Sélectionner une page

Face à l’obscurantisme woke

.  

30 avril 2025

.

de Pierre Vermeren (Sous la direction de), Emmanuelle Hénin (Sous la direction de),

.
Le wokisme est aujourd’hui un mouvement bien identifié et analysé. Se parant de la légitimité universitaire et se réclamant d’une démarche scientifique, cette idéologie n’en constitue pas moins une formidable régression de la rationalité et de l’universalisme : sous ses atours vertueux, ce dogmatisme fait le lit de l’obscurantisme. Née dans les départements de sciences humaines, la pseudo-science militante envahit désormais la médecine et les sciences dures et étend son influence bien au-delà de l’Université. Elle s’impose par l’intimidation et récuse toute critique en l’assimilant à une « panique morale ». C’est pourtant une réalité : la déconstruction systématique du savoir trahit l’esprit scientifique au coeur des institutions chargées de sa défense, et, en aggravant le déclin de l’enseignement, forge un monde de post-vérités où s’engouffre une jeune génération condamnée à la déraison. En fragilisant le socle de références communes, ce courant alimente le communautarisme et fracture la nation en un véritable kaléidoscope identitaire. Vingt-six universitaires révèlent les implications multiples de ce recul du savoir d’où menace d’émerger une humanité diminuée.
.

En Amérique du Nord et en Europe, nous assistons à un assaut inédit contre le statut de la vérité et de la science. Des mouvements politiques se réclament des sciences sociales pour asseoir leur idéologie. Or en démocratie, nul n’est plus éclairé ni plus intelligent que les autres pour voter : un homme, un vote. Et la science ne cesse d’être combattue au nom du « ressenti », cette vague notion idéologisée. Dans les deux cas, l’objectif est la conquête culturelle de lieux de pouvoir : mairies, places de députés, universités, médias. Les sciences, au premier rang desquelles la biologie, sont exposées à une contestation idéologique sur leurs fondements par des militants aveuglés par leur toute-puissance. Elle leur offre l’illusion de croire qu’ils peuvent être ce qu’ils veulent : homme ou femme, plante ou animal, magicien, initié ou simple bacille…Cette position sape les bases de la rationalité au profit d’idéologies religieuses, politiques et marchandes.

L’ouvrage présente une vingtaine de contributions centrées autour des grands enjeux de la pénétration des idéologies décoloniales, des théories de la race et du genre dans les milieux actuels de la recherche en lettres et sciences humaines, en droit et même dans les sciences dures. Ce phénomène de déconstruction de la science et du rapport à la vérité s’accompagne d’un militantisme grandissant de l’islamisme, dont certains acteurs profitent pour imposer leur prosélytisme et leur obscurantisme.

.
La liberté s’érode-t-elle en France ? Il semblerait que l’on puisse répondre par l’affirmative, et les Presses universitaires de France (PUF) viennent d’en fournir une éclatante démonstration avec l’annulation ( momentanée ) de la publication de Face à l’obscurantisme woke. Un livre qui dénonce les « idéologies décoloniales », les « théories de la race et du genre dans les milieux actuels de la recherche en lettres et sciences humaines, en droit et même dans les sciences dures ». 

Pour l’éditeur, la raison de cette volte-face est simple : « Nous estimons que les conditions nécessaires à un accueil serein de ce livre collectif ne sont plus réunies aujourd’hui, le projet de cet ouvrage ayant été conçu il y a plus de deux ans dans un contexte bien différent ». Comprendre : le climat ambiant ne permet plus la parution d’un livre qui risque de déranger les milieux militants.

L’ouvrage, fruit d’un travail de trois ans, est présenté comme un traité scientifique sur la question du wokisme. À l’origine, les auteurs ont été contactés par les éditions PUF. Tous sont des universitaires : Pierre Vermeren, historien ; Xavier-Laurent Salvador, professeur de lettres modernes ; Emmanuelle Hénin, professeur de littérature comparée. On leur reproche notamment d’être liés à l’Observatoire d’éthique universitaire, anciennement Observatoire du décolonialisme. Ce collectif d’universitaires a été accusé d’être un « faux think tank » par le média Arrêt sur images pour avoir publié un rapport sur le concept d’islamo-gauchisme à l’université, après que le CNRS ait refusé de mener toute enquête sur le sujet.

Un champ de recherche interdit ? 

Il semblerait donc que l’engagement des chercheurs contre le militantisme dans l’enseignement supérieur leur vaut un discrédit automatique. Dans une interview sur Europe 1, Xavier-Laurent Salvador dénonce une « dichotomie absurde », une vision manichéenne opposant les « pro » et les « anti » woke. Pour lui, la décision des éditions PUF est symptomatique de ce qu’il se passe dans le monde universitaire : il y a clairement des « pensées » et des « champs de recherche » interdits. Il cite le cas d’un collègue, psychologue spécialiste du trauma, qui a écopé d’une interdiction d’enseigner avec suspension de salaire pendant trois ans parce qu’il a osé dire que les hommes et les femmes sont différents. Pour M. Salvador, les commissions disciplinaires ne sont autre que les « instruments de cette pensée ».

Chasse aux sorcières

Ce qui ressemble, ni plus ni moins, à une chasse aux sorcières fait écho à ce qu’il se passe déjà dans d’autres pays depuis plusieurs années. Parmi les plus cas les plus médiatisés : Peter Boghossian, professeur à l’université de Portland aux États-Unis, a été contraint de démissionner en 2021 après avoir exposé la faiblesse méthodologique de certaines études en sciences sociales. Il a réussi à publier des articles parodiques dans des revues académiques pourtant jugées sérieuses dans ce domaine. L’un d’eux concerne une prétendue « culture du viol » omniprésente dans les parcs à chiens de Portland.

