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Un nouvel ordre narratif est-il en train de s’imposer ?

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Christian Salmon, Écrivain

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Depuis les années 2000, le storytelling s’est mué en une technologie de synchronisation des consciences, orchestrant via les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle des emballements émotionnels à l’échelle planétaire. La prolifération des narrations non humaines interroge le devenir de l’humanité tout entière, et pas seulement celui des théoriciens du récit. Quelle place restera-t-il, dans ce nouvel environnement, pour la part fragile mais irréductible des récits humains ?

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Discourir, parler, raconter, écrire n’est jamais l’exercice d’une liberté fondatrice, mais un acte soumis à des contraintes et des protocoles. Langages prohibés, discours légitimes, on a là un double mécanisme d’exclusion et de légitimation chargés d’ordonner la circulation des discours. En 1971, L’ordre du discours de Michel Foucault dessinait une cartographie des échanges discursifs structurée autour de quatre instances de légitimation : les rituels, les sociétés de discours, les groupes doctrinaux, les modes d’appropriation.

Les rituels mettent en scène les discours autorisés. Les sociétés imposent des normes de discours. Les doctrines orientent les contenus. Les groupes sociaux en déterminent les usages et les effets. L’expert veille sur le récit savant, le journaliste sur les informations, l’écrivain sur la fiction, l’avocat sur le témoignage. L’économie des discours ne se contente pas de réguler les échanges. Elle façonne des sujets de discours, ajustés à leur rang, et distribue à chacun les récits qu’il peut, ou doit, porter.

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Foucault parlait depuis un monde où l’accès à la parole publique était règlementé, filtré par des institutions reconnues – universités, médias, éditeurs, académies – qui imposaient leurs règles explicites à la prolifération des discours. C’était un monde dans lequel l’autorité de la parole s’adossait à la légitimité de celui qui la portait, et la liberté d’expression s’exerçait à travers un système de contraintes, de régulation et d’interdits.

La révolution numérique a bouleversé la carte du discours telle que l’avait tracée Michel Foucault. Elle a disloqué les anciennes chaînes de légitimation, fragmenté les cadres d’énonciation, et démultiplié les scènes du récit. Le tournant numérique des années 2000 et les progrès de l’intelligence artificielle ont tout emporté, régulations, rituels, ordres professionnels, appropriations sociales reconnues. Au droit s’est substitué l’usage. A l’auteur, la foule anonyme. A la règle, la dérégulation. A l’architecture raisonnée des discours, la jungle des récits.

Là où Foucault analysait des procédures de contrôle et d’exclusion bien identifiées, nous assistons à la montée en puissance de pratiques discursives dérégulées, sauvages, qui ne connaissent d’autres lois que celles de l’engagement des audiences – vues, likes, partages, taux de rétention… Les Gafam ont pris le contrôle des flux de données qui parcourent la planète via les câbles et les satellites. Aux règles de production et de diffusion des énoncés élaborées par des institutions souveraines, s’est imposée la puissance sans entrave des réseaux sociaux et des infrastructures numériques qui étendent leur emprise bien au-delà des frontières politiques, redessinant en profondeur les conditions mêmes de la prise de parole et de sa réception. Ainsi se dessine un nouvel ordre narratif, affranchi des disciplines et des hiérarchies anciennes, mais prisonnier des injonctions et des calculs des plateformes.

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À la place des instances de validation des discours s’impose la puissance de calcul des algorithmes. Aux critères explicites de validation se substituent la métrique opaque des plateformes qui agissent comme de nouveaux oracles réglant la circulation des récits. Là où Foucault distinguait soigneusement les disciplines du discours, se déploie aujourd’hui une hybridation généralisée où information, divertissement, témoignage et fiction se fondent dans un même flux narratif. Là où Foucault parlait de « discours », on parle désormais de récits, de « narratifs ». Une marée d’histoires a envahi les vallées du discours. Elle colporte des stories, des fragments biographiques, des anecdotes, des témoignages en direct, des mèmes, des trames scénarisées ou improvisées, des capsules vidéo… Que sais-je encore ?

L’économie des discours a basculé : de la rareté à la surabondance, de la concentration à la dispersion. L’offre et la demande s’y confondent ; chacun devient son propre média, tour à tour producteur et consommateur d’énoncés. Nous sommes tous en quête de légitimation, porteurs de récits « douteux » comme on le dit en langage comptable de créances suspectes. La diffusion n’est plus verticale mais horizontale, non plus auctoriale mais virale. De cette mutation est née une incrédulité généralisée : la valeur référentielle du langage s’érode, le partage du vrai et du faux, du réel et de la fiction, se brouille. La fausse monnaie des mensonges et des rumeurs circule librement ; producteurs et spéculateurs de récits prolifèrent, des communicants institutionnels aux youtubeurs, des propagandistes aux trollers.

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Depuis les années 2000 cet ordre du discours vacille sous nos yeux. La production et l’échange des discours s’effectue non plus sous le régime de la rareté mais sous celui l’abondance, non plus sous le contrôle de la loi mais sous l’emprise de la dérégulation. Les réseaux sociaux ont remplacé les sociétés de discours, le règne de l’iPhone a imposé de nouveaux rituels d’expression et d’échange, les algorithmes orchestrent un flux continu d’histoires, d’anecdotes… Des vidéos éphémères de TikTok aux vlogs (blogs vidéo) de YouTube, des stories d’Instagram aux podcasts intimistes, chaque forme narrative semble n’exister désormais que pour produire de l’engagement numérique et transformer toute prise de parole en performance narrative.

Ce passage du discours au récit ne se réduit pas à une question de format : il bouleverse la hiérarchie des légitimités. La parole n’a plus besoin d’être adoubée par une institution, elle s’autolégitime par l’adhésion qu’elle rencontre sur les réseaux sociaux. Elle ne se déploie plus seulement dans des arènes institutionnelles (tribunes, conférences, livres), mais dans les marges du discours autorisé. La verticalité du discours cède la place à l’horizontalité des échanges. Mais cette horizontalité elle-même est un leurre. Derrière l’apparente démocratisation du récit, derrière l’inflation des voix et des formats, se recompose un ordre plus insidieux, plus opaque, régulé non plus par des institutions visibles, mais par des algorithmes dont on ignore tout, des plateformes qui agissent dans l’ombre. Ce ne sont plus des figures d’autorité qui décident de l’accès à la parole mais des métriques froides, des calculs d’engagement, des scores d’influence. Chaque histoire devient une unité de contenu, un vecteur d’engagement. Elle oriente et légitime des intérêts. Elle capte et exclue les attentions. Elle spécule sur les valeurs futures à investir. On ne raconte plus pour comprendre ou pour témoigner mais pour exister dans une économie narrative concurrentielle. Le récit devient un moyen de maximiser son capital symbolique ou d’endiguer la baisse de son crédit.

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Ses formes ne sont pas choisies par des auteurs, elles lui sont fournies par les réseaux sociaux, clés en main. Chacun peut désormais se raconter, mais à la condition d’accepter les formats imposés – la vidéo courte, le « facecam » dynamique, la confession virale, la mise en scène de soi. TikTok, Instagram, YouTube, Twitch ou Spotify ne sont pas de simples supports techniques : ce sont des matrices narratives qui produisent leurs propres codes, recrutent leurs propres sujets, formatent leurs propres récits. La structure classique des récits – exposition, tension, résolution – cède la place à des formes éclatées : chorégraphies, micro-fictions, life hacks, témoignages express. On y raconte sa vie, son trauma, son régime, son burn-out, ses vacances par des albums photos sur Instagram, des fils sur Whatsapp, des selfies grimaçants sur Youtube. Les tournants de carrière sont racontés par des posts narratifs sur LinkedIn: une accroche positive, un retournement, une valorisation finale : « J’ai failli tout quitter .  « Voici comment j’ai appris à dire non », « De stagiaire à manager en 4 ans ». La plateforme valorise ceux qui transforment leur CV en storytelling, leur licenciement en leçon de résilience, leur perte de motivation en réorientation stratégique.

