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Philippe Zawieja, psycho-sociologue : «Ce qui nous fatigue, c’est la négociation psychique permanente»

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Van Gogh Vincent (1853-1890). Paris, musÈe d’Orsay. 

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Fatigue professionnelle, mais aussi informationnelle, compassionnelle, démocratique : depuis une bonne vingtaine d’années, les Français expriment une lassitude généralisée. Cette nouvelle façon de verbaliser la fatigue est devenue un vecteur de communication de soi, analyse le chercheur Philippe Zawieja.

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Clémence Mary
 19/09/2025
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C’est une constante qui interroge : à peine rentrés de vacances et nous sommes déjà fatigués. Pourquoi le bénéfice de longues semaines de répit s’envole-t-il aussi vite ? Serait-ce parce que le farniente estival n’est pas aussi reposant qu’il le devrait ? Depuis une bonne vingtaine d’années, la lassitude généralisée exprimée par les Français dépasse le cadre professionnel. Si 76 % des salariés se disent fatigués, selon un sondage Ekilibre-OpinionWay de juin 2025, on parle aussi de fatigue informationnelle, démocratique, voire compassionnelle…

Ni pure maladie ni pur mal-être psychique, la fatigue reste un ressenti insaisissable et filandreux qui existe surtout dès lors qu’il est formulé. Sur les 66 % des Français fatigués en 2022 (contre 47 % en 2000), les plus touchés sont les moins de 35 ans (78 %), les femmes (73 %, contre 57 % chez les hommes), les CSP –et les Parisiens. Dans un «Que sais-je» consacré à ce fléau de l’époque paru en août 2025, le psycho-sociologue Philippe Zawieja montre comment le capitalisme hypermoderne a façonné une économie de l’attention particulièrement épuisante, et appelle à redonner sa noblesse au repos voire à l’ennui.

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Les sondages le montrent régulièrement, les Français sont de plus en plus fatigués… Comment expliquer ce ressenti général ?

Ce que nous apprennent ces études, au-delà du ressenti qu’elles pointent, c’est la dimension communicationnelle nouvelle de la fatigue. Depuis une vingtaine d’années, on dit volontiers qu’on est fatigué, on en fait un vecteur de communication de soi aux autres. C’est le signe que cet état mérite d’être partagé, qu’il est digne d’intérêt. Cet état de fait est lié au capitalisme hypermoderne qui a façonné une nouvelle économie de l’attention.

Nos sociétés enjoignent à l’excellence dans tous nos rôles sociaux : il faut être un bon parent, un bon travailleur, un bon conjoint, tout en sachant prendre soin de soi-même. La pression sociale nous conduit à des arbitrages et à des négociations permanentes entre diverses priorités, alors qu’on ne réalisait jadis qu’une seule tâche à la fois. Cette exigence omniprésente est épuisante, d’autant plus que la charge parentale dure plus longtemps avec l’allongement des études des enfants, et que le rôle d’aidant familial grandit car les parents vivent plus longtemps.

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La nature de la fatigue a-t-elle changé ?

Un glissement s’est opéré depuis la fin du XIXe siècle d’une fatigue physique à une fatigue psychique et de moins en moins perçue comme normale. Jusque-là, la fatigue était surtout liée au travail dans l’industrie, les champs, ou l’artisanat. Elle était vue comme normale, pas dévalorisante, car la cause était identifiée. Le discours social qui l’entourait était teinté de théologie chrétienne : la fatigue était la rançon de l’effort, nécessitant un repos dominical. Mais la tertiarisation de l’économie et l’urbanisation croissante ont transformé nos rythmes de vie.

L’éclairage artificiel est venu contrebalancer et ignorer le rythme naturel lié aux saisons. Le progrès technique a permis d’alléger les efforts des travailleurs, et la charge mentale s’est accrue sur ceux qui travaillent dans le commerce. La fatigue s’est peu à peu pathologisée, avec des termes à connotation médicale : la neurasthénie, le spleen, la mélancolie, puis les troubles anxieux dépressifs… Mais associer la fatigue exclusivement au champ médical ne permet pas de saisir toute la complexité du phénomène.

