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Merci à «Mamma Erasmus», Sofia Corradi…

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En imaginant un programme d’échanges étudiants et de validation des diplômes, Sofia Corradi, décédée samedi à 91 ans, a façonné bien plus qu’un simple dispositif administratif, en donnant à des millions de jeunes l’occasion de se découvrir européen.

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Arnaud Vaulerin
20/10/2025
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C’est bien la seule fois où j’ai commencé une interview en remerciant la personne que je rencontrais. C’était en mai 2024 pour un ensemble d’articles que Libération consacrait à Erasmus, à quelques jours des élections européennes. Nous avions donné la parole à «Mamma Erasmus», Sofia Corradi, la mère du programme d’action européen pour la mobilité des étudiants, décédée samedi à Rome. Pendant trente secondes, le journaliste redevenait étudiant et se souvenait de son année Erasmus à Bologne pour des études en histoire partagées entre la faculté de lettres et l’Istituto Gramsci. Dans la capitale de l’Emilie-Romagne, pendant un an, j’ai vécu une année passionnante de rencontres avec d’autres étudiants européens, de recherches dans les archives, de soirées et de nuits plus ou moins longues, souvent nomades et enjouées.

Je ne suis pas sûr de convaincre tout le monde, mais j’ai beaucoup travaillé cette année-là. J’ai croisé des gens attachants dont certains sont devenus des amis proches, parfois des experts, des chercheurs, des partenaires avec lesquels il m’arrive de travailler. La guerre faisait rage aux portes de l’Italie, dans les Balkans, et nous organisions des réseaux d’entraide européenne pour accueillir des universitaires pacifistes et des étudiants universalistes.

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Ecole de la diversité et de la complexité

On étudiait et on s’amusait, on débattait et on voyageait. Concerts, happenings, lectures, cours, Bologne regorgeait de lieux et de manifestations. Je me souviens d’avoir assisté à un cours d’Umberto Eco sur la sémiotique et la publicité, à une conférence du chanteur Lucio Dalla, à un séminaire sur les gauches européennes et le compromis historique d’Enrico Berlinguer dans les tumultueuses années 1970-1980…

Tout cela était tellement plus vivant et ouvert que mes très franco-françaises premières années universitaires. Surtout, s’exprimait alors une certaine idée – sinon grandeur – de l’Europe, de la diversité culturelle et citoyenne, de l’attachement au droit et à la démocratie. Au risque d’affronter railleries et autres procès en naïveté, je me réclame encore de ce projet à destination des jeunes.

A n’en pas douter, c’est alors que j’ai acquis la certitude d’appartenir non pas seulement à un pays, mais à une géographie d’idées, un ensemble de valeurs communes, pas assez défendues à mon sens. Mes amis Erasmus et moi étions à l’école de la diversité et de la complexité. Sans être euro-béat, c’est avec cet esprit que je navigue désormais au-delà des frontières de l’UE, dans une Asie autrement plus plurielle et infinie.

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L’Europe de la défense n’existe pas

Tout cela, je le dois à Sofia Corradi. Tout cela mérite bien un merci. Avec son programme très concret qui a bénéficié à 16 millions de jeunes, Mamma Erasmus a fait toucher du doigt ce que pouvait être une forme d’identité européenne. Avec pragmatisme, elle a donné corps à un sentiment d’appartenance, a esquissé un horizon commun : il est possible d’étudier à l’étranger et de valider ce parcours pour qu’il soit reconnu partout.

On peut et on doit critiquer l’Union européenne quand elle est – souvent – inaudible, pusillanime, bureaucratique. L’Europe de la défense n’existe pas, mais celle des diplômes est bien réelle et sans frontières. Enfin, et surtout, le parcours de Sofia Corradi est un enseignement. C’est parce que son diplôme américain n’avait pas été reconnu par le système éducatif italien, qu’elle a pensé le programme d’échange. De ce refus – elle refusait de parler de colère – est né Erasmus. Le rejet et l’humiliation sont parfois des déclencheurs d’idées fortes et d’actions simples. Cette leçon-là mérite aussi un grand merci.

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Arnaud Vaulerin
20/10/2025

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