pavillonnaire. En Seine-Saint-Denis ou dans le Val-de-Marne, les opérations « adopte un arbre » rencontrent un franc succès. Depuis 2023, les collectivités d’Est ensemble, deuxième territoire le plus dense du Grand Paris, ont ainsi distribué 700 feuillus ou conifères aux particuliers qui en ont fait la demande.
L’absence de recul sur les bienfaits des micromassifs alimente aussi le scepticisme de certains. Ces opérations « annoncent des services rendus (…) sans que soient établis des éléments factuels, obtenus à partir de méthodes reproductibles, et sans qu’elles soient comparées à des parcelles de référence », notaient les chercheurs de l’Institut Paris Region dans une « note rapide » publiée en mai. La thèse de recherche « Sylvadense », démarrée à l’automne 2024, doit accroître les connaissances sur le sujet.
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A Paris, le plan de gestion du bosquet de l’Hôtel de Ville – savoir quels charmes ou chênes resteront – n’est pas encore arrêté. « Avant de l’établir, laissons le temps aux arbres de se développer », tempère Amélie Astruc. En attendant, Anne Hidalgo a soumis une nouvelle idée : étendre la canopée vers l’avenue Victoria, l’artère qui mène jusqu’à la place du Châtelet. Les voitures pourraient alors être priées de rouler ailleurs. Le projet est encore au stade de la réflexion. Rien ne verra le jour avant la prochaine mandature.
Emeline Cazi