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La fatigue est-elle un phénomène individuel ou collectif ?

Jusqu’aux années 1980-1990, la fatigue était passée sous silence, car vue comme une faillite personnelle. La dépression, elle, était une maladie honteuse, c’était le signe qu’une personne n’avait pas les épaules, la persévérance ou la volonté suffisante pour affronter une situation difficile ou un accident de la vie. Aujourd’hui, l’approche est plus victimaire. Les deux causes principales jugées responsables de la fatigue, le statut parental et le travail, sont associées à une forme d’injustice sociale et d’inégalité.

La fatigue professionnelle par exemple est synonyme d’une exploitation anachronique du travailleur par une entreprise. Ces causes sont extérieures au sujet qui subit une situation, sans qu’on puisse lui attribuer une quelconque faute. Cette responsabilité peut même se traduire sur le plan juridique avec les risques psychosociaux.

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Verbaliser la fatigue permet-elle de mieux la maîtriser, en la banalisant ou en la mettant à distance?

La verbalisation dédramatise et permet de pointer une chaîne de causalités socialement acceptée. Elle construit une identité sociale qui protège. On dépose sa fatigue face à autrui, plutôt que de la supporter seul et de ruminer une faiblesse supposée.

Extérioriser permet aussi de se poser comme combattant. Cet état ne survient pas parce qu’on est «né fatigué», comme disait Henri Michaux, mais au terme d’un combat engagé, voire efficace, au service d’un système. Comme si on était tombé au champ de bataille.

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C’est-à-dire ?

Une personne est fatiguée parce qu’elle a accepté des renoncements, des sacrifices, parce qu’elle est a été un acteur vaillant. C’est parce qu’on a été un bon petit soldat qu’on en appelle à la solidarité collective, au soutien matériel, par l’arrêt maladie, ou statutaire, par la reconnaissance sociale du statut de victime.

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Comment les injonctions sociales à la performance se traduisent-elles dans le cerveau ?

On poursuit tous plusieurs objectifs au même moment, en particulier, au travail, mais aussi dans la vie familiale. Ces réalisations ont un coût psychique. Or, le cerveau est programmé pour effectuer une tâche prioritaire. Chacun adapte sa position mentale et sa charge cognitive à l’évolution de l’objectif qu’il poursuit, quitte à écarter des actions parasitaires. Ce simple geste d’écarter des informations ou objectifs secondaires est déjà consommateur d’énergie.

C’est la théorie de la compensation : pour continuer vers un objectif principal et maintenir son niveau de performance, voire l’accroître pour réaliser les objectifs secondaires, chacun engage des ressources psychologiques supplémentaires. Quand on révise avant un examen, on mobilise des ressources supplémentaires à l’approche du jour «J». On renonce à des sorties, on dort moins, on fait moins de pauses, on relit des chapitres, on boit plus de café, on se dope d’une façon ou d’une autre…

Après l’examen, on s’effondre. Idem quand on conduit sur une longue durée, et qu’on opère toute une série de microgestes pour rester concentré. La retombée du stress, c’est le coût psychologique et physique de ces efforts additionnels.

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Quel est l’impact des réseaux sociaux sur cet état de fatigue ?

Les réseaux sociaux provoquent une concurrence cognitive extrême tant ils sont addictifs chez certaines personnes. Plus largement, le téléphone portable amène à un état de vigilance cognitive permanente, avec des mouvements de déconcentration et re-concentration incessants. Mais ce qui est plus ennuyeux dans l’utilisation des écrans aujourd’hui, c’est leur aptitude à nous priver de sommeil.

Les nuits sont de plus en plus courtes, et l’heure de réveil n’est pas plus tardive. La détérioration du sommeil est à la fois quantitative et qualitative, en particulier chez les femmes où il est davantage pénalisé par la présence d’enfants que chez les pères.

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On parle de fatigue «professionnelle» mais aussi «informationnelle, compassionnelle, démocratique»… Quel regard portez-vous sur cette prolifération ?