Sur TikTok le récit doit tenir en 15, 30 ou 60 secondes. L’histoire doit capter l’attention dans les trois premières secondes, faire monter le suspense, produire une révélation, une chute, une morale ou une forme d’identification. Un profil Tinder obéit à une stratégie de distinction : être unique mais dans les normes, original sans excès. Instagram impose sa syntaxe : celle de la visibilité stylisée. La vie quotidienne sur les réseaux devient un répertoire de micro-narrations : réveils productifs, routines sportives, repas sains sous contrôle diététique, citations motivantes. Chaque image est un fragment d’histoire. L’accumulation des stories et des reels produit une continuité fictionnelle : un personnage cohérent, régulier, bien éclairé, valorisant. L’individu se raconte par des exempla, des récits brefs qui vise à donner un modèle de comportement ou de morale, des icones, une accumulation de preuves de « résilience », de « stabilité affective », de « sociabilité », de « performances physiques ».

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À chaque environnement sa dramaturgie implicite, ses scénarios lisibles et connues de tous, ses rôles mis en exergue. Une multitude de tutoriels explique comment scénariser sa vulnérabilité, comment « raconter son burn-out » ou « transformer un échec en contenu ».  Ces récits obéissent à une grammaire implicite : le protagoniste doit être à la fois exemplaire et accessible, performant mais humain, ambitieux mais humble etc. Les vidéos « day in my life » ou « morning routine », très présentes sur TikTok et Instagram, fragmentent le jour en unités stables : réveil, café, sport, productivité. L’espace est maîtrisé, lumineux, scénographié ; le temps, ritualisé, balisé par des gestes performatifs, construit une subjectivité disciplinée, rythmée par la répétition des bonnes pratiques, où chaque instant devient une occasion de se perfectionner.

Ce qui façonne le moi, ce ne sont plus des expériences vécues, mais des routines géolocalisées, des temporalités codées.  L’histoire se plie à l’algorithme. Le récit au script. Les filtres, les formats proposés, les musiques tendances, les effets prédéfinis cadrent l’expression de soi dans une esthétique du quotidien sublimé. Certains récits organisent la subjectivité autour de la résilience : des récits de rupture suivis d’un redressement. Il s’agit souvent de témoignages publiés après une épreuve — licenciement, maladie, séparation – mais racontés depuis un point d’équilibre retrouvé. Le passé sombre, le point de bascule, le retour à soi forment une trame stable, facilement identifiable. La souffrance y est toujours traversée, transformée, mise au service d’un message porteur, d’un soi exemplaire. Plus que la sincérité, c’est la lisibilité du parcours qui importe, sa capacité à s’inscrire dans le régime du témoignage inspirant.

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Le scroll crée une temporalité sans repère, sans début ni fin, où le sujet ne fait qu’éprouver une suite haletante — toujours promise, jamais close. Loin de l’action ou du récit, il glisse, réagit, absorbe. L’intimité est exhibée dans l’instant, sans profondeur de champ, sans durée. La performance live se fait sans filet, en interaction immédiate avec un public qui se manifeste par des lâchers de cœurs ou des visages grognons. Le sujet doit maintenir l’attention, ajuster ses gestes, prolonger ou écourter son récit selon les signaux perçus. Ce mode de présence, synchrone et réactive, façonne une subjectivité continuellement exposée, dépendante de l’engagement, mesuré en temps réel. À l’autre extrémité, la story impose une temporalité brève, cadencée par des logiques d’expiration programmée : des récits conçus pour s’évanouir dans le flux, se consumer en quelques heures, comme si leur valeur tenait à leur fragilité même. Cette obsolescence narrative n’est pas un effet secondaire, mais une architecture délibérée de la visibilité. Dans l’économie narrative des plateformes, chaque récit porte sa date de péremption. Les histoires y naissent avec leur acte de disparition programmée, condamnées à se consumer dans la vitesse qui les propulse.

Le sujet y est réduit à une série d’événements datés — diplômes, postes, transitions — mis en forme pour être scannés en un coup d’œil. L’espace devient vitrine, le temps, sélectif et compressé. Ce que l’on donne à voir n’est pas une trajectoire, mais une interface, une version compacte et valorisable de soi. Le récit devient stratégie, aligné sur les attentes algorithmiques du recruteur, du client ou du suiveur. Ces séquences, fréquentes sur LinkedIn ou YouTube, narrent des bifurcations de vie : reconversions, départs, renaissances. « le jour où tout a changé ». L’espace y devient propice à la métamorphose (le coworking, le voyage, la nature), et le temps, un axe de transformation. Le sujet y apparaît comme stratège de sa propre relance, s’appropriant le récit de sa réinvention comme une compétence à part entière. Les profils LinkedIn, les bios Instagram figent l’identité dans des formes vitrifiées. Paradoxe du storytelling numérique. L’histoire est reine mais les stories sont à l’étroit dans le carcan des formats. Jamais les individus n’ont autant raconté d’histoires et jamais leurs récits ont été aussi peu souverains.

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Héros et chronotopes de la vie numérique

À l’image des romans qui organisent le déroulement de l’intrigue à partir de situations, de lieux types – le salon bourgeois, la route picaresque, le village provincial – les plateformes numériques imposent à leurs usagers leurs propres « chronotopes » pour reprendre l’expression du linguiste russe Mikhaïl Bakhtine qui définissait ainsi les régimes spatio-temporels qui structurent les modes de narration. Les maisons TikTok, ou « content houses » ont été conçues à cette fin.  Ce ne sont pas seulement des lieux d’exposition, mais des chronotopes au sens strict, c’est-à-dire des espaces d’interaction entre performers et audience, mais aussi des formes d’articulation entre l’espace de la maison et le timing de la performance.

Les plateformes ont investi les espaces familiers, studio, chambre, cuisine, qu’on a beaucoup vu pendant le confinement de 2020. Ils sont devenus les lieux privilégiés d’une familiarité mondiale. « L’histoire universelle est enfermée dans les chambres » écrivait Kafka dans son journal. La vie ordinaire aussi. Mais elle a perdu depuis le confinement son caractère privé. Elle s’exhibe sur les réseaux sociaux. La cuisine, souvent esthétique et fonctionnelle, accueille des récits de soi, des confidences intimes. La machine à café incarne un moment de pause : moment-clé de la journée, charnière entre détente et performance. Dans les séries télé et les films américains, le mug de café passe de mains en mains. Il acquiert le rôle d’un témoin dans la course du temps. Posé sur un comptoir de diner, tenu à deux mains dans une cuisine au petit matin ou emporté dans un gobelet en carton dans les rues de Manhattan, il condense un imaginaire : celui de l’intimité domestique et du rythme effréné de la vie urbaine, de la délibération et de l’action.

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Des mugs en faïence des sitcoms aux gobelets jetables des Starbucks, le café s’est installé dans la narration des séries et des films comme un accessoire et un témoin omniprésent. Il est associé au réveil soudain, au coup de théâtre ; il est le symbole de la hâte qui nourrit la tension narrative. Il suit les personnages dans leurs déplacements et épouse les inflexions de l’intrigue.

Dans les espaces de travail, la machine à café veille en retrait, témoin muet des micro-dramaturgies qui agitent les journées : éclats de rivalité, complicités naissantes, intrigues en coulisses, confidences à demi-mots, gestes de séduction esquissés. Autour d’elle, les paroles circulent, tissant un récit parallèle à celui des réunions et des tableaux de bord. Les spécialistes du management y voient un espace privilégié où se fabriquent et s’échangent les histoires qui structurent une organisation autant que ses procédures.

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Les réseaux sociaux adoptent des chronotopes récurrents : la salle d’attente, où l’on guette un résultat, une réponse, un verdict ; les coulisses, où se préparent les examens, les compétitions ; la coiffeuse ou la loge, chrysalide où l’on se maquille avant de prendre son envol vers un bureau, un rendez-vous, une scène. Sas entre le dedans et le dehors, l’intime et l’hors-champ, le boudoir et l’espace public. Le ring, où s’affrontent les opinions en stories ou en live. La voiture, cabine de confession roulante. Le confessionnal. Le lit… Autant de lieux qui organisent et rythment le récit.

Chaque espace-temps modèle une manière de se raconter, de se présenter, d’exister aux yeux des autres, un assemblage de scènes typiques, immédiatement reconnaissables. Ce n’est plus la singularité qui prévaut, mais la capacité à habiter correctement les formes prescrites du moment. Les récits ne sont plus seulement des objets culturels ou des pratiques sociales, mais des infrastructures de subjectivation nouvelles à travers lesquelles s’organisent les rapports sociaux, économiques et politiques.

L’ordre narratif contemporain se caractérise par trois mutations qui transforment profondément la façon dont nous créons, diffusons et consommons des histoires : 1. la financiarisation des stories, 2. l’algorithmisation de l’imaginaire, et 3. la synchronisation réticulaire des émotions.

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Première mutation : la financiarisation du récit

La financiarisation des récits n’est plus une simple métaphore de la marchandisation de la vie. Les « narratives » s’échangent désormais sur les marchés avec la même intensité que des actions ou des matières premières.  Netflix dépense 17 milliards de dollars par an, non plus pour produire des films, mais pour acheter des « propriétés narratives » – univers, personnages, franchises – qu’elle déploie sans fin sur ses multiples plateformes. Disney rachète les studios Marvel pour 4 milliards non pas pour leurs actifs matériels, mais pour s’approprier un « univers narratif » extensible. Amazon lance ses séries Tolkien en investissant un milliard de dollars, non pour le retour sur investissement direct, mais pour fidéliser ses abonnés Prime et vendre plus de produits dérivés.

L’économie de l’attention amplifie cette dynamique à l’extrême. Nos données personnelles deviennent un « matériau narratif ». Chaque story Instagram, chaque reel TikTok, sont des actifs monétisables, revendus à prix d’or aux annonceurs. Votre rupture amoureuse se transforme en « audience qualifiée » pour les applications de rencontres, vos photos de voyage nourrissent les algorithmes de recommandations touristiques. Ainsi, se met en place un capitalisme narratif où la valeur ne repose plus sur la production d’objets tangibles, mais sur la capacité à convertir chaque fragment de l’expérience humaine en une histoire partagée. On estime que l’économie de l’attention génère plus de 100 milliards de dollars par an en monétisant des fragments narratifs, créant des incitations économiques qui privilégient systématiquement les micro-récits émotionnels au discours analytique. Les géants du Web ne cherchent plus seulement à capter et à monétiser nos données, mais à prédire et à influencer nos comportements. Shoshana Zuboff qualifie ces nouveaux marchés de « marchés à terme comportementaux » (behavioral futures markets) dans son essai L’Âge du capitalisme de surveillance.  Ces marchés ne vendent pas des biens, mais des probabilités d’actions futures.  Dans un mémo de 2018, Facebook prétend que son « IA Hub » qui traite quotidiennement des milliards de données est capable de produire « 6 millions de prédictions de comportement humain par seconde ».

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Deuxième mutation : l’algorithmisation de l’imaginaire

L’imagination collective n’échappe plus à l’emprise des machines. Spotify ne vous recommande plus seulement de la musique : il crée des playlists narratives (« Votre été 2024 », « Route vers le bureau ») qui restructurent rétroactivement votre mémoire émotionnelle. L’algorithme vous raconte l’histoire de votre propre vie en sélectionnant les bandes sonores « appropriées » à chaque moment. Résultat : des millions d’utilisateurs découvrent qu’ils ont les mêmes souvenirs musicaux, formatés par les mêmes algorithmes. Cette standardisation touche jusqu’à l’apparence physique. En analysant 10 milliards de selfies, l’intelligence artificielle a identifié les codes visuels qui génèrent le plus d’engagement : certaines inclinaisons du visage, certains jeux de lumière, certaines expressions. Ces « recettes algorithmiques » sont ensuite intégrées aux filtres Instagram et proposées à tous les utilisateurs. Une génération entière adopte inconsciemment les mêmes codes esthétiques, créant une standardisation planétaire de l’apparence. Les teenagers de Tokyo, São Paulo et Stockholm finissent par avoir les mêmes mimiques, les mêmes poses, les mêmes sourires – ceux optimisés par l’algorithme pour maximiser l’engagement. En Chine, les algorithmes de la plateforme Xiaohongshu orientent les goûts de 300 millions d’utilisateurs en matière de mode, cuisine, voyage. Résultat : une standardisation des désirs à l’échelle continentale. Des millions de Chinoises adoptent les mêmes coiffures, cuisinent les mêmes plats, décorent leurs appartements avec les mêmes objets – non par mimétisme conscient, mais parce que l’algorithme a identifié ces éléments comme « désirables » et les a amplifiés.