Au Royaume-Uni, Kathleen Stock, professeure de philosophie à l’université du Sussex, a été harcelée jusqu’à la démission pour avoir osé affirmer que l’identité de genre ne pouvait pas complètement supplanter le sexe biologique – ce qui a été jugé « transphobe » par une partie de la communauté universitaire et des étudiants militants. Ce harcèlement a pris de telles proportions que la police lui a conseillé d’installer une caméra de surveillance à sa porte d’entrée et que certaines de ses conférences ont dû être protégées par des agents de sécurité.

Au Canada, Jordan Peterson, psychologue clinicien et universitaire, a vu sa carrière basculer pour s’être opposé publiquement aux nouveaux dogmes sur le genre, y compris une proposition de loi en 2016 (Bill C-16) qui interdisait toute forme de discrimination sur la base de « l’identité de genre » ou « l’expression de genre ». Le Collège des psychologues de l’Ontario, le corps professionnel auquel il appartenait, l’a sommé de suivre une formation continue en matière de professionnalisme dans les déclarations publiques, faute de quoi il risquait de perdre son droit d’exercer. Il a perdu son procès et s’est expatrié aux États-Unis.

Quand le conformisme remplace le débat

Qu’une maison d’édition ne soit pas capable de résister aux pressions idéologiques à l’œuvre est particulièrement inquiétant. D’autant plus que l’un des arguments consiste à agiter le spectre de Trump. L’éditeur a évoqué « le contexte politique et international actuel », en référence aux politiques menées aux États-Unis contre ce mouvement. Une manière peu subtile d’assimiler toute critique du wokisme à une offensive réactionnaire. Comme si, pour éviter d’être soupçonné de complaisance à l’égard de Trump, il fallait embrasser aveuglément toutes les tendances pseudo-progressistes, quelles que soient leurs dérives, et quand bien même leurs présupposés idéologiques seraient erronés.

La décision des éditions PUF n’est pas un cas anecdotique. Elle est le symptôme d’un mal plus profond, une dynamique plus large où des pans entiers de la recherche et du débat académique sont verrouillés par des militants. L’université, autrefois temple du savoir, de la contradiction et de la confrontation d’idées, devient un espace de conformisme où seuls les discours validés par la nouvelle orthodoxie sont tolérés.

Face à l’obscurantisme woke sera publié par une autre maison d’édition. Mais la question demeure : combien de livres, combien de conférences, combien de publications seront-elles enterrées sous la pression de mouvances sectaires ? Et surtout, combien d’universitaires courageux accepteront encore de s’exprimer sans avoir peur d’être ostracisés par leurs pairs ?.

.

Le wokisme contre les institutions Pascal Perrineau 

Voyage au Wokistan Nathalie Heinich 

Wokisme : Les raisons du succès Michel Albouy :

ESG et DIE : Le wokisme des grandes entreprises mondialisées

Charles Coutel : Réinstituons l’université de la République !

Michel Messu : De l’identité à l’identitarisme : une dérive idéologique non sans effets socio-politiques.

Vincent Tournier : Le CSA, ce temple caché du wokisme, quand les institutions publiques diffusent les idéologies Le wokisme contre la science

Florent Poupart : La psychologie clinique à l’ère de la morale totale

Rémi Pellet : « Considérations pascaliennes sur le traitement juridique du sexe, de l’identité de genre et de la race »

Sami Biasoni : Wokisme et « Panique morale », du déni des phénomènes à l’évitement du débat

Samuel Fitoussi : Quand la rationalité exige de s’enfoncer dans l’erreur

Leonardo Orlando : Le rejet de la biologie et de la théorie de l’évolution dans les sciences sociales en général, et en particulier en science politique et en sociologie. L’islamowokisme

Tarik Yldiz : Identité, délinquance et radicalisme islamiste : des liens profonds à comprendre

Guylain Chevrier : Wokisme, de l’intersectionnalité au multiculturalisme : une brèche pour l’islamisme

Albert Doja : Non pas islam politique mais politique islamique : un décryptage politique de la religion

Florence Bergeaud-Blackler : Le voilement au coeur du « système-islam »

Jean-Baptiste Chikhi-Budjeia : L’école de la République, pourquoi il faut préserver le sanctuaire de la raison et du savoir ?

Catherine Louveau et la présidente de la LDIF : Voile islamique et sport en lien avec ce qui se passe en Iran

.

Pierre Vermeren est historien et professeur des Universités en histoire des sociétés arabes et berbères contemporaines à la Sorbonne. Il est président du conseil scientifique de l’Observatoire d’éthique universitaire. Son dernier ouvrage publié est Histoire de l’Algérie contemporaine (Nouveau Monde, 2024).

.
Emmanuelle Hénin est professeur de littérature comparée à Sorbonne Université, spécialiste des théories artistiques de l’époque moderne. Elle a codirigé Après la déconstruction. L’université au défi des idéologies (Odile Jacob, 2023).

.
Xavier-Laurent Salvador est maître de conférences (HDR) en langue et littérature françaises du Moyen Âge à l’université Sorbonne Paris Nord. Il est spécialiste de la Bible historiale et président de l’Observatoire d’éthique universitaire. Il a publié Petit Manuel à l’usage des parents d’un enfant woke (Le Cerf, 2022).

.

 

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *