Marché noir, rationnement…Le quotidien des Français sous l’Occupation allemande
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Pendant quatre ans, la société française a été totalement bouleversée. Il a fallu réapprendre à vivre – ou plutôt à survivre – avec moins, et en suivant de nouvelles règles.
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Cinq heures du matin. Chaque jour dans les villes, de longues files de ménagères se forment. Jours « sans », sans viande, trois fois par semaine au moins. Jours de gloire du rutabaga surtout, l’emblème, mi-chou, mi-navet, d’une disette ignorée depuis les famines du XIXe siècle. Dans la queue interminable qui marque le quotidien de l’Occupation, un petit métier voit le jour : la queutière, qui poireaute à la place des privilégiés, à raison de 5 à 10 francs de l’heure. Les best-sellers des années 1940 traduisent l’obsession de l’immense majorité des Français : Cuisine et restrictions, Qu’allons-nous manger cet hiver ?, Manger quand même… Leurs recettes éditoriales : le pâté sans viande, la mayonnaise sans œufs, le sucre sans sucre…Les magazines les plus populaires ? Rustica et Système D, qui répondent aux vraies questions existentielles. Comment cultiver ces lopins de terre qui envahissent jusqu’aux parcs et jardins publics ou avec quoi nourrir les lapins élevés en appartement ? Comment bricoler une marmite norvégienne indispensable pour une cuisson sans gaz, ou chauffer son lit sans chauffage. Et si les salles de cinéma battent des records de fréquentation, c’est sans doute parce qu’en plus de satisfaire la soif d’évasion en temps de guerre, elles sont chauffées !
Par décret, le pain n’est vendu que rassis
Débrouille et chasse au gaspi : les deux mamelles d’une France où les fumeurs collectionnent les mégots. « Echange costume trois-pièces contre jambon. » L’économie de troc revient au goût du jour. Dans les quartiers populaires, comme le XXe arrondissement de Paris, les bouillons Kub servent de monnaie locale. La délinquance alimentaire – larcins, menus délits – grimpe en flèche. La rubrique la plus lue dans les journaux ? Les annonces de « déblocages » de denrées. Inutile de chercher café, cacao ou caoutchouc : le blocus coupe l’approvisionnement. Chauffage et vêtements n’échappent pas au rationnement. Par décret, le pain ne peut être vendu que rassis.
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Marché noir sous Vichy : quand la pénurie faisait flamber les prix
Le marché noir s’envole dès le mois d’août 1940, à petite comme à grande échelle. En 1961, Henri Amouroux, dans La Vie des Français sous l’Occupation, cite, à la Prévert, ces trains transportant 2,5 tonnes de lentilles à raison de 5 kilos par passager, l’histoire d’un veau promené par une nurse dans une voiture d’enfant ou celle de cet exploit « sportif » : l’incroyable sprint d’un peloton cycliste lesté de 4 tonnes de blé entre Roubaix et la Belgique ! Malgré les patrouilles, le couvre-feu, les amendes du Contrôle économique (un million de procès-verbaux), la délation, la ligne de démarcation, le jeu en vaut la chandelle. Cinq à dix fois la culbute sur la pomme de terre, et jusqu’à trente fois sur le charbon, selon la rareté des produits.
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10 millions de vélos en 1942 : record historique sous l’Occupation allemande
Pour ne rien gâcher, l’hiver 1941-1942 sera particulièrement rigoureux (– 14 °C à Toulouse). Céline le collabo ricane : « La guerre de 39, une bonne affaire pour les Français… » A défaut d’essence, dont les ultimes gouttes sont siphonnées par les Allemands et les (très) riches collabos, le peuple (même la Milice) roule, au mieux, au gazogène, un gaz pauvre obtenu à partir de bois, de charbon… Sinon, on circule à vélo : 10 millions de bicyclettes officiellement – un record inégalé –, qui se volent comme des petits pains…Les transports en commun sont pris d’assaut : + 50 % d’affluence dans le métro parisien. Faute de véhicule, on continue à pied, sur des semelles en bois crantées (les Allemands ont l’exclusivité du cuir), à battre la campagne.
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La France verse chaque jour 20 millions de Reichmarks de « frais d’occupation » à Berlin
Image d’Epinal : épiciers, paysans et intermédiaires en tout genre s’enrichissant outrageusement. Oui, ces profiteurs ont existé, mais en 2001, dans son Histoire du marché noir, l’Américain Paul Sanders relativise leurs bénéfices. Ils représentent peu de chose en comparaison du marché noir à dimension industrielle organisé par des Allemands. L’ »empereur » de ce système de pressurage est un officier de l’Abwehr, les services d’espionnage de l’armée allemande. A Paris, dans les milieux collaborationnistes et gestapistes, tout le monde connaît le colonel Hermann Brandl, surnommé « Otto », ou « le roi Otto ». Il règne sur des « bureaux » avec pignon sur rue. Quatre cents employés et zéro facture. Otto achète en gros pour la Wehrmacht, injectant des milliards dans l’économie souterraine. De l’argent qui provient des « frais d’occupation » versés chaque jour par la France à l’Allemagne. Car le 22 juin 1940, à Rethondes, Philippe Pétain a moins endossé un armistice qu’une facture : celle du traité de Versailles qui a mis l’Allemagne à genou après 14-18. L’armistice de 1940 ? Un pur braquage : 20 millions de Reichsmarks d’indemnités quotidiennes, trois cinquièmes de l’économie – le charbon, l’acier, le textile, le blé, etc. – remis à Adolf Hitler sous le nom de « zone occupée ». En 1973, l’historien américain Robert Paxton estimera que la France n’a pas plus été épargnée que les pays occupés qui étaient administrés en direct par des gauleiter allemands.