Derrière, il y a toujours l’idée d’une surcharge. Mesurer la fiabilité et la pertinence d’une information devient difficile, a fortiori, quand il faut la traiter pour se forger un esprit critique. La fatigue de compassion, elle, est due à un stress post-traumatique professionnel qui nous atteint par contagion. Elle vient du milieu infirmier : quand on reçoit des images ou un discours difficile d’un soignant sur une victime dont on ne s’occupe pas directement, on peut éprouver de la compassion par rebond.

Le traumatisme, vécu par fantasme, entraîne une perte grave du sens que l’on donne à sa propre vie ou à ses propres missions. C’est une atteinte métaphysique, comme dans le burn-out, qui se traduit par une forme de retrait ou de froideur. Ces fatigues nous informent sur l’indignation morale ressentie face à une situation qui semble injuste.

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A quelle échelle faut-il agir pour soigner la fatigue, sur nous-mêmes ou sur notre environnement ?

Nous devons réapprendre à nous abstraire du monde, ne serait-ce qu’une heure. C’est une solution palliative, mais qui peut s’avérer efficace. Nous devons redonner sa noblesse au repos, voire à l’ennui. Les vacances sont rarement synonymes de repos. Le stoïcisme nous a appris à se concentrer sur ce qui dépend de soi : se déconnecter des écrans, se ménager des sas entre le travail et la maison, favoriser une activité qui fatigue physiquement, manger dans des quantités et des conditions adaptées…

Sur le plan collectif, les choix politiques nous permettent d’agir sur notre environnement. La priorité en ville pourrait porter sur le problème du bruit ou de la chaleur. Mais il y a une fatigue démocratique et un renoncement civique qui s’exprime sur le ton de la résignation, de la colère ou de «l’aquoibonisme».

A un niveau de décision plus proche de nous, sur lequel nous pouvons agir, l’employé peut régler des paramètres jouant sur la pénibilité du travail ou de l’articulation vie privée et vie professionnelle. Ces deux leviers, l’Etat et l’employeur, peuvent être actionnés de façon individuelle et collective.

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On entend parfois dire que les gens de gauche seraient plus fatigués que les gens de droite. D’où vient cette idée ?

Je pense que le rapport à l’autorité n’est pas le même à gauche, chez des personnes plutôt progressistes, qu’à droite, chez les conservateurs. Consentir à l’autorité établie, à droite, est moins fatigant que se soumettre malgré soi, à gauche. Les incidences cognitives et comportementales ne sont pas les mêmes. D’un côté, on accepte la décision imposée. De l’autre, on conteste sur le fond cette décision imposée, alors on obéit, on remplit le cahier des charges mais l’indignation continue intérieurement.

Il y a un mouvement psychique d’attaque du cadre, contre quelque chose qui semble illégitime dans notre système de valeurs, qui continue et demande une consommation d’énergie supplémentaire. Idem dans la vie familiale : quand on est de gauche, l’éducation sera possiblement plus permissive et dans le dialogue, alors qu’à droite, elle sera plus autoritaire. Indépendamment du jugement moral porté sur l’une ou l’autre, la dépense énergétique ne sera pas la même. Ce qui fatigue, c’est la négociation psychique permanente.

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On pourrait penser que, au contraire, la fatigue à gauche se fonde plutôt sur l’effort et le travail physique…

C’est plus compliqué, car la tradition ouvrière impliquait des efforts physiques, mais faisait régner un sens du collectif avec des soutiens structurels importants. Le travailleur était entouré par un groupe : la famille, l’atelier, le syndicat, la classe, le parti, la corporation. Il était possible de s’épanouir dans ces corps sociaux où régnait une certaine esthétique, bien faire son travail était source de fierté. Ces institutions cadres sont en déliquescence. On peut continuer à vouloir bien faire son travail, mais il faut se forger soi-même ses propres règles.

Même entre collègues, chacun aura sa conception propre du travail bien fait. Les liens sont plus faibles que dans les anciens collectifs ouvriers, qui s’étaient en plus largement constitués contre la classe dirigeante, avec des revendications partagées telles que, précisément, le repos, les congés payés et la baisse du temps de travail. Aujourd’hui, les projets syndicaux ou la lutte contre la pénibilité sont plus difficiles à incorporer, c’est-à-dire à imprimer dans nos propres tripes.

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Clémence Mary
 19/09/2025

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