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S’asseoir au milieu du désastre et devenir témoin…

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Christiane Singer
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« Après avoir traversé une existence très préservée, très occupée à éviter les naufrages, toute cette adresse à passer entre les catastrophes, entre les blessures…
Et subitement, après quinze ans de mariage, l’arrivée d’une autre femme, l’arrivée dans une existence préservée d’un autre être, qui du jour au lendemain détruit l’univers que vous vous étiez construit.
Et la traversée, pendant deux ans, trois ans, de la solitude, de l’abandon, dans un pays étranger, dans un village au bout du monde. Et la rencontre du travail de Dürkheim et d’une remarquable femme, son élève.
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Alors que j’attendais d’elle qu’elle me donne la force de faire mes bagages et de partir avec mes fils, elle m’a dit : « Tu restes là, assise au milieu du désastre, là. »
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Tout le travail que j’ai fait par la suite avec le corps, avec la présence au monde, aux choses, cette leçon, non seulement d’accepter l’inacceptable, mais d’y entrer, d’y établir ses pénates, entrer dans le désastre, à l’intérieur, et y rester, y rester ! Non pas fuir, mais oser rester, à l’endroit où je suis interpellée, à cet endroit où tombent tous les masques, où tout ce que je n’aurais jamais pu croire s’avérer être en moi, tous les démons, toute l’ombre. Les paroles éclatent et tous les démons déferlent dans la vie : la jalousie, l’envie de meurtre, l’autodestruction. Et je reste là et je regarde…
Nous connaissons dans notre Occident deux voies quand nous sommes dans un état d’étouffement, d’étranglement.
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L’une c’est le défoulement : c’est crier, c’est exprimer ce qui était jusqu’alors rentré. Il y a de nombreuses formes de thérapies sur ce modèle et c’est probablement, en son lieu et place, quelque chose de très précieux, pour faire déborder le trop plein. Mais au fond, toute l’industrie audiovisuelle, cinématographique, est fondée sur ce défoulement, cette espèce d’éclatement de toute l’horreur, de tout le désespoir rentré, qui en fait le prolonge et le multiplie à l’infini.
L’autre réponse, c’est le refoulement : avaler des couleuvres, et devenir lentement ce nid de serpents sur deux pattes, avec tout ce que ces vipères et couleuvres avalées ont d’effet destructif sur le corps et l’âme.
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Et le troisième modèle qui nous vient d’Extrême-Orient et qu’incarnait Dürckheim : s’asseoir au milieu du désastre, et devenir témoin, réveiller en soi cet allié qui n’est autre que le noyau divin en nous.
J’ai rencontré voilà quatre jours, en faisant une conférence à Vienne, une femme. Et c’est une belle histoire qu’elle m’a racontée qui exprime cela à la perfection.
Elle me disait à la perte de son unique enfant, avoir été ravagée de larmes et de désespoir, et un jour, elle s’est placée devant un miroir et a regardé ce visage brûlé de larmes, et elle a dit :
« Voilà le visage ravagé d’une femme qui a perdu son enfant unique », et à cet instant, dans cette fissure, cette seconde de non-identification, où un être sort d’un millimètre de son désastre et le regarde, s’est engouffrée la grâce.
Dans un instant, dans une espèce de joie indescriptible, elle a su : « Mais nous ne sommes pas séparés », et avec cette certitude, le déferlement d’une joie indescriptible qu’exprimait encore son visage. C’était une femme rayonnante de cette plénitude et de cette présence qu’engendre la traversée du désastre.
Il existe, paraît-il, dans un maelström, un point où rien ne bouge : se tenir là ! Ou encore, pour prendre une autre image : dans la roue d’un chariot emballé, il y a un point du moyeu qui ne bouge pas.
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Ce point, trouver ce point.
Et si un seul instant, j’ai trouvé ce point, ma vie bascule, dans la perspective de la grande vie derrière la petite vie, de l’écroulement des paravents, de l’écroulement des représentations.
Un instant, voir cette perspective agrandie…»
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Christiane Singer
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Du bon usage des crises, publié en 1996 aux éditions Albin Michel.
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Christiane Singer interroge la crise comme une occurrence existentielle porteuse de transformation, non pas à fuir mais à habiter.
Elle s’appuie sur son expérience personnelle, l’enseignement de Dürckheim, et des figures spirituelles pour suggérer un chemin émergent du chaos.
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Christiane Singer, née à Marseille le 23 mars 1943 et morte le 4 avril 2007 à Vienne en Autriche, est une écrivaine, essayiste et romancière française. Son œuvre et sa réflexion personnelle sont tout entières centrées sur la prise en compte nécessaire du spirituel qui couve dans le cœur de chacun. Elle est un écrivain relativement prolifique, de sensibilité chrétienne imprégnée de sagesse orientale, qui s’abstient de donner des leçons de morale et exclut tout dogmatisme. Elle a obtenu plusieurs prix littéraires, dont le prix des libraires pour La Mort viennoise en 1979, le prix Albert-Camus pour Histoire d’âme en 1989, et le prix de la langue française en 2006 pour l’ensemble de son œuvre. En septembre 2006, lorsque son médecin lui annonce qu’il lui reste six mois à vivre, à la suite d’un cancer, elle écrit un journal au cours de ses derniers mois, qui sera publié sous le titre Derniers fragments d’un long voyage. Christiane Singer est décédée en avril 2007, à l’âge de soixante-quatre ans. 
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Essais

  • Les Âges de la vie, éditions Albin Michel, 1983, rééd. 1990
  • Une passion. Entre ciel et chair, éditions Albin Michel, 1992, rééd. 2000
    prix des écrivains croyants 1993
  • Du bon usage des crises, éditions Albin Michel, 1996
  • Éloge du mariage, de l’engagement et autres folies, éditions Albin Michel, 2000. Prix Anna de Noailles de l’Académie française 2000
  • Où cours-tu, Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ?, éditions Albin Michel, 2001
  • N’oublie pas les chevaux écumants du passé, éditions Albin Michel, 2005
  • Derniers fragments d’un long voyage, éditions Albin Michel, 2007 ; essai / récit / journal
  • La Quête du sens, collectif, Albin Michel, 2000, réed. 2004. Avec Khaled cheikh Bentounès, Marie de Hennezel, Roland Rech, Stan Rougier
  • Le Grand Livre de la tendresse, Albin Michel, 2002, collectif, sous la direction de Gérald Pagès, avec les participations de Boris Cyrulnik, Marie de Hennezel, Dr Gérard Leleu, Jean-Pierre Relier, Stan Rougier, Dr Michèle Salamagne, Jacques Salomé, Paule Salomon, Christiane Singer

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