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Entre 1938 et 1942, l’ouvrier parisien a perdu 11 kilos
Vichy qualifie le marché noir de « crime contre la communauté ». Crime que le régime de Pétain légalise partiellement en 1941, après des centaines de manifestations de ménagères. Vichy ferme les yeux sur les « colis familiaux » : autrement dit les colis d’un marché noir toléré, expédiés par de pseudo-cousins campagnards contre espèces. Personne n’est dupe. Le « crime contre la communauté » de Vichy vise en fait la Résistance, qui s’empare à son tour de l’arme du marché noir pour financer l’incorporation des réfractaires au STO, le Service du travail obligatoire en Allemagne, décrété en février 1943. Résultat : une flambée des prix inouïe. Selon les chiffres officiels, calculés après la Libération, le prix réel du panier moyen pour une famille de quatre personnes a augmenté de 300 % entre 1940 et fin 1944. Bien sûr, les salaires sont loin d’avoir suivi le même rythme. Ouvriers, employés, petits et moyens fonctionnaires (dont les gendarmes) sont ceux qui souffrent le plus. Entre 1938 et 1942, l’ouvrier parisien a perdu 11 kilos ! Et en dépit des biscuits vitaminés du Maréchal distribués dans les écoles, les retards de croissance des enfants se mesurent en centimètres et en kilos. Où est la jeunesse « saine et forte » tant vantée par la propagande de Vichy ? Rachitisme, tuberculose dite « de la faim » : la surmortalité infantile s’inscrit dans les courbes en dépit des rations spéciales destinées aux futures mamans. Combien de morts ? Vraisemblablement un demi-million, soit plus ou moins le nombre de victimes françaises directes, militaires et civiles, du conflit. Et une certitude : les plus vulnérables, les isolés, les exclus trinquent. On comptera 50 000 morts de faim dans les asiles d’aliénés…
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En 1943, la natalité française repart à la hausse
Surprise : en 1943, au cœur des années noires, la natalité opère un « redressement », comme un prélude au baby-boom d’après-guerre. Une reprise d’autant plus remarquable qu’il manque 1,8 million d’hommes à la France (des prisonniers de guerre, mariés pour la moitié) auxquels il faut ajouter 1,3 million de travailleurs forcés expédiés en Allemagne. Si l’ »ordre moral » de Vichy a criminalisé l’adultère, rendu le divorce quasi impossible, il a d’un autre côté remis au goût du jour l’accouchement sous X (inventé par la Révolution française) et autorisé la reconnaissance des enfants adultérins. On le sait aujourd’hui, l’occupant a apporté sa contribution au sursaut de la natalité : 100 000 bébés, selon l’historien Jean-Pierre Azéma. Un enfant sur vingt né entre 1940 et 1944 serait donc issu d’une idylle franco-allemande (dont le chanteur Gérard Lenorman ou l’acteur Richard Bohringer). Des enfants « de Boches » tardivement et timidement reconnus, soixante-dix ans plus tard, par le « couple » franco-allemand. À la Libération, 20 000 femmes ont été tondues pour « collaboration horizontale », geste qu’on interprète généralement comme une réappropriation symbolique de la femme par des mâles humiliés. L’Occupation s’achève. Un long travail de reconstruction physique et psychologique attend les Français.
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Pourquoi le rutabaga devient-il le symbole du rationnement ?
Étonnant quand on sait que ce chou-navet peu calorique (34 cal/100 g) demande une cuisson deux fois plus longue que le navet de base, dégage une odeur nauséabonde et possède un goût acide. Selon l’historien Henri Amouroux, l’omniprésence du rutabaga de 1940 à 1944 provient d’une bévue des services du Ravitaillement, qui avaient fixé, par erreur, son prix au-dessus de celui de la pomme de terre (85 cal/100 g), ce qui a incité les paysans à favoriser sa culture.
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- 1940 : le maréchal Pétain signe l’armistice le 22 juin.
- 1941 : première rafle massive en France : 3 700 Juifs sont arrêtés.
- 1942 : le 11 novembre, la zone libre est envahie par les Allemands.
- 1943 : instauration du Service du travail obligatoire (STO).
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C’est quoi une marmite norvégienne ?
Un ustensile de cuisine composé de deux caissons séparés par une couche isolante, bricolé par les lecteurs du magazine Système D. La marmite norvégienne conserve la chaleur à la manière d’un thermos et permet d’économiser le gaz.
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Que se passe-t-il au One Two Two, à Paris ?
La plus chic des maisons closes de la capitale est le QG officieux des relations économiques franco-allemandes. S’y côtoient les rois du marché noir : l’Allemand Hermann Brandl (alias Otto), Mandel Szkolnikoff, dit « M. Michel », et Joseph Joanovici alias « M. Joseph », tous deux « Juifs économiques précieux », ou encore Frédéric Martin, « Rudy de Mérode » pour les amis (un spécialiste de l’extorsion de fonds), ainsi que des industriels et hauts fonctionnaires de l’Etat français.
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