Cette algorithmisation des récits ne se limite pas aux simples apparences ou aux modes vestimentaires. Pour accéder au crédit, les individus doivent formater leur histoire selon les critères d’acceptation algorithmique. Ils deviennent en quelque sorte des entrepreneurs de leur propre solvabilité, obligés de performer pour les organismes de crédit une version acceptable de leur existence.

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Dans Portfolio Society, Ivan Ascher prend l’exemple du score FICO, ce système de notation qui mesure la solvabilité des Américains.[1] Il montre que le score FICO ne se limite pas à une simple notation financière, mais devient un outil de classification sociale, transformant les vies en « portefeuilles de risques » à gérer. Ce système de notation convertit des inégalités structurelles — telles que la précarité économique, la ségrégation résidentielle ou les discriminations — en défauts personnels, invisibilisant ainsi les déterminismes collectifs. La personne n’est plus qu’un profil de solvabilité, constamment évalué et jugé par des algorithmes qui dictent l’accès aux ressources essentielles : crédit, logement, emploi, assurances. Dans un contexte où les régimes traditionnels de protection sociale s’effacent, les risques sont financièrement individualisés et intégrés aux relations sociales, modifiant profondément le rapport que chacun entretient avec lui-même. Se développe une « conscience de crédit » selon laquelle le sentiment de devoir sans cesse « plaire » à l’algorithme transforme la manière dont on se perçoit soi-même. Une personne avec un mauvais score est jugée « irresponsable », rarement considérée comme victime d’une conjoncture injuste, qu’il s’agisse d’une maladie, d’une perte d’emploi, d’une discrimination.

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Cette « notation » exerce une forme de violence narrative, car elle impose aux individus de se conformer à un récit de rentabilité et de responsabilité. Elle contraint à une mise en scène permanente de soi, réduisant la subjectivité à un travail d’optimisation continue. En retour, le récit personnel est colonisé par la logique du capital prédictif, qui recompose les biographies selon ses propres impératifs. Ce contrôle intériorisé produit une surveillance de soi omniprésente, une vigilance exacerbée qui transforme la subjectivité en un espace de tension constante. L’individu est en permanence en train d’évaluer ses propres données, d’anticiper les critères algorithmiques, de corriger ses comportements avant même qu’ils ne soient jugés. Il devient à la fois sujet et gardien de son propre profil, responsable non seulement de ses actes, mais aussi de leur traduction algorithmique.

Ainsi se déploie un dispositif narratif totalisant, capturant et reformulant les récits de vie selon les impératifs du capital. Elle produit une nouvelle forme de subjectivité, entièrement soumise aux exigences de prédictibilité et de valorisation algorithmique.

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Troisième mutation : la synchronisation des émotions

La vie algorithmique prospère sur les pulsions, les emballements, les transgressions verbales. Elle condense le temps, le comprime jusqu’à produire un récit plat, immédiat, consommable à la vitesse d’un like ou d’un retweet. Cette compression temporelle produit une sorte de « récit-surface » où tout doit être immédiatement accessible, immédiatement consommable. L’attention fragmentée s’impose : accrocher dans les premières secondes, relancer sans cesse, ne jamais laisser l’œil se poser.

De cette mutation naît une synchronisation planétaire des émotions. Des communautés numériques entières vibrent à l’unisson, connaissent dans le même instant la montée euphorique et la chute panique. Un tweet suffit pour déclencher la joie ou la terreur chez des millions de personnes, dispersées sur la carte mais reliées par la même impulsion. Les plateformes orchestrent ces ondes émotionnelles, fabriquent des bulles où l’on rit, tremble et s’exalte ensemble, au même moment, autour des mêmes signes.

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Le monde des cryptomonnaies en offre une parabole saisissante. Ici, le récit n’est plus un simple ornement, il devient un levier spéculatif. Chaque token se construit autour d’une promesse : Bitcoin et son mirage de liberté financière, Ethereum et son utopie d’un internet décentralisé, tel altcoin et sa fable écologique. Mais ces histoires n’ont pas seulement un pouvoir narratif ; elles ont une valeur chiffrée, immédiate. Le storytelling crypto n’a plus pour fonction de séduire ou d’éduquer, il doit provoquer l’emballement, faire monter les cours. Un simple post, un mot d’influenceur, et la courbe s’emballe, les fortunes se font et se défont dans la même journée. Les bots Twitter amplifient certaines narratives, les algorithmes de trading créent des mouvements de marché qui deviennent eux-mêmes des histoires, l’intelligence artificielle rédige des analyses techniques qui influencent les décisions. Les plateformes d’échange utilisent des algorithmes pour mettre en avant certains tokens plutôt que d’autres, façonnant ainsi l’imaginaire collectif.

Dans cet univers, les machines ne se contentent plus de transmettre les histoires, elles les fabriquent. Les bots propagent les slogans, les algorithmes de trading créent des mouvements de marché qui se transforment eux-mêmes en légendes numériques. L’intelligence artificielle produit des analyses dont les investisseurs se nourrissent. Les plateformes d’échange sélectionnent, hiérarchisent, mettent en avant certains tokens, orientant ainsi l’imaginaire collectif. Et toujours, derrière cette frénésie, la même pulsation synchronisée. Le moindre tweet d’un patron iconique suffit à allumer ou à éteindre l’euphorie globale. Dans les groupes Telegram, sur Reddit, dans les chaînes YouTube, se fabriquent des vagues d’émotions coordonnées, des emballements simultanés. Le monde entier retient son souffle, au même instant, devant le même écran. C’est cela, la nouvelle scène du récit : une chambre d’écho planétaire où les émotions, synchronisées par les algorithmes, remplacent la profondeur du temps.

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Cette métamorphose ne se limite pas à l’univers des cryptomonnaies. Elle infiltre tout ce qui mêle technologie, finance et communication : réseaux sociaux, plateformes de streaming, chaînes d’information en continu, campagnes politiques. Partout, le triptyque financiarisation, algorithmisation, synchronisation, s’élance à l’assaut des imaginaires.

La financiarisation convertit le récit en capital spéculatif. L’algorithmisation automatise la fabrique des histoires, calibre les contenus, module l’attention. La synchronisation, enfin, orchestre les émotions à l’échelle planétaire, synchronise les affects d’individus dispersés jusqu’à les fondre en un choeur global. Ensemble, ces trois forces s’entrelacent, se nourrissent, se renforcent et esquissent un régime narratif nouveau. Le storytelling s’est mué en technologie de synchronisation des consciences, orchestrant des emballements émotionnels à l’échelle planétaire.

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Face à ces nouvelles formes de récits non humains, peut-on parler d’un « nouvel ordre narratif », à l’instar de ce que Michel Foucault appelait « l’ordre du discours », et qui viendrait lui succéder ? S’il existe, ce serait moins par la centralité du récit, qui est une constante anthropologique, que par la reconfiguration des conditions matérielles, techniques et économiques de sa production et de sa circulation dans l’univers numérique.

Un tel « ordre narratif » désignerait l’émergence d’un système-monde du récit, industrialisé, autonomisé, dont les logiques propres s’imposent peu à peu à l’ensemble des sphères sociales. La prolifération de ces narrations non humaines interroge le devenir de l’humanité tout entière, et pas seulement celui des théoriciens du récit. Quelle place restera-t-il, dans ce nouvel environnement, pour la part fragile mais irréductible des récits humains ?

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NDLR — Christian Salmon inaugure ce lundi 8 septembre un cycle de conférences, « Il était une fois le storytelling », au Théâtre de la Bastille en partenariat avec AOC. La deuxième séance est programmée le 9 octobre (« Storytelling et capital humain ») avec Michel Feher.

Christian Salmon, Écrivain, Ex-chercheur au CRAL (CNRS-EHESS)

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