Sélectionner une page

La répression s’accentue en Géorgie, l’UE compose

.

Des dizaines de milliers de personnes ont manifesté samedi à Tbilissi mais ne sont pas parvenues à occuper le palais présidentiel. Tandis que les arrestations se multiplient, plusieurs États de l’Union européenne, dont la France, ont pris le parti de dialoguer avec le pouvoir.

.

Théo Bourgery-Gonse

6 octobre 2025 

.

Tbilissi (Géorgie).– Armée de son masque à gaz, le sac à dos rempli de nourriture pour tenir la nuit entière, Ninuca était confiante : « J’étais prête à aller jusqu’au bout, j’y croyais vraiment. » Cette musicienne de 31 ans est de toutes les manifestations pro-européennes depuis ce jour de novembre 2024 où le premier ministre géorgien, Irakli Kobakhidzé, a annoncé qu’il gèlerait les négociations d’accession à l’Union européenne (UE) jusqu’en 2028.

.

Mais ce samedi 4 octobre avait quelque chose d’exceptionnel : la « révolution pacifique » promise par les forces pro-européennes devait enfin se matérialiser, à l’issue d’élections locales boudées par une majorité des partis d’opposition. Des dizaines de milliers de manifestant·es ont battu le pavé de Tbilissi, la capitale, pour exprimer leur colère contre le parti au pouvoir, le Rêve géorgien (RG), qu’ils accusent d’être à la botte de Moscou.

En début de soirée, encouragée par les organisateurs de la manifestation et remontée par la victoire logique mais triomphale du RG, la tête de cortège a tenté de prendre d’assaut le palais présidentiel, avant d’être violemment repoussée par la police antiémeute. Les arrestations se sont ensuite multipliées, à coup de canons à eau et gaz lacrymogène.

.

Illustration 1

Un manifestant agite un drapeau géorgien et un drapeau de l’Union européenne devant la police antiémeute lors d’un rassemblement de l’opposition le jour des élections. Tbilissi, le 4 octobre 2025.
.

L’ancien chanteur d’opéra Paata Burchuladzé, tête de file des manifestations, a été écroué avec quatre autres co-organisateurs, affiliés à l’opposition pro-européenne. Ils sont accusés d’avoir voulu « renverser l’ordre constitutionnel » et d’avoir appelé à « l’effondrement des institutions de l’État ».

Les manifestant·es, éparpillé·es au long des grandes artères de Tbilissi, n’ont pas réussi à relancer le mouvement. À minuit, le faible espoir d’une révolution s’évaporait aussi vite qu’il semblait être né : « Je suis incapable de dire ce qui nous attend maintenant », soupire Ninuca, défaite.

.

Une opposition dévastée

Dimanche 5 octobre, Irakli Kobakhidzé a assuré que « personne ne restera[it] impuni […]. Nombreux sont ceux qui doivent se préparer à payer pour les actes de violence commis contre l’État et les forces de police ». Il s’en est aussi pris au chef de la délégation de l’UE à Tbilissi, Paweł Herczyński, qu’il accuse depuis plusieurs mois de s’immiscer dans la vie politique géorgienne. Le diplomate porte une « responsabilité spéciale » dans les violences et doit « prendre ses distances » avec le mouvement pro-européen, a-t-il lancé.

Ces déclarations sont dans la droite ligne de la dérive autoritaire qui n’a cessé de se renforcer depuis les élections parlementaires d’octobre 2024, dont le RG est sorti vainqueur. Un résultat entaché d’irrégularités et de fraudes, selon l’opposition et la société civile, et que la communauté internationale n’a jamais reconnu.

.

Loi sur « l’influence étrangère », arrestations et emprisonnements pour le seul fait d’avoir manifesté, attaques contre les communautés LGBTQIA+… Les réformes hostiles à l’État de droit, inspirées directement du Kremlin, se multiplient, laissant derrière elles une société civile en lambeaux et douchant tout espoir à court terme d’intégrer l’Union européenne.

L’exécutif a par ailleurs annoncé vouloir bannir tous les partis d’opposition – un rapport parlementaire allant dans ce sens a été adopté début septembre. Le Conseil constitutionnel, inféodé au pouvoir, doit prochainement statuer sur la question.

L’opposition, divisée et sans chef·fe de file naturel·le, estime que les violences de samedi devant le palais Orbeliani ont été fomentées par des hommes de main du RG. « Les seuls qui cherchent à recourir à la violence, c’est le Rêve géorgien, qui réprime des manifestations pacifiques, arrête des citoyens sans aucune preuve, et achève ainsi sa consolidation autocratique », a déclaré Giorgi Butikachvili, conseiller en charge des affaires étrangères au sein du parti d’opposition Ahali, dont les deux cofondateurs sont en prison.

.

Garder un pied dans le Caucase

C’est dans ce contexte de répression sans précédent que Bruxelles commence à changer son fusil d’épaule vis-à-vis du pouvoir géorgien. La Commission européenne a longtemps tenu une ligne officielle stricte, affirmant encore en juillet que « le recul démocratique en Géorgie aura[it] un coût ».

Il aura néanmoins fallu vingt-quatre heures pour que la vice-présidente de la Commission chargée des affaires étrangères, Kaja Kallas, et la commissaire chargée de l’élargissement, Marta Kos, publient un communiqué commun dénonçant la tenue d’élections locales « dans un contexte de répression massive ». Elles appellent « au calme et à la retenue », exhortant « toutes les parties prenantes à s’abstenir de toute violence » et à s’engager dans un « dialogue constructif ».

.

Aujourd’hui, une partie des chancelleries européennes laissent cependant entendre qu’elles sont prêtes à engager un dialogue avec le gouvernement géorgien, malgré ses attaques incessantes contre Bruxelles, que Tbilissi accuse régulièrement de faire partie d’un nébuleux « État profond ».

.

Nous ne pouvons pas nous réjouir du résultat des élections en Moldavie et fermer les yeux sur le déni démocratique qui se poursuit en Géorgie. Nathalie Loiseau, députée européenne (Horizons)

.

Contactés par Mediapart, trois diplomates européens à Tbilissi résument la logique d’un tel dialogue, même informel : mieux vaut garder un pied dans ce petit pays du Caucase que complètement l’abandonner aux Russes.

La France est entrée dans cette logique. En septembre, le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot rencontrait son homologue géorgienne, Maka Botchorichvili, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. Quelques jours plus tard, la direction de l’agence anticorruption géorgienne, connue pour ses nombreuses enquêtes à charge contre des ONG, rencontrait ses homologues français·es, dont la directrice de l’Agence française anticorruption, Isabelle Jégouzo.

.

Jeudi 2 octobre, deux jours avant les élections, le premier ministre Irakli Kobakhidzé était présent au sommet de la Communauté politique européenne (CPE) à Copenhague (Danemark).

« Les échanges [diplomatiques] existent déjà, mais ils pourraient être renforcés, en échange de concessions de la part du régime, comme la libération des prisonniers politiques », analyse Giorgi Rukhadze, journaliste et chercheur au Georgian Strategic Analysis Center. Cependant, il doute qu’ils aboutissent à des résultats tangibles : « Toute concession de la part du Rêve géorgien serait considérée comme un aveu de faiblesse par les manifestants comme par les partisans du régime, ce que [le gouvernement] ne peut pas se permettre. »

.

Sanctions à l’arrêt ou au compte-goutte

Il reste que les menaces de sanctions contre les membres du régime, qui compte l’oligarque ultrapuissant Bidzina Ivanichvili, fondateur du RG, qui contrôle le pays en sous-main, ne se concrétisent pas. Par deux fois, la Hongrie et la Slovaquie, proches de Moscou, ont mis leur veto.

Seuls le Royaume-Uni et la République tchèque ont gelé les avoirs de plusieurs hauts responsables affiliés au RG. Les pays Baltes ont émis plusieurs dizaines d’interdictions de séjour, sans convaincre leurs alliés européens de leur emboîter le pas.

.

En France, on affirme ne rien exclure : « Notre objectif est d’assurer la libération des individus arrêtés arbitrairement, le retrait des lois incompatibles avec son chemin européen et d’encourager un dialogue respectueux avec toutes les forces politiques et les organisations de la société civile », affirme le cabinet de Benjamin Haddad, ministre délégué démissionnaire en charge de l’Europe.

C’est bien loin d’être assez, déplore par SMS l’eurodéputée Nathalie Loiseau (Horizons). « Nous ne pouvons pas nous réjouir du résultat des élections en Moldavie et fermer les yeux sur le déni démocratique qui se poursuit en Géorgie, sauf à manquer cruellement de cohérence. »

.

Théo Bourgery-Gonse à suivre sur Médiapart

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *