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Romain Gary, la force de la vie

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Dans Romain Gary. De l’humanisme à l’écologie (Gallimard, 2025), Igor Krotlica propose une analyse de la dimension philosophique des Racines du ciel (1956). L’idéal humaniste y est soutenu par un combat dont l’homme n’est paradoxalement plus le centre.

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Benjamin Caraco
octobre 2025
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La vie de Romain Gary ne cesse de fasciner, comme le prouvent plusieurs livres récents, souvent fondés sur la biographie de référence de Myriam Anissimov1. Avec Romain Gary. De l’humanisme à l’écologie, Igor Krtolica offre au contraire une analyse bienvenue de la dimension philosophique de l’œuvre de l’auteur des Racines du ciel (prix Goncourt 1956)2. Il considère ce livre comme précurseur de l’écologie, bien que le terme ne soit pas utilisé par Gary lors de sa sortie. Signe que le philosophe n’est pas le seul à établir un tel rapprochement, la « Lettre à l’éléphant » (1968) de Gary est désormais donnée comme lecture aux élèves hauts fonctionnaires dans le cadre de leurs enseignements sur la transition écologique.

Comment expliquer que Les Racines du ciel n’ait jamais acquis le même statut qu’un Printemps silencieux (1962) de la biologiste américaine Rachel Carson, par exemple ? Est-ce parce qu’il s’agit d’un roman ? Sorti trop tôt ? Pendant longtemps, la protection des éléphants évoquée dans l’ouvrage est apparue comme un prétexte : le symbole d’un combat humaniste né dans les camps nazis. En effet, son personnage principal, Morel, par fidélité à ses camarades prisonniers qui imaginaient des éléphants courant librement pour supporter leur propre captivité, prolonge leur lutte en défendant les pachydermes africains. Krtolica propose de prendre au sérieux le lien entre ces deux combats.

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Le roman prend place dans ce que Gary appellera plus tard l’« affaire homme », autrement dit la difficulté de la condition humaine, l’un des leitmotivs de son œuvre. L’humanisme de l’écrivain est en effet né de son expérience tragique de la guerre. Paradoxalement, celle-ci est aussi positive, via sa rencontre avec le gaullisme de la Résistance – et non la version politique du Général, auquel Gary fut ensuite associé afin de le dépeindre en réactionnaire. Le général de Gaulle a incarné alors, pour le jeune homme, l’espoir face au désespoir. De son engagement dans la Résistance en tant qu’aviateur, Gary ressort également avec un refus de cautionner toute violence, quelle que soit la justesse de la cause. Ainsi, écrit Krtolica, « une double impossibilité résulte de l’expérience de la guerre : impossibilité de croire en l’idéal humaniste, impossibilité de renoncer à cet idéal ».

La fidélité à l’idéal incarné par le Général ne se fige pas, chez Gary, dans la commémoration ou le souvenir, mais s’entend comme une projection dans l’avenir. Après 1945, l’écrivain entre néanmoins dans un « travail de deuil », selon le philosophe, analogue à celui des romantiques après les révolutions du début du xixe siècle. Ses romans témoignent de sa perte d’illusion dans l’homme, que Gary tempère par le recours à la dérision face au dilemme évoqué. Cette dérision joue aussi le rôle d’antidote au dogmatisme, alors que les idéologies de la guerre froide battent leur plein. L’ironie qu’il pratique dans ses romans, avec l’humour et le burlesque, permet de faire entendre plusieurs voix. Avec Les Racines du ciel, Gary signe un roman polyphonique, ne pouvant se réduire à la voix de Morel. Plus tard, dans son essai Pour Sganarelle (1965), l’écrivain théorisera le « roman total », opposé au « roman totalitaire » n’offrant qu’une seule interprétation possible.

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Les Racines du ciel s’impose ainsi comme un roman clé de Gary, pas seulement en raison de la visibilité médiatique qu’il lui donne, mais surtout parce que ce livre propose une solution à l’« affaire homme » : « Tel est le paradoxe des Racines du ciel : le maintien de l’idéal humaniste suppose d’en passer par un combat dont l’homme n’est plus le centre. » Si le prolongement de la Résistance dans la défense de la nature, et plus particulièrement des éléphants, apparaît comme une évidence pour Morel, celle-ci est loin d’en être une pour les autres personnages ou pour ses lecteurs. Comment alors convaincre les autres de la justesse de leur combat, se demandent Morel et ses amis. Dans le roman, le héros déclare ainsi : « Ce n’était pas la peine de défendre ceci ou cela séparément, les hommes ou les chiens, il fallait s’attaquer au fond du problème, la protection de la nature. On commence par dire, mettons, que les éléphants c’est trop gros, trop encombrant, qu’ils renversent les poteaux télégraphiques, piétinent les récoltes, qu’ils sont un anachronisme, et puis on finit par dire la même chose de la liberté – la liberté et l’homme deviennent encombrants à la longue… Voilà comment je m’y suis mis. » Les éléphants de Morel ne peuvent être réduits à un symbole ou à eux-mêmes. Ils expriment la « force de la vie ».

