Laurent Joly : « Le poids du passé honteux de Vichy n’a pas disparu aujourd’hui »
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« Oui on les a déjà essayés ! ». L’Extrême-Droite signe l’armistice du 22 juin 1940 avec le Troisième Reich, à Rethondes. Investi des pleins pouvoirs constituants par l’Assemblée nationale, le 10 juillet 1940, Pétain s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’État français », à 84 ans. Il conserve cette fonction durant les quatre années de l’occupation de la France par l’Allemagne nazie. A Vichy à la tête d’un régime autoritaire sous la devise « Travail, Famille, Patrie », il abolit les institutions républicaines et les libertés fondamentales, dissout les syndicats et les partis politiques, et instaure une législation antisémite dès août-octobre 1940. Il engage le pays dans la révolution nationale et dans la collaboration avec l’Allemagne nazie. Le « régime de Vichy », qu’il dirige jusqu’en juillet 1944, est déclaré « illégitime, nul et non avenu » par le général de Gaulle à la libération de la France. En Drôme et Vercors nous sommes particulièrement sensibles à ne jamais revoir l’Extrême Droite au pouvoir ! MCD
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02 octobre 2025
Jacques Chirac, alors premier ministre et maire de Paris, inaugure la place des Martyrs-Juifs-du-Vélodrome-d’Hiver, à Paris, le 18 juillet 1986
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Laurent Joly, qui a dirigé Vichy. Histoire d’une dictature 1940-1944, est directeur de recherche au CNRS. Il est notamment l’auteur de L’Etat contre les Juifs. Vichy, les nazis et la persécution antisémite et de La Rafle du Vel d’Hiv. Paris, juillet 1942 (Grasset, 2018 et 2022).
Le retour fréquent de la mémoire de Vichy dans le débat public, la polarisation qu’elle est encore capable de susciter, mais aussi le bouillonnement historiographique dont témoigne la parution de « Vichy. Histoire d’une dictature » montrent que cette histoire conserve une place centrale dans la société française. Comment l’expliquez-vous ?
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Au sortir de la guerre, en 1944-1945, le régime de Vichy symbolise la défaite, l’humiliation nationale, la trahison. Mais on préfère ne pas trop en parler. On a un peu honte. Les crimes principaux de Vichy sont occultés. La figure du maréchal Pétain reste largement préservée. Dans l’atmosphère de réconciliation nationale des années 1950 se répand le mythe du « glaive » et du « bouclier » : de Gaulle à Londres et Pétain à Vichy auraient été tous deux nécessaires à la France.
Cette vision mensongère est balayée après 1968, avec l’émergence d’une nouvelle génération et de la mémoire juive du génocide. Désormais, on réclame des comptes à la France de Pétain. La parution en 1973 de La France de Vichy [Seuil], de l’historien américain Robert Paxton, est un choc. Auparavant, si les faits essentiels avaient été établis dès la fin des années 1940, en particulier grâce aux travaux du Centre de documentation juive contemporaine, ces travaux n’avaient pas accédé à l’espace public.
Le retentissement du livre de Paxton dans les médias abat ce mur entre le savoir et l’opinion. Tout ce qui était déjà connu des historiens – le choix volontaire de la collaboration, la violence des répressions, la politique antijuive, le fait que les rafles étaient, là aussi, un choix assumé de Vichy… – se retrouve sur la place publique. Il n’est plus possible de défendre Vichy, sauf dans des milieux très marginaux : ce nom est désormais synonyme de crime. Cela va peser durablement sur la vie politique française.
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De quelle manière ?
Le monde occidental, après-guerre, s’est construit sur la mémoire du déchaînement meurtrier de la seconde guerre mondiale et des crimes du nazisme, sur le « plus jamais ça ». Le nationalisme est discrédité en tant qu’idéologie. Il devient l’incarnation même de ce dont il faut protéger nos sociétés. En France, en particulier, la droite nationaliste et l’extrême droite disparaissent presque complètement du paysage politique. Les forces issues de la Résistance, le gaullisme et la démocratie chrétienne, régénèrent la droite française.
De fait, lorsque, dans les années 1980, l’extrême droite refait surface sur le plan électoral avec Jean-Marie Le Pen, il est impensable, malgré certaines tentations, de faire alliance avec elle. Les responsables de la droite répondent en substance : non, c’est impossible, il y a la croix de Lorraine entre eux et nous. Et si c’est impensable, c’est parce que Le Pen, par les provocations antisémites et négationnistes qu’il multiplie alors, ravive les plaies de la seconde guerre mondiale. Ce poids du passé honteux de Vichy, des crimes antisémites de la collaboration, alors obsessionnel – c’est Le Syndrome de Vichy, brillamment analysé par [l’historien] Henry Rousso [Seuil, 1987] –, n’a pas disparu aujourd’hui. C’est sans doute ce qui explique qu’en France, contrairement à ce qui s’est passé dans plein d’autres pays, la droite et l’extrême droite n’ont toujours pas fait alliance au niveau national.
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Il ne faut pas chercher plus loin les raisons des falsifications historiques d’un Zemmour, ressortant la vieille lune d’un Pétain « de mèche » avec de Gaulle ou celle d’un Vichy ayant sacrifié les juifs étrangers afin de « sauver les juifs français » : le but est de favoriser l’union des droites. Et il ne faut pas non plus chercher plus loin les raisons de la grande opération de blanchiment organisée par certains médias afin de faire croire que l’extrême droite n’est plus l’extrême droite : il s’agit aussi de se décharger sur d’autres du poids de Vichy et de l’antisémitisme, afin de faire sauter le dernier verrou permettant d’accéder au pouvoir.
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Est-ce que ces stratégies ne sont pas en train de payer ? Autrement dit, n’arrivons-nous pas à la fin du cycle ouvert après-guerre avec le « plus jamais ça » ?
Le Rassemblement national [RN] a fini par condamner les crimes antisémites du régime pétainiste. Il a même réussi à se rapprocher de Serge Klarsfeld. Qu’une figure aussi prestigieuse que celle de Klarsfeld, dont l’un des grands combats fut d’obtenir le procès de la politique antijuive de Vichy, soit apparue comme la carte maîtresse de la « dédiabolisation » du RN lors des élections de 2024 en dit long non seulement sur la présence du passé de Vichy dans notre vie politique, mais aussi sur les nouvelles stratégies rhétoriques de l’extrême droite. Et, pendant ce temps, en effet, l’idéologie d’extrême droite – son programme traditionnel, fondé sur un pouvoir autoritaire et la désignation d’ennemis intérieurs – gagne du terrain dans les esprits.
Ainsi, l’enquête du Cevipof [le Centre de recherches politiques de Sciences Po] publiée par Le Monde (12 février) établit que de plus en plus de Français aspirent à un pouvoir autoritaire : 48 % estiment qu’« il vaut mieux moins de démocratie et plus d’efficacité ». Or, « moins de démocratie », ou plus de démocratie du tout comme sous Vichy, ce n’est pas « plus d’efficacité ». Bien au contraire. Désigner des ennemis nécessite de créer de nouvelles bureaucraties ; c’est la désorganisation de l’Etat, et son invasion par des incompétents. Vichy a montré tout cela.
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On entend beaucoup dire que, en réponse à la crise politique où le pays s’enfonce, les Français souhaitent une politique qu’ils n’auraient jamais essayée, et que seule celle de l’extrême droite répondrait à cette attente. En réalité, nous avons essayé, et c’était en 1940. Les circonstances sont certes différentes. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’établir une comparaison avec la dimension criminelle de Vichy. Mais les principes sont similaires. Il ne faudrait pas l’oublier.
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Florent Georgesco
Laurent Joly, qui a dirigé Vichy. Histoire d’une dictature 1940-1944, est directeur de recherche au CNRS. Il est notamment l’auteur de L’Etat contre les Juifs. Vichy, les nazis et la persécution antisémite et de La Rafle du Vel d’Hiv. Paris, juillet 1942 (Grasset, 2018 et 2022).