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Au Portugal, la honte court comme le feu

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 Nicolas Guillon, Journaliste

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Il y a un an,  nous  revenions sur une fin d’été cauchemardesque au Portugal : 80 000 hectares de forêt et de terres agricoles réduits en cendres, huit morts parmi les pompiers. N’était-ce qu’un simple prélude au pire ? Au 31 août dernier, le compteur indiquait déjà 300 000 hectares calcinés en 2025. La colère rurale pointe un coupable : l’État. Le politique, lui, est en campagne pour les élections municipales.

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Le brasier à foyers multiples fut d’une telle violence que son panache de fumée assombrit jusqu’au ciel breton. De mémoire de sapeur-pompier ibérique on n’avait jamais vu ça : des feux « à comportement anormal », se propageant à une vitesse folle et résistant aux moyens d’extinction. 500 000 hectares carbonisés en Espagne, 300 000 au Portugal, soit 3 % de son territoire continental. Des parcs nationaux ravagés, une faune sauvage et des troupeaux décimés, des villages entiers évacués, certains sauvés in extremis.

Au café, chez le coiffeur, il n’était plus qu’un sujet de conversation, chacun gardant un œil sur le site Fogos.pt qui suit en temps réel et de façon ultra précise l’évolution de tous les incendies déclarés dans le pays. Et à la télévision, omniprésente dans la société portugaise, les flammes envahissaient l’écran. Partout des envoyés spéciaux expliquant, à grand renfort de bandeaux d’information en continu, que les pompiers tentaient de circonscrire le feu. Commentaire purement tautologique. Le degré zéro du journalisme.

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Les Portugais, à qui l’on tendait un micro pour s’enquérir de leurs nuits sans sommeil alors qu’il en va en réalité de leur vie, avaient pourtant des choses à dire. Chaque année ils se sentent un peu plus abandonnés. Les moyens manquent. Certaines associations de pompiers volontaires en sont réduites à organiser des opérations solidaires pour pouvoir acquérir un nouveau véhicule. Une désorganisation de la protection civile est constatée. Étrange époque que celle du principe de précaution et en même temps de la non-préparation.

Comme Macron aux premières heures de la pandémie, le Premier ministre portugais Montenegro utilisait la métaphore de la « guerre ». Et, puisque pour mener une guerre, il faut un ennemi, les pyromanes étaient tout désignés. Un quart des incendies serait d’origine criminelle. On parle d’alourdir les peines : toujours les mêmes réponses aux mauvaises questions. Mais ne ressent la braise que celui qui a le pied dessus. La population rurale connaît le vrai coupable : les allumettes, en portugais fósforos, le surnom donné aux eucaliptos, qui ont colonisé le Portugal parce que particulièrement rentables pour l’industrie papetière et aussi source de revenus commode pour des milliers de petits propriétaires terriens. L’eucalyptus, ce criminel contre la biodiversité parce qu’il boit comme un trou, brûle comme une torche et renaît de ses cendres comme le phénix.

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Le feu vient régulièrement raviver une crise bien plus profonde, aggravant les conséquences de l’industrialisation de l’agriculture et de la disparition progressive de la paysannerie.

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Le problème date de décennies, comme le rappelle une vidéo se répandant sur les réseaux sociaux. Le 31 mars 1989, plusieurs centaines d’habitants de la municipalité de Valpaços (nord-est du Portugal) se réunissent pour détruire 200 hectares d’eucalyptus plantés par la société Portucel Soporcel (aujourd’hui, The Navigator Company, entreprise papetière portugaise cotée en bourse, leader en Europe et représentant 3 % des exportations du Portugal). La police charge mais la population ne se démobilise pas. Si « guerre » il y a, elle est là. La rébellion de Valpaços est restée dans l’histoire comme l’un des premiers soulèvements de protestation environnementale. « C’est notre 25 avril », clame-t-on encore avec fierté dans cette province Trás-os-Montes (littéralement, au-delà des montagnes) si éloignée de Lisbonne, en référence au 25 avril 1974 et à la révolution des Œillets qui mit fin à la dictature salazariste.

Car ici on n’a jamais cédé à la tentation court-termiste, au rendement facile et aux plans gouvernementaux – encouragés par Bruxelles – allant dans cette direction. En pouvant se targuer de résultats puisque, trente-six ans plus tard, Valpaços demeure préservée des grands incendies, la preuve que d’autres modèles de gestion forestière sont possibles. Selon l’ONG portugaise Quercus, un programme efficace de prévention coûterait 165 millions d’euros par an, une somme à mettre en regard du milliard d’euros de dégâts largement dépassé les étés de surchauffe.

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Une surchauffe qui n’est pas seulement climatique mais également économique : les monocultures intensives, l’intégration verticale, la logique du toujours-plus-de-profit, l’abandon des terres les moins rémunératrices, tous ces paramètres concourent au désastre. Comme l’explique la chercheuse espagnole Cristina Santin, jusqu’au milieu du XXe siècle, les territoires ruraux formaient une mosaïque de zones montagneuses, de vastes forêts, de terres agricoles et de villages, mais la migration de leur population vers les villes est venue tout chambouler. Une étendue plus uniforme de combustible végétal s’est créée, de sorte qu’aujourd’hui peu de zones sont en mesure de faire barrière aux incendies. Le Portugal n’est pas une exception, c’est un cas d’école. Le feu vient régulièrement y raviver une crise bien plus profonde, aggravant les conséquences de l’industrialisation de l’agriculture et de la disparition progressive de la paysannerie.

Le département de l’Aude en a fait également l’amère expérience durant l’été avec cinq incendies incontrôlables ayant ravagé quelque 20 000 hectares. Près de 2 000 hectares de vignobles ont notamment brûlé dans les Corbières mais la destruction des vignes n’a pas commencé avec ces feux de nouvelle génération, comme l’expliquait au mois d’août le vigneron Nicolas Mirouze au média de l’écologie Reporterre : « L’arrachage des vignes a été poussé par les politiques productivistes, pour privilégier les grosses structures et restructurer la filière. En une génération de travailleurs, soit en moins de quarante ans, on a supprimé la moitié de la surface en vigne du département. Les friches ont gagné du terrain sur les zones les plus déshéritées et les moins arrosées, qui sont aussi les plus à risque en matière d’incendie. » Au Portugal, ce sont les oliveraies qui ont disparu.

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Dans cette atmosphère de changement de monde, où la végétation n’est manifestement plus adaptée au climat, certains économistes, comme la Britannique Kate Raworth, rendue célèbre par sa théorie du donut, fondée sur une adéquation des besoins humains et des limites écologiques, proposent d’intégrer les externalités de type catastrophe naturelle dans le bilan des entreprises écocides. Rationnel mais cela n’effacerait pas les images de citoyens luttant contre les flammes avec des pelles et des tuyaux d’arrosage.

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Le parti populiste Chega souffle sur les braises.

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Il est urgent d’imaginer un autre scénario pour sortir collectivement de l’impasse et contrer les offensives médiatiques utilisant ces tragédies pour cliver toujours un peu plus la société. La sphère politique portugaise donna cet été un spectacle navrant alors que se profilent les élections municipales, le 12 octobre. Après que l’opposition eut reproché au gouvernement un manque d’empathie à l’égard des populations touchées, il fut décidé de tenir un conseil des ministres extraordinaire dans la ville de Viseu, non loin d’Arganil, où se déchaînait alors l’un des incendies les plus importants jamais vus dans le pays. Un « rideau de fumée », dénonceront les élus locaux.

À cette occasion pas moins de quarante-cinq mesures ont été annoncées par Luis Montenegro, la première ayant trait au renforcement des soins de santé dans les zones impactées avec exemption des frais modérateurs… lesquels n’existent plus dans le Service National de Santé (SNS) portugais depuis 2022. « Je dois avouer que j’ai été ébranlée en l’entendant, n’a pu s’empêcher de réagir sur X l’ancienne ministre de la Santé, Maria Temido, désormais députée européenne socialiste. En ces moments si difficiles pour tant de familles, il est important que la communication soit rigoureuse et claire – les gens méritent confiance et vérité. »

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Niant d’abord toute désorganisation des secours, la ministre de l’Administration intérieure, Margarida Blasco, a fini, quant à elle, par admettre que « tout n’(avait) pas bien fonctionné ». Sur de telles bases, les promesses de deux Canadair dans les cinq ans (le Portugal n’en détient aucun) et d’un plan de gestion forestière sur vingt-cinq ans n’engagent que celles et ceux qui y croient, le Programme de transformation du paysage (Programa de Transformação de Paisagem) voté en 2017 sous la gouvernance d’António Costa peinant déjà à être mis en œuvre. Tandis que, sans surprise, le parti populiste Chega souffle sur les braises en réclamant une commission d’enquête parlementaire au prétexte qu’une main mafieuse serait à la manœuvre.

En prise directe avec le réel, le peuple des campagnes plaide, lui, pour une restauration des milieux brûlés par le pastoralisme, seul rempart crédible à ses yeux pour reprendre la terre aux grands feux, le pâturage extensif permettant une gestion de surface sans égale. Les troupeaux régénèrent les sols épuisés et débroussaillent. Autrement dit, ce sont d’excellents pare-feu. Une régénération par le bas en quelque sorte, à l’échelle locale et par la voie démocratique. « Só o povo salva o povo » (« Seul le peuple sauve le peuple »), peut-on lire en cette fin d’été funeste à l’entrée de certains villages portugais.

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Nicolas Guillon, Journaliste

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