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Aucune solution strictement politique n’apparaît possible pour Gary. Le roman n’est d’ailleurs pas franchement anticolonialiste, car il dénonce le nationalisme et ses outrances à venir. Dans sa lutte, Morel refuse la violence, affirme la non-puissance, soit des valeurs féminines mises en avant par Gary ailleurs dans son œuvre. L’écrivain invite également à un dépassement de l’opposition entre protection de l’homme et celle de la nature, autant d’échos aux débats écologistes contemporains. Gary se montre aussi critique de la société de consommation, qu’il qualifie de « provocation ».

La révolte de Gary contre l’impossible relève à la fois de la folie et du défi. Krtolica situe ses réflexions au sein de la galaxie du nihilisme et des différentes réponses qu’il peut trouver chez Nietzsche, Kierkegaard, Dostoïevski ou encore Camus. De son côté, l’auteur de La Promesse de l’aube (1960) affirme son attachement à la vie, s’inspirant d’ailleurs explicitement du père Teilhard de Chardin, avec la question de la possibilité d’une renaissance – qu’il aura réussie à sa manière en se réinventant en tant qu’Émile Ajar.

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« Chez Gary, vivre et écrire, vie et œuvre relèvent ainsi du même combat : c’est toujours le même refus de se résigner, la même protestation, la même exigence d’éternel recommencement. » Si cet essai délaisse progressivement l’écologie pour se consacrer à la philosophie, il offre une belle et profonde lecture des Racines du ciel, invitant à lire ou à relire le roman.

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Benjamin Caraco à suivre dans la Revue Esprit
octobre 2025
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Notes :

  • 1. Myriam Anissimov, Romain Gary, le caméléon [2004], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2006.
  • 2. Voir l’extrait commenté de ce roman : Romain Gary, Antifascisme, humanisme et écologie, présenté par Igor Krtolica, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Classiques de l’écologie », 2025.
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Romain Gary. De l’humanisme à l’écologie par Igor Krtolica, Gallimard, 2025, 208 p., 19, 50 €

Et aussi par MCD

Lettre à l'éléphant par Gary
Romain Gary

Résumé : L’éléphant a toujours été pour Romain Gary le symbole pacifique et gigantesque d’une nature primitive sans laquelle l’Homme, ne rencontrant plus que lui-même, s’étiolera. Dans l’esprit de Romain Gary, ce qui est bon pour l’éléphant l’est aussi pour l’être humain.
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La Lettre à l’éléphant de Romain Gary, parue sous forme de tribune dans Le Figaro littéraire en 1968 est un appel humaniste au respect de la vie sauvage. L’urgence écologique, dont Gary était un porte-parole visionnaire dès Les racines du ciel, donne à ce texte une dimension prophétique autant que poétique.

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Avec ce texte étonnant de modernité et d’humanisme, Romain Gary célèbre à nouveau la « liberté infinie » de l’éléphant qu’il avait si bien décrite dans Les Racines du ciel (prix Goncourt 1956). Dans une lettre magistrale à son « cher éléphant », dont les congénères, mal-aimés, inutiles, sont alors massacrés par milliers au nom du progrès, Gary met en garde contre une civilisation qui se passerait de tout ce qui ne sert pas ses intérêts immédiats : après tout, ce qui commence avec la chasse à l’éléphant pourrait bien s’achever par la fin pure et simple du droit à résister au pouvoir, voire à penser librement. Car derrière la frénésie meurtrière des chasseurs ne se cache-t-il pas une haine de cette liberté « vivante et irrésistible » que l’éléphant partage avec l’homme ? Lorsque Gary nous invite à sauver les éléphants et leur « ardente aspiration à une existence sans entrave », ne s’agit-il pas, au fond, de nous sauver nous-mêmes ?

Avec une clairvoyance extraordinaire, l’écrivain-diplomate livre ici un manifeste écologique d’une grâce folle, dans lequel il lie le destin de l’humanité à la défense des animaux et met en garde contre la destruction du vivant, conséquence de notre matérialisme. À l’ère de l’anthropocène, son avertissement, vieux de soixante ans, est d’une actualité glaçante : « dans un monde entièrement fait pour l’homme, il se pourrait bien qu’il n’y eût pas non plus place pour l’homme. »

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« Dans un monde entièrement fait pour l’Homme, il se pourrait bien qu’il n’y eût pas non plus place pour l’Homme »… Si la « Lettre à l’éléphant » ne résonne pas en nous et ne nous pousse pas à réagir dans l’émerveillement et l’Amour, nous risquons fort de nous perdre corps et âme.

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Publié pour la première fois en 1968 dans Le Figaro Littéraire, la Lettre à l’éléphant est suivie ici d’une postface de l’essayiste et romancier Frédéric Potier.

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Combattant de la France libre pendant la guerre, Romain Gary (né Romain Kacew) entre en 1945 dans la carrière diplomatique et publie son premier roman, Éducation européenne. Après Les Racines du ciel (prix Goncourt 1956), il campe, dans La Promesse de l’aube (1960), un inoubliable portrait de femme inspiré par sa mère. Obsédé par le sentiment du temps qui passe et la désagrégation de l’homme rongé par l’âge (Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, 1975 ; Clair de femme, 1977 ; Les Cerfs-volants, 1980), il se suicide un an après son ex-femme, l’actrice américaine Jean Seberg. Il a écrit quatre ouvrages sous le nom d’Émile Ajar, dont La Vie devant soi (1975), qui obtint le prix Goncourt.

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MCD

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