Pierre Charbonnier : « Les pays qui font le plus de progrès sont aussi les plus grands criminels climatiques »
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23 septembre 2025
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À moins de deux mois de la COP30 à Belém (Brésil), où les participants tenteront de sauver l’Accord de Paris, la question de l’efficacité de la diplomatie climatique se pose avec toujours plus de vigueur. Quels moyens concrets peut-on encore mobiliser pour limiter le réchauffement climatique ?
- Magali Reghezza-Zitt, géographe, spécialiste des risques naturels, de la vulnérabilité urbaine et des stratégies de gestion
- Pierre Charbonnier, philosophe, chercheur à Sciences-po
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L’Union européenne tergiverse sur ses objectifs climatiques à quelques semaines de la COP30. Incapables de parvenir à un accord, les 27 États membres ont renoncé à délivrer un engagement chiffré sur la baisse de leurs émissions de gaz à effet de serre, d’ici à 2035, se contentant d’adopter une “déclaration d’intention”. Pierre Charbonnier et Magali Reghezza-Zitt nous éclairent sur les raisons du recul des politiques environnementales dans le monde et plus précisément en France
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Un affrontement entre coalition fossile et coalition climat
« Nous leur devons en très grande partie la paix« , explique Pierre Charbonnier à propos des énergies fossiles, qui ont permis l’émergence d’une « classe moyenne qui bénéficie de salaires suffisamment élevés, de la modernisation technologique, de l’accès à la consommation de masse », constituant la « coalition fossile« . Face à cette coalition historiquement dominante, émerge une « coalition climat » embryonnaire portée par « un groupe social pivot qui va être à la fois au cœur de la démocratie, de la stabilité et le vecteur de la décarbonation« . Le philosophe souligne que « nous sommes en train de vivre une transformation structurelle des rapports entre l’État et le capitalisme sous la contrainte d’une urgence« . “Ce qui est en jeu avec le climat est la restructuration totale du système socio-économique” ajoute-t-il. L’enjeu central réside dans la capacité à faire « sortir de la dépendance fossile des gens pour qui cette dépendance est réelle, pas idéologique : se chauffer, se déplacer, manger ».
À écouter
Sauver la diplomatie climatique ?
Cultures Monde
57 min
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« L’injustice climatique est un problème politique. »
Magali Reghezza-Zitt critique l’approche moralisatrice qui occulte le problème politique des inégalités face aux enjeux climatiques. La géographe dénonce une « injustice climatique » où « on est en train de demander aux plus pauvres, alors que ce sont eux qui ont le moins de moyens pour faire l’effort, mais qui ont surtout le moins besoin d’en faire, puisqu’ils sont déjà dans les clous« . L’experte souligne que « pour beaucoup d’individus, l’action individuelle est cadrée par des structures collectives : ce n’est pas parce que je veux décarboner que je peux décarboner« , pointant l’importance des « alternatives et des choix collectifs » qui interrogent « l’action de l’État, l’action de l’entreprise« .
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« La Chine a compris [avant les autres] que la décarbonation est une question de puissance. »
La COP30 au Brésil cristallise les nouveaux rapports de force mondiaux face à la transition énergétique. « La Chine a compris, et notamment avant l’Europe, que la question de la décarbonation était une question de puissance« , observe Magali Reghezza-Zitt, soulignant que Pékin « a investi massivement dans des stratégies technologiques de décarbonation » tandis que l’Europe souffre de « l’absence totale d’une stratégie industrielle« . Pierre Charbonnier désigne le Brésil comme « le prototype de l’endroit où il faut regarder pour comprendre ce qu’est la décarbonation » : pays pris entre un « modèle économique de soja et de bœuf produits sur la déforestation » et une exposition directe aux « risques climatiques« . Les deux experts s’accordent sur l’urgence d’une « coalition d’États dont l’amplitude, le pouvoir et l’hégémonie seront suffisants » pour que « la modernisation verte apparaisse comme une voie majoritaire qui garantit la sécurité, la souveraineté, la stabilité et la soutenabilité » face à la coalition fossile menée par Washington et Moscou. Et le philosophe de conclure : « L’Europe doit rester l’un des pivots [de la stratégie de décarbonation]« .
24 min
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Félicie Faugère
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Yoann Duval
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Marie-Lys de Saint Salvy
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Emma Lichtenstein
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Mathilde Thon-Fourcade