Sélectionner une page

Ofer Bronchtein, le militant franco-israélien qui a poussé Emmanuel Macron à reconnaître la Palestine

.

Conseiller de l’ombre, émissaire discret, «bordéliur» fantasque et infatigable défenseur de la reconnaissance d’un Etat palestinien, il a fini par convaincre le président de la République.

.

 

Ofer Bronchtein, à Paris, le 2 septembre 2025
.
Sophie des Déserts
19/09/2025
.
 L’oxygène manque. Sur l’écran géant du salon, BFM diffuse l’atmosphère viciée, la France asphyxiée, le souffle des ogres, Poutine, Trump, Nétanyahou et les bombardements meurtriers à Gaza. Ofer Bronchtein suffoque dans son petit appartement parisien, près de la place de la Bastille.
.

Ofer Bronchtein met toutes ses forces dans le combat de sa vie : la reconnaissance d’un Etat palestinien. C’est son obsession, le rêve qu’il a caressé, tout jeune, bâti en 1993, lors du processus d’Oslo, au service de Yitzhak Rabin, avant de le ressusciter auprès d’Emmanuel Macron. Le président français s’avancera lundi 22 septembre devant l’Assemblée générale de l’ONU pour reconnaître l’Etat palestinien. «Historique, observe Bronchtein. C’est la seule solution qui vaille pour mettre fin à cette folie, pour le peuple palestinien, pour la pérennité d’Israël. Macron a fini par m’écouter, je le tanne depuis quatre ans.»

La cellule diplomatique de l’Elysée se serait bien passée du vieil activiste, certes, en phase sur le fond, mais incontrôlable, obsessionnel, foutraque. Un «bordélisateur», dit-on au château. Seulement voilà, le chef de l’Etat a donné ordre de «traiter» Bronchtein. Ce mohican de la paix, juif, athée, à bout de souffle, fut le premier à le sensibiliser au sort de la Palestine.

.

Emmanuel Macron, longtemps, y fut indifférent, focus sur Israël, la «start-up nation» dont il reprit le slogan. «Faut que tu voies Ofer, un mec incontournable là-bas», lui avait suggéré Dany Cohn-Bendit avant son voyage en 2015. Ofer Bronchtein n’eut droit qu’aux conseillers, qu’il nourrit de ses nombreux contacts dans les affaires, la politique, les services, et dans les Territoires occupés, grâce à ses liens anciens avec Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne. Ce dernier fut ainsi présenté au candidat En marche ! au printemps 2017. Café rapide au Meurice, Macron ailleurs, Bronchtein un peu marri de n’être même pas remercié pour son rôle d’entremetteur.

Le voilà néanmoins invité lors du premier voyage du Président en Israël, en 2020. Et il détonne dans la délégation, ce petit bonhomme aux yeux vifs, bon cœur et grande gueule, capable d’assaisonner Meyer Habib, de calmer les soldats israéliens, de tchatcher avec l’intelligentsia de Tel-Aviv, et avec les Palestiniens. A Ramallah, il est accueilli comme un frère. Emmanuel Macron est bluffé. Au retour, tard le soir, il fait stopper son convoi en pleine rue, visant la lumière d’un bar. Ofer Bronchtein le suit. «On est passé au whisky, en écoutant Johnny et Dalida», savoure-t-il. «Je suis tombé sous le charme de ce beau gosse, jeune, brillantissime, prêt à changer le monde.» Le vieux militant sait y faire, bien que jugé «has been» par les diplomates. Emmanuel Macron le gratifie d’une mission, sans moyens, pour rencontrer les sociétés civiles, les «interroger sur les conditions de la relance du processus de paix.»

.

Ofer Bronchtein prend son rôle au sérieux, lui, «l’enfant d’une grande tchakchouka juive», pétri par cette terre en feu. Il est né en 1957 dans le désert de Beer-Sheva où furent envoyés ses parents, débarqués en 1948 avec le rêve sioniste. Lui avait grandi en Tunisie, puis en France, elle, en Egypte, avec les chants d’Oum Kalthoum qui insupportaient Ofer. «On apprenait à l’école que les Arabes, c’étaient nos ennemis, l’ignorance et le mal absolu.» Enfance joyeuse, des chameaux sous les fenêtres, puis l’exil en France, en 1966, le père ayant trouvé un poste de technicien à l’ORTF. Ofer a découvert Vitry, les HLM, le ciel gris, bulletins de cancre. A 17 ans, il est parti vivre dans un kibboutz, au pied du mont Thabor. Le soleil, les filles, tout en partage… Un paradis, vite illusoire. A l’armée aussi, Bronchtein a déchanté, ébranlé dit-il d’avoir un jour, à l’aurore, dû contrôler durement un bus d’ouvriers palestiniens : «On a forcé un vieil homme à se dénuder devant sa fille. J’étais mal. Humilier, c’est tuer une âme.»

A l’époque, le gauchiste a bataillé pour les démunis de Tel-Aviv, jusqu’à prendre le maire en otage, et se retrouver quelque temps en prison. Il a été producteur de musique orientale, consultant, créateur de sapes dans le Sentier, dont un blazer à paillettes porté par Michael Jackson, avant d’épouser une photographe américaine, la mère de ses trois enfants. Militant au Parti travailliste, à la fin des années 1980, il s’est rapproché de Yitzhak Rabin, qui l’embarqua à Washington pour la signature des accords d’Oslo : «Fou, on était tous dans les vapes.» Et que dire de ces négociations incognito à Tunis, avec Yasser Arafat, «si laid, si charismatique», qui lui offrit un passeport palestinien, et lui fourrait le couscous dans la bouche avec ses doigts. Un renard, redoutable, Rabin le soupçonnait de jouer double jeu avec le Hamas, qui multipliait les attentats. Le Premier ministre fut conspué par la droite dure israélienne, traité de «nazi», de «traître», assassiné par un Juif extrémiste. «Les politiques qui ont émergé à l’époque, Nétanyahou en tête, que j’ai bien connu, entraînent aujourd’hui Israël à sa perte», se désole Bronchtein.

.

Dans son rapport de 2022, il rappelait le poids, en France, du conflit israélo-palestinien, moteur à ses yeux du nouvel antisémitisme, du succès de l’extrême droite dans une partie de la communauté juive. Il dénonçait la fragilité des accords d’Abraham, proposait une relance du processus de paix, suggérant même de «discuter discrètement» avec le Hamas, à condition qu’il renonce au terrorisme et reconnaisse Israël. Folie pour le Quai d’Orsay. Ofer Bronchtein n’eut aucun retour d’Emmanuel Macron.

Leur dialogue a repris le 7 Octobre,. Ofer Bronchtein rapporta ses échanges avec des gradés de l’armée, du Mossad : «Tous disaient : “On a péché par arrogance”.» Il s’est envolé avec Macron en Israël, à la rencontre du président Isaac Herzog, des familles d’otages, puis à Ramallah, et au Caire où, épuisé, il a inquiété le médecin de l’Elysée.

.

Puis Bronchtein a repris ses allers-retours en Israël, où vit son fils, résolu à ressusciter les partisans de la paix, à convaincre enfin Macron , avec l’idée toujours, insiste-t-il, que les pays arabes reconnaissent aussi Israël. Le Président a fait son propre chemin, poussé par ses conseillers diplomatiques. Ofer Bronchtein ne le lâche jamais, par textos, lui suggérant parfois des idées chimériques, comme celle d’aller discourir devant la Knesset avec MBS, le leader saoudien… «Tu vas loin, là», peut répondre Macron ou, si l’idée lui plaît : «Mais encore ?». Il sait que Ofer s’épuise, qu’il est l’un des seuls à le défendre dans les médias israéliens, malgré l’inquiétude de la communauté juive, les injures numériques, les menaces. «On saura toujours où te trouver», a lâché cet été un gaillard en frôlant son fauteuil roulant. Ofer Bronchtein a refusé une protection policière. «Il ne faut pas avoir peur, écrit-il souvent la nuit à Macron. Tu vas entrer dans l’histoire. Fais-le. Fonce.»

.

Ofer Bronchtein

1957 Naissance à Beer-Sheva (Israël).

13 septembre 1993 Les accords d’Oslo.

2020 Missionné par Emmanuel Macron sur la Palestine.

22 septembre 2025 Reconnaissance de l’Etat palestinien par la